Crédit: LeMonde.fr

Il y a un an, une nouvelle rubrique est née sur le site du quotidien Le Monde, baptisée Les Décodeurs. Les journalistes qui l’animent ont une méthode bien particulière de production d’information. Ils utilisent les données et les informations qui foisonnent sur Internet pour expliquer simplement les enjeux complexes de l’actualité. Je me suis donc glissée dans les locaux du journal, dans le 13e arrondissement de Paris, pour rencontrer Samuel Laurent et son équipe de Data-journalistes.

Au départ, Les Décodeurs c’était un blog, lancé fin 2009 par Nabil Wakim, qui était journaliste au service politique du Monde. A l’époque, nous l'avions rencontré pour parler de son travail. L’idée était de faire du «fact-checking», de la vérification des faits. Elle consiste à contrôler la véracité des propos et des informations avancés par les personnages publics. En mars 2014, sous l’impulsion de Samuel Laurent, Les Décodeurs ont cessé d’être un blog pour devenir “une chaîne” : une rubrique à part entière sur LeMonde.fr.  L’équipe s’est élargie et les contenus se sont enrichis.

«Les Décodeurs. Venons-en aux faits». Avec ce nouveau slogan, la rédaction des Décodeurs a voulu miser sur trois grands axes éditoriaux: le «fact-checking», le journalisme d’explication et le data-journalisme. En un an, l’équipe à publié des centaines d’articles de décryptage, d’explication, d’enquête et de vérification sur des sujets très variés. Ils ont autant cherché à démêler la progression du Front National sous les gouvernements de gauche que l’espérance de vie des rockstars.  Dans tout cela, l’utilisation d’infographies est au coeur de leur démarche. Le jour du premier anniversaire des Décodeurs (en tant que chaîne), j’ai souhaité voir au plus près comment ils travaillaient au quotidien et quel bilan ils tirent de cette première année.

1an_decodeurs.png

Le journalisme des données

Le data-journalisme, c’est une façon de raconter une histoire ou d’expliquer un sujet à partir de données. On extrait des milliers de chiffres ou d’informations d’Internet qu’on transforme en infographies simples et en articles. «Les données sont au service de l’information» souligne Samuel Laurent. Dans les médias français, Les Décodeurs ne sont pas les seuls à employer cette technique journalistique, mais ils jouissent d’une grande visibilité sur le site du Monde.

La rédaction passe au crible des rumeurs ou des phénomènes d’actualité et, pour cela, elle fouille le web à la recherche de matière première pour les articles: des faits et des chiffres. Le jour où je suis allée à leur rencontre, le journal Le Monde a révélé que des assistants de députés Front National au Parlement européen étaient visés par une enquête judiciaire. Leurs fonctions au sein de leur parti les auraient détourné de leur mission auprès de l’Europe, tout en étant quand même rémunérés par l’Union Européenne. Samuel Laurent a décidé de vérifier si c’était le cas pour tous les 234 assistants des 74 eurodéputés français. Avec l’aide de ses collaborateurs data-journalistes, il a donc «aspiré» les données de ces assistants, à partir du site du Parlement européen.

Pour être exploitables facilement, les données doivent être rendues publiques dans un format adapté aux tableurs Excel. Ce n’est pas le cas pour la liste des assistants parlementaires européens. Les journalistes informaticiens utilisent donc la technique dite de «scrapping».

«C’est une façon automatisée d’aller chercher des données qui sont de manière générale toujours au même endroit dans une page web. Mon but est d’aller les chercher à cet endroit spécifique. Pour cela, j’utilise des outils qui récupèrent toutes ces données dans un fichier Excel» - Jérémy Baruch, data-journaliste et infographiste.

L’équipe de Samuel Laurent a ainsi récupéré les données pour fabriquer un article enrichi d’infographies interactives, intitulé Le FN, champion du cumul des fonctions chez ses assistants parlementaires.

explain.gif

Le journalisme pédagogique

Les journalistes des Décodeurs sont des enfants du web 2.0 mais aussi partisans du journalisme d’explication, de décryptage, de pédagogie. «C’est l’idée de faire un journalisme très factuel, de prendre des sujets qui ne sont pas forcément évidents. Des sujets qu’un certain nombre de médias traditionnels ne vont pas forcément aller creuser, parce que ils paraissent compliqués, et essayer de les rendre simples et intéressants pour les gens» explique Samuel Laurent.

Cette approche de l’information est plébiscitée depuis longtemps, notamment dans le monde anglo-saxon, où il prend le nom de «explainatory reporting». Depuis 1985, le fameux prix Pulitzer en a d’ailleurs consacré une catégorie à part entière.

Dans leur charte, Les Décodeurs énoncent leurs dix commandements éditoriaux, dont celui-ci:

screenshot-www lemonde fr 2015-04-24 14-36-11.png

Exporter des pratiques innovantes

Pour Samuel Laurent, «il est plus difficile d’innover dans le reportage que dans le data-journalisme». Il est pourtant convaincu que les réflexes journalistiques commencent à évoluer au journal Le Monde.  Dans les différents services, les journalistes sont de plus en plus nombreux à co-signer des articles avec les Décodeurs.

«Il y a des journalistes rubricards qui viennent nous voir en nous disant : “J’aimerais bien faire tel travail, j’ai telles données, est-ce que je peux en faire quelque chose?”. Cette culture commence à irriguer. Cela fait partie des buts affichés: de former, de permettre aux gens à qui ça intéresse d’évoluer dans leurs pratiques.» -Samuel Laurent

Mais le travail des Décodeurs correspond à ce qu’on appelle le «desk», c’est-à-dire du travail de bureau. Le terrain, le contact humain et le reportage restent en dehors de leur spectre d’action. Selon Samuel Laurent, avec Internet, cela n’empêche pas d’accéder à ce qui compte le plus: l’information. «J’ai tendance à penser qu’on peut faire du journalisme sans forcément être dans le reportage de guerre».

Lors de ma visite au Monde, les échanges que j’ai pu avoir avec certains m’ont fait penser à une sorte de “querelle des Anciens et des Modernes” du journalisme. J’entends par là un décalage entre les tenants d’un reportage classique et pointu et les défenseurs d’une vision du journalisme entièrement fondée sur les nouveaux outils du web. Ce qui me plaît chez les Décodeurs, c’est qu’ils utilisent ces outils pour rendre compréhensible et accessible aux plus grand nombre une actualité souvent trop rapide et trop complexe. C’est, à mes yeux, le coeur du métier de journaliste.

Envoyez-moi un e-mail lorsque des commentaires sont laissés –

Melissa Barra est journaliste à L'Atelier des médias de RFI
@MelissaBarrra

Vous devez être membre de Atelier des médias pour ajouter des commentaires !

Join Atelier des médias

Commentaires

  • This reply was deleted.
    • Vrai, mais le plus gros des médias mainstream dictent déjà les tragédies et les heureux évènements de l'actualité. Et puis, il y a ceux qui vont expliquer le quoi, le comment et le pourquoi de ces évènements.

This reply was deleted.

Articles mis en avant