(image : AFP PHOTO / FRED DUFOUR)

Six mois après l’assassinat au Mali de Ghilaine Dupont et de Claude Verlon, reporters à RFI, une autre journaliste française, Camille Lepage, a été tuée lors d’une embuscade tandis-qu’elle effectuait un reportage en Centrafrique. Alors que la presse internationale reproduit ses reportages photographiques, le statut précaire de la jeune journaliste interroge la profession. 

Photojournaliste, un métier, pas un statut 

Ces jours-ci, de grands titres de presse ont publié les photo-reportages de Camille Lepage, qu’aucun n’avait toutefois engagée, alors qu’à 26 ans, elle avait fait ses preuves en propulsant ses clichés dans les colonnes du New York times, NYT Lens Blog, Le Monde, Der Spiegel, Libération, La Croix, ou encore The Guardian. Nicholas Kulish, correspondant du New York Times en Afrique de l’Est la décrit sur son blog comme une personne "optimiste, généreuse, bosseuse et acharnée."

Et pourtant, elle s'exécutait en « freelance », contrainte de prendre en charge elle-même le financement du process complet de chacune de ses investigations : son matériel, son voyage, ses frais dans les zones où elle se rendait, et enfin, la promotion de son travail. 

Une condition qui rappelle celle du photographe français Olivier Voisin, tué en Syrie en février 2013. Peu avant sa mort, il avait adressé un long courriel à une amie journaliste italienne, dans lequel il confiait son inquiétude : « Je fais les photos et je suis même pas sûr que l'AFP les prennent ». 

En 2014, être journaliste est un métier qui n’est plus automatiquement solidaire d’un statut. La plupart des grands groupes médias, dans une logique de valorisation financière, recherchent la rentabilité instantanée avant de se soucier du suivi des personnes qui produisent l’information. 

Lors des Assises Internationales du Journalisme et de l’Information, en novembre 2013, Lise Blanchet, vice-présidente de la SCAM, a rendu public les résultats d’un baromètre social de la profession. L’enquête a fait ressortir que les photographes de presse constituaient une population particulièrement précaire, du fait qu’ils correspondent à une catégorie où s’enchevêtrent plusieurs types de statuts instables : pigistes (40%), auteurs (36%) et travailleurs indépendants/auto-entrepreneurs (22%).

La valeur heuristique du journalisme en danger

On ferait fausse route en imputant à chaque assassinat d’un reporter telle ou telle rédaction ou système économique. Mais, on est en droit de penser que se rendre en zone instable sans bénéficier soi-même d’un statut solide, même en tant que professionnel indépendant, constitue un facteur-risque supplémentaire : le journaliste manque objectivement d’argent et de contacts pour se protéger, s’entourer, être correctement répertorié auprès des autorités et relais locaux. 


 La valeur heuristique des reportages est souvent sacrifiée au profit des photos qui ont une utilité immédiate ; et, quand bien même une production de qualité se voit reconnue, elle fait l’objet d’une rétribution minimale : c’est le résultat palpable qui est considéré , pas le travail qui a pu y conduire. Les photos de Camille Lepage étaient rémunérées à la pièce, parfois même sous forme d’indemnisation de droit d’auteur. 

Au Soudan et en RCA, notamment, Camille Lepage couvrait l’actualité, mais sans référence aux desiderata du moment des chaînes TV ou des journaux à l'affût d'images de choc. Elle menait  un travail sur le long terme, un effort réglé et régulier, lié à une fin qui n’est pas immédiate : celle de témoigner.

"Je ne peux pas accepter que les tragédies des gens soient occultées, simplement parce que personne ne peut en faire d’argent. J’ai décidé de le faire moi-même, et de les mettre en lumière, quoiqu’il arrive" avait répondu Camille Lepage à qui lui demandait pourquoi elle avait choisi de se rendre à Juba en 2011, dans ce Soudan du Sud qui était encore un trou noir de l'actualité. 

Aller là où personne ne va, à n'importe quel quel prix. A condition que le photojournalisme vive encore.


 

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Journaliste médias à Intégrales Mag et à Socialter en même temps ; sème aussi des chroniques, notamment à Sud Radio (Le Brunch Médias) ; intervenante au Celsa "nouveaux médias".
Twitter : @ClaraSchmelck
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Commentaires

  • Alors qu'un hommage est rendu à la jeune journaliste Camille Lepage en ce moment même sur la promenade du bout du monde à Angers, sa ville natale, toute la lumière n'a pas encore été faite sur les circonstances de la mort de la photographe française qui réalisait un reportage avec les anti-bakala. L'enquête pour assassinat, ouverte mercredi dernier par le parquet de Paris, se poursuit. 

  • c'est vraiment une honte de tuer une personne aussi noble dans son métier,mes condoléances a toute sa famille et que lumière soit faite sur sa mort afin que les assassins soient jeter en prison!

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