Crédit photo: Jens Schott Knudsen/FlickrCC

Pour cette Amérique qui prend le train, parcourir un quotidien dure effectivement toute une journée, quand l’addition de la lecture de la presse papier et des médias en ligne connectent les lecteurs entre-eux.

Dans L'étonnant pouvoir du print, Margaret Sullivan communiquait sa surprise devant le succès du quotidien papier du New York Times, à l'heure où les abonnés digitaux ont dépassé en nombre ceux du print. En 2015, 70% des revenus du New York Times proviennent toujours du print, ce qui signifie que les annonceurs sont encouragés par un lectorat fidèle et régulier. Jeune, aussi : 23%, soit près d'un quart des abonnés aux éditions papier du célèbre quotidien ont moins de quarante ans. Et, parmi les Américains abonnés au New York Times, 90 % des lecteurs papier ont aussi choisi l’option digitale. Concrètement, quels choix et habitudes traduisent ces chiffres ?

Pour trouver la Pennsylvania Station de New York, il faut se soustraire des turbulentes hauteurs de la ville, et descendre dans un dédale de panneaux. La cour des départs est auréolée de delikatessen et de kiosques à journaux. « Nous ne couvrons pas l’actualité, nous la faisons », assure le fier New York Times, dont chaque jour 645 000 personnes demandent leur exemplaire en kiosqueMais sur l’étal, il a des rivaux. Le très stylé New Yorker, le pointu New York Magazine, ou encore le New York Post, sulfureux tabloïd.Un fait remarquable ici : quand on achète la presse papier, on achète au moins trois ou quatre journaux, dont l’épaisseur est trois fois plus grande qu’en France. On sait que la route sera longue : presque 24 heures pour rejoindre Chicago. 

Si William a choisi le train, «c'est surtout pour prendre le temps de lire la presse, et d’en discuter. Sinon, j’aurai pris l’avion, qui est dix fois plus rapide ». Un de ces vols domestiques, «où chacun a le nez sur son smartphone en 3G», déplore Enna, en espagnol. Elle dit avoir voulu faire un break. 

Les train readers, des déconnectés volontaires ? « Sûrement pas, estime Gabe Schivone, un des chroniqueurs du magazine Mother Jones rencontré sur le trajet. Il s’agit simplement de prendre le temps de vérifier et de compléter tout ce que je lis dans mon quotidien sur les sites d’info ». 

Il faut entendre le long gémissement des essieux répondre à la litanie de la dame de wagon, chargée d’apaiser les lectures échauffées des grands titres. Immigration, campagne présidentielle, personne n’est d’accord. Ni avec les chiffres ni avec les idées. Mais dans la nuit qui, sur 1000 kilomètres, cache l’ombre des épaves industrielles, l’échange est amical. 

Lecture sociale de l'information

Le temps et l’espace du long trajet en train ne permettent pas simplement une situation de lecture exceptionnelle. Ils installent ce qu’on pourrait appeler la condition sociale du lecteur connecté.

Je remarque que ce qui permet de partager l’expérience de la lecture entre les passagers, la médiation entre un lecteur et un autre lecteur, c’est la Time Line Twitter du journal, les commentaires sur la page Facebook, les slides shows, les infographies. C'est pourquoi Facebook, qui concentre 84,3% des partages de contenus sur les réseaux sociaux, a développé un algorithme qui donne la part belle aux flux de news.  (Source : ZDN, 6 mai 2015),

Le journal papier représente la source, originale et passionnée, et les supports digitaux des journaux, le neutre médiateur du débat. Il apparait que l’attachement affectif et subjectif se porte sur le journal papier, sur la signature d’un article qui exprime un point de vue, tandis que l’acuité froidement rationnelle convoque l’information en ligne. 

Média de première ligne dans le régime du « fast info », avec sa consommation immédiate et individuelle, l'info en ligne serait-elle entrain de changer de valeur ? 

Cette nouvelle façon de s’approprier l’information bi-média, où le lecteur dessine une ligne de partage entre le print et le numérique en faisant se répondre les usages, parait enthousiasmante mais ne laisse pas sans interrogation : la valeur que les lecteurs disent de plus systématiquement accorder respectivement à l’un et l’autre support est contestable, car figée, et pas toujours en phase avec les choix éditoriaux. 

Quoi qu'il en soit, et alors que la plupart des grands titres internationaux veulent prendre le train du tout-numérique, il suffit d'un trajet sur cette longue ligne de l'info pour se convaincre que les lecteurs print d'aujourd'hui sont plus variés et plus passionnés qu'ils ne l'ont jamais été. 

Alors que la nuit s’efface enfin devant un lavis métallique blanc pale, les voyageurs rabattent les pages de leur journaux. Les quotidiens tous chauds du matin viennent d'être livrés à Union Station. 

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Journaliste médias à Intégrales Mag et à Socialter en même temps ; sème aussi des chroniques, notamment à Sud Radio (Le Brunch Médias) ; intervenante au Celsa "nouveaux médias".
Twitter : @ClaraSchmelck
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