C’était un soir d’Afrique de l’Ouest, une dizaine d’années environ, je me trouvais en compagnie de plusieurs jeunes américains et français engagés pour les premiers dans le contingent des Peace Corps (Corps de la paix) et pour les seconds dans l’AFVP. Nous allions prendre l’apéro dans un lieu huppé de la ville. Ce lieu était le « place to be » du moment et, forcément, il attirait un bon nombre de la colonie d’expatriés que la ville comptait. Je m’étais facilement lié d’amitié avec eux par le fait du petit statut social que je tirais du poste que j’occupais dans une institution française qui a pignon sur rue. Ils aimaient se retrouver dans ce lieu branché, pour le fun pour beaucoup d’entre eux, et pour d’autres, d’après les confidences que certains français m’avaient négligemment faites, loin des locaux qu’ils trouvaient casse-pieds et à la notion de savoir vivre très approximative.

 

Si cette vision des africains était très marquée chez beaucoup de français, les américains, eux, avaient fait de cela le dernier de leur souci. La majeure partie des boutades sur les noirs venait régulièrement des français et tournait autour de stéréotypes locaux. On avait l’impression de lire des pages d’une chronique privée d’un fonctionnaire des temps coloniaux. Elles se répétaient tellement que j’eus l’idée qu’on pouvait en tirer un livre.

 

Ce n’était pas amusant d’être spectateur de racismes ordinaires et, de surcroit, directement sur le continent, mais pour ne pas passer pour celui qui voit le mal partout, le susceptible de service, j’ai décidé de fermer les yeux sur ces agissements pour pouvoir collecter le maximum d’anecdotes durant cette période. Je m’accommodais dans ce rôle de passe-droit que je leur servais à souhait : l’ami noir

 

- Tu sais, toi, tu n’es pas comme les autres, aimaient ils à me dire chaque fois qu’un écart nauséabond de ce type échappait de certains d’entre eux.

 

Ma présence en leur compagnie, qu’ils sollicitaient très souvent, n’avait qu’un seul but ou du moins celui que je percevais : montrer qu’ils sont dans une dynamique d’intégration en affichant un ami originaire du pays. Ce qui avait le mérite de séduire les autorités politiques et leurs différents partenaires locaux.

 

Il y avait, dans ce groupe hétéroclite, une adorable noire américaine aussi en mission de coopération au même titre que les autres. C’était un bonheur de voir cette jeune fille se sentir chez elle loin des discriminations raciales du pays de l’Oncle Tom. Epanouie et très investie dans son travail, elle tirait une fierté incommensurable de se sentir utile sur la terre de ses ancêtres. On la voyait partie pour définitivement élire domicile sur le continent après sa mission. Adoptée, elle l’avait été par les nôtres qui lui avaient donné un prénom par lequel elle était affectueusement appelée dans les rues : Yary.

 

Descendus de nos différentes voitures, nous nous sommes engouffrés les uns après les autres dans le local qui abrite notre destination. Je ferme la marche pour répondre aux saluts des tenanciers des commerces et des gargotes autour. Deux gros bras font office de vigiles devant le bâtiment, ils accueillent d’un sourire très large mes compagnons de groupe qui les dépassent, les uns leur répondant de la même façon, les autres feignant de n’avoir rien vu. Cela n’entache en rien le sourire des cerbères qui part en s’élargissant.

 

Soudain, j’entends un retentissant « What the fuck ? ». Je reconnais la voix de Yari qui s’abandonne dans un pleur à vous glacer le sang. Je me précipite vers elle pour constater que les vigiles viennent de lui refuser l’accès au bâtiment visiblement à cause de la couleur de sa peau. Malgré mon intervention, les deux mâtins ne veulent rien savoir. La ségrégation est pourtant flagrante. Prise pour une habitante lambda du pays à laquelle les vigiles, de leur propre chef, ont voulu interdire l’accès, Yari était effondrée, totalement décimée par cette discrimination qui fait encore plus mal. Assurément, Yari s’était bien fondue dans la masse. Mais voilà que celle qui était ivre de bonheur se voit désormais arrêtée à la porte de sa nouvelle vie en Afrique. Un destin brisé par le zèle du nègre de salon qui méprise son frère plus que son maître lui même ne l’imagine. Yari prit son avion la semaine suivante et retourna de l’autre coté de l’Atlantique le cœur terriblement meurtri.

 

Février 2014, quartier de la Défense à Paris, je rejoins un ami venu d’Afrique pour quelques jours de stage. Six ans que je ne l’avais pas vu celui-là. On se retrouve dans le centre commercial CNIT en face des 4 temps. Les soldes d’un magasin de sport très connu nous attirent. Entre les allées, on se raconte nos histoires passées en consultant les articles exposés. Soudain, il me dit qu’il a l’impression qu’il y a quelqu’un qui nous suit depuis qu’on est dans ce magasin. Evidemment que je l’avais remarqué aussi. Un fait habituel auquel « nous » sommes souvent confrontés, nous les Noirs. Ce préjugé racial qui nous fait passer pour des gens susceptibles de commettre des larcins. Je nous fais brusquement rebrousser chemin pour prendre le vigile sur le fait à l’angle de deux allées. Je sors mon téléphone pour figer l’instant. Ça marche, je l’ai. Il feint d’être au téléphone, peine perdu, c’est dans la boîte lui et son téléphone à l’oreille.

 

J’essaie d’expliquer la situation à mon ami, mais en vain, il ne comprend rien. C’est normal, ce n’est pas sa réalité. Je décide de ne pas plus traîner sur le sujet. C’est lui qui m’intéresse, j’ai envie qu’il me parle d’Afrique. Je l’écoute, je me gave des nouvelles des miens, de tout le monde.

 

Vingt minutes plus tard, nous nous dirigeons vers la sortie les mains vides. Devant nous, à cinq mètres environ, une femme blanche arrive au niveau des portiques de sécurité avec un gros sac de course. L’alarme des portiques s’emballe à son passage. C’est la panique autour de nous. Le vigile en faction à ce lieu, également un noir, se précipite instinctivement et brusquement vers mon ami et moi laissant partir la femme blanche, son sac et le privilège qui lui épargne ce type d’aléas. Le vigile ne se rend pas compte que de là où nous nous trouvons, nous n’avons aucun impact sur le champ magnétique du portique à plus forte raison les mains vides. Le dégoût qui m’envahit est à la hauteur d’un sentiment déjà connu : celui de Yari, la noire américaine, il y a une dizaine d’années en Afrique.

 

L’esclavage, pourtant aboli il y a plus de 150 ans, a laissé des stigmates encore très visibles et qui gardent toute leur pertinence et leur actualité. La faculté de résistance au temps du « nègre de maison » impressionne et continuera d’inquiéter vu le type de servilité qu’il développe et adapte à son temps contre ses frères.

 

@SoloNiare

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