De la domination au Pakistan

Au Pakistan, tradition et préservation de l’héritage culturel sont des domaines réservés au peuple. La majorité des grandes fortunes s’intéresse peu à l’art et estime que la réussite se mesure à la taille du compte en banque et à la subtilité de la garde robe. Une connaissance autre que d’ordre scientifique n’a quasiment pas d’incidence dans une vie d’homme riche, très peu d’intellectuels interviennent dans les médias, les littéraires sont des excentriques. La plupart des riches du Pakistan sont les héritiers de familles déjà influentes avant la partition. Plus rares sont ceux d’origine modeste qui connaissent le succès. Ces nouveaux riches commandent des maisons en forme de châteaux forts, des piscines de compétition pour leurs sous-sols, des miroirs pour leurs jardins et ont des dizaines de domestiques à leur service.

A Lahore, être moyen c’est être médiocre. Sur le pavé, les pauvres circulent à pieds, parfois en vélo. Sur le bitume, les riches s’amusent dans leur Land Cruiser aux vitres teintées. Ils se cachent mais s’exhibent. Au milieu du jeu, les familles de la classe moyenne, invisibles, s’entassent dans des voitures d’occasion cabossées sur lesquelles sont écrits en caractères gothiques des slogans tels que : « prince de la route », « attrape moi si tu peux », « respecte tes parents et tu auras une BMW à la place d’une SANTRO »… Au Pakistan, la voiture est une façon de se faire voir ou une manière de protéger l’élite du reste de la population hypothétiquement « terroriste ».

Les check-points, nombreux dans la ville depuis que les attentats sont devenus monnaie courante, sont un moyen (peu efficace) pour l’armée de contrôler ceux des conducteurs dont le physique se calque bien sur « l’image » que le monde se fait d’un kamikaze. En cas de pêche fructueuse, l’infortuné désigné par un militaire doit garer sa voiture, sourire, attendre patiemment que les hommes en vert le déclare non coupable. L’armée n’arrête et ne fouille que les voitures bonnes pour la casse. Puisque l’extrémisme se nourrit des frustrations et de la pauvreté, il n’est effectivement pas idiot de pronostiquer que les prochains à se faire exploser au Pakistan seront issus des quartiers déshérités.

En attendant, ceux qui conduisent des grosses voitures n’ont même pas à montrer leur permis de conduire. Chaque semaine, on meurt sur la route parce que des éphèbes conduisent à toute allure et sans permis des voitures de luxe qu’ils n’arrivent même pas à maîtriser. Mais heureusement, papa a les poches pleines de contacts haut placés. Au Pakistan, là où il y a de l’argent et du pouvoir, il y a la possibilité d’échapper sans gène à la loi. La société est avant tout faite pour que rien ne résiste aux plus riches. Sur la route comme dans la vie, certains se comportent à la manière des pires criminels. Ceux qui ont définitivement vendu leur âme au diable emploient comme domestiques des enfants qu’ils payent quelques dizaines d’euros par mois et traitent comme des esclaves.

La riche société pakistanaise est de facture très médiocre. Ses enfants deviennent le plus souvent des ingénieurs, des docteurs et des informaticiens blasés par un travail qu’ils ont choisi parce qu’il leur rapporterait de l’argent et un visa pour l’étranger. Il y a aussi la célébrité qui, comme ailleurs dans le monde, inspire de nombreux jeunes. A l’exception des actrices de Lollywood, la plupart des stars pakistanaises viennent de bonnes familles. La classe à un coup et les célébrités du pays dépensent des fortunes pour ressembler à l’idée qu’elles se font d’elles-mêmes. Dans une interview lumineuse donnée au journal féminin pakistanais Women’s own, l’actrice Veeva Malik répondait il y a quelques semaines en ces termes à un journaliste curieux de savoir où elle trouvait la force « de se placer au-dessus de la foule »: « Mon père était dans l’armée. Je suppose donc que le combat est dans mon sang. Je suis une personne audacieuse mais sans mauvais fond. J’ai des armes, des gardes, des commandos. Non pas que j’aie peur ou que je me sente menacée. J’aime juste me la jouer. Je possède une propriété, des voitures somptueuses. J’ai 22 domestiques et 7 artistes maquilleurs à mon service. Je vis dans le luxe et c’est mon droit. »

Les grandes familles politiques et les hauts gradés de l’armée observent leur société difforme sans broncher. Eux-mêmes ne font pas dans l’humanitarisme. La plupart des hommes passés par la case pouvoir ont été accusés de corruption à un moment de leur vie. Leurs pratiques sont reproduites à petite échelle dans tous les bureaux liés à un service public. Pour un particulier, l’espoir est d’avoir affaire à un organisme privé. Un médecin qui obtient un passeport en trois semaines au lieu de 3 mois sait qu’en échange, il devra recevoir gratuitement en visite médicale les hommes des services qui l’ont aidé à obtenir ses papiers. Chose connue de tous, les bureaux administratifs ont une ligne d’attente pour les plus riches qui peuvent se permettre de glisser un ou deux billets dans la poche des fonctionnaires et une autre ligne, très longue, pour ceux qui n’ont rien à offrir.

L’électricité, l’eau, l’administration ; rien ne marche correctement dans le pays. Les coupures de courant sont de plus en plus fréquentes. En moyenne de 10 à 12 heures dans les beaux quartiers, elles paralysent le reste du pays jusqu’à 18 heures chaque jour. Parce que l’Etat n’arrive pas à fournir tous les foyers, il a pensé que la solution temporaire la mieux indiquée serait de couper le courant. Malgré cela, les factures d’électricité sont vertigineuses. Les plus riches les payent et achètent des générateurs. Des dizaines d’engins achetés une petite fortune pour que toutes les pièces de leurs immenses maisons puissent briller dans le noir. Chez les plus pauvres, une véritable régression est en marche. Les factures étant trop élevées alors que l’électricité fournie diminue de jour en jour, nombre d’entre eux se sont totalement déconnectés du réseau et ont réinvesti dans la bougie. La crise de l’énergie est si importante qu’elle déstabilise les forces au pouvoir. Raja Pervaiz Ashraf, le ministre de l’eau et de l’énergie, affirme depuis plus d’un an, notamment pour calmer les esprits lors de manifestations contre la politique énergétique du gouvernement, qu’il n’y aura bientôt plus de coupures d’électricité au Pakistan. Ses très sérieuses promesses ont fait de lui la risée des citoyens et des médias. Dans des vidéos reprenant ses interventions, on l’entend affirmer sereinement que, « par la grâce de Dieu », il n’y aura plus jamais de coupures d’électricité dans le pays à partir de « décembre 2009 », puis d’ « août 2009 »…

La réalité, c’est que la crise de l’énergie n’a pas été correctement prise en main par les différents gouvernements au pouvoir. Les Chinois, qui financent à 85% le port pakistanais de Gwadar, au Balochistan, ont proposé leur aide au pays. L’offre n’a pas été rejetée, le Pakistan n’hésitant jamais à se lancer dans des partenariats avec son voisin et ami, mais aucun projet digne de ce nom n’a pour le moment été lancé. Les hommes au pouvoir n’investissent pas dans l’énergie ou très peu, faisant des mauvais choix. Dans des villes industrielles comme Faisalabad, les usines ferment parce qu’elles ne peuvent pas payer les factures d’électricité et les générateurs qui leur permettraient de tourner en continu. Les Pakistanais ne comprennent pas et sont tant habitués à l’idée d’être dirigés par des hommes corrompus qu’ils interprètent, peut-être à la hâte, la crise de l’énergie comme une autre façon de se faire de l’argent sur leur dos.

La corruption : un des sujets de discussion qui passionne le plus les Pakistanais. Demandez à l’un d’entre eux ce qu’il pense de Benazir Bhutto, la « démocrate » érigée par l’Occident en martyre, qui avait encouragé la montée des taliban en Afghanistan lorsqu’elle était Premier ministre du Pakistan. Il vous dira que sa mort est bien malheureuse mais qu’il n’y avait pas plus corrompu et plus cynique. Asif Ali Zardari, son mari devenu président du Pakistan, n’a plus aucune crédibilité auprès de la population et est aujourd’hui la risée de ceux qui l’appellent « monsieur 10% ».

A la corruption des élus s’ajoutent les privilèges et les passe-droits dont jouissent certains, qu’ils aient un pouvoir local ou national. Récemment, un docteur d’Islamabad a été pris la main dans le sac alors qu’il faisait rapatrier en ambulance une vache achetée pour son propre plaisir sur un marché. Les fils à papa se sentent exister grâce à des balades (en voitures blindées encadrées par des hommes armés à moto) normalement réservées à leurs pères. Plus indécent encore, ces déplacements se font après que la circulation ait été bloquée dans une partie de la ville.

Pour le 1er avril, le président de la Turquie, Abdullah Gül, s’est déplacé à Lahore et à bien fait rire les habitants. La ville s’était travestie et grossièrement maquillée pour l’occasion. Les visages souriant des ministres du gouvernement, de Zardari, du gouverneur du Pendjab et du président de la Turquie se sont levés sur les grandes artères. Des guirlandes électriques ont été accrochées à tous les arbres et arbustes de Mall Street, la grande rue qui mène vers le cœur historique de Lahore. Des lumières éternelles contre les coupures d’électricité qui paralysent la ville. Pour que Gül et Zardari se baladent en paix, les Lahoris ont obtenu une journée de vacance non payée et obligatoire. Les vendeurs de Mall street ont dû fermer leurs magasins. Comme les autres, ils ont perdu le fruit d’une journée de travail. Les lieux publics, les parcs, les bureaux administratifs : tous n’ont accepté aucun visiteur. Ce déplacement dédié à lancer des partenariats entre les deux pays a suspendu pendant 24 heures la vie économique de Lahore. Une autre façon de ne pas se sortir de la crise économique que connait le Pakistan et qui accentue le danger extrémiste.

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Commentaires

  • Très effarant, avec ce tableau très sombre quel avenir promet-on aux générations montantes? Eux même n'ayant plus de modèles, ni de repères.
  • Lou, en lisant ton article, je croirais presque reconnaître mon propre pays (le Cameroun). encore une fois, jsuis révolté de voir à quel point la situation économique, politique et sociale peut être catastrophique dans certains pays du monde, sans que ceux qui se sont auto-proclamés 'élites' soient le moins du monde dérangés dans leur ambition d'acquérir toujours plus de pouvoir..au détriment de ceux qui n'ont ni le pouvoir de l'argent (hommes d'affaires et autres escrocs), ni le pouvoir des armes (les forces de l'ordre se permettent tous les abus), ni le pouvoir des décrets (des élites artificielles qui ne doivent leur statut qu'à des décrets présidentiels). je t'avoue que je n'imaginais pas la situation aussi difficile au Pakistan: il ya de quoi, tous les médias occidentaux présentent le Pakistan soit comme un pays émergeant, soit comme une puissance nucléaire, quand il n'est pas dépeint tout simplement comme le sanctuaire d'Al-Qaeda..Très édifiant cet article..beaucoup de courage..!
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