Une intéressante session sur l'évolution du journalisme a récemment eu lieu au SPQR (Syndicat de la Presse Quotidienne Régionale). Steve Doig (@sdoig), une sommité du datajournalisme, professeur spécialisé en journalisme assisté par ordinateur, intervenait sur la nécessité pour les médias d'utiliser les données publiques pour réaliser des investigations.

Evangéliste du datajournalisme, il tient un discours simplifié dont le but avoué est l'adoption de cette nouvelle forme d'investigation par le plus grand nombre. Un pari réussi me concernant.  

5 leçons de datajournalisme

1/ tout le monde peut faire du datajournalisme

Contrairement aux idées reçues, il est facile de produire du datajournalisme.

Pour preuve, Steve Doig revient sur son parcours. "Je n'étais pas formé au journalisme (...), ai fait un peu de calculs mais n'ai jamais pris de cours de maths ou de statistiques (...), me suis arrêté au milieu de mes études", raconte celui qui devint Research Editor au Miami Herald, et reçut le Prix Pulitzer en 1993 pour son enquête sur l’ouragan Andrew.


2/ le datajournalisme n'est pas une affaire de moyens

Pas besoin de posséder un matériel dernier cri. Pour faire du datajournalisme, un simple ordinateur avec un logiciel tableur comme Microsoft Excel suffisent, explique Steve Doig, qui a récupéré et traité les données les données de l'ouragan Andrew en utilisant un Atari 800.
(NB: Pour avoir possédé un Atari 1400 et pratiqué l'informatique de l'époque, les capacités de calcul d'aujourd'hui sont tout simplement exponentielles.)

3/ le datajournalisme se base sur l'investigation et la méthode

Ce nouvelle forme de journalisme est l'occasion de renouer avec l'investigation, et de s'éloigner du bâtonnage de dépêches.

Pour exemple, Doig revient sur l'enquête sur l'ouragan Andrew, qui s'est faite en plusieurs étapes, parmi lesquelles :

> la récupération de la liste des maisons qui avaient été endommagées
> la récupération des données concernant l'impôt foncier
> la recherche d'une correspondance entre les deux bases (année de construction, dimension, localisation)
> l'accès à la base de données des inspections de la construction des bâtiments, qui a montré que certains jours un inspecteur pouvait valider jusqu'à 70 toitures.


Mettant à défaut la version officielle qui voulait que les maisons les plus anciennes aient subi des dommages, l'enquête de Doig a démontré que "cette forme d'investigation a pour but de mettre en relief des preuves, et non des anecdotes (ou exemples de problèmes) utilisées par la presse aujourd'hui."


4/ Le datajournaliste nécessite de nouvelles compétences

"Pour être un bon reporter, vous ne pouvez pas faire l'impasse sur les maths", explique Doig, qui en profite pour lister les compétences attendues d'un datajournaliste :

> l'investigation (qualité que tout journaliste devrait avoir)
> la connaissance d'Excel
> des compétences en graphiques interactifs et développement web
> des connaissances techniques, comme le "data scrapping" (récupération automatique de données depuis un site
> des compétences en gestion / extraction de base de données
> la maîtrise des maths et du calcul des taux
> et, enfin, savoir transformer les données en présentations web
Des compétences qui nécessitent, pour certaines, le recours à un développeur et un designer. 

5/ Le datajournaliste doit rester distant face aux données

Si les données s'ouvrent progressivement, le journaliste doit conserver son objectivité et ne pas tout prendre pour argent comptant. "Parfois vous devez être méfiant envers ce que vous voyez dans les donnés", confie Steve Doig, soulignant néanmoins que les journalistes français ont accès à de multiples bases bien renseignées, comme celle de l'INSEE. "Le datajournaliste doit savoir trouver les bonnes données", conclue-t-il.

Comment intégrer le datajournalisme à la newsroom ?

Dans la série de Questions/Réponses qui a suivi sa présentation, Steve Doig est revenu sur trois points relatifs à d'intégration du datajournalisme dans la newsroom :


> le datajournalisme sert à détecter les incohérences, "pointer les problèmes, et non à répondre à la question du 'pourquoi'".

"Très souvent, quand vous avez les données, vous ne savez pas si cela fera une histoire."


> c'est une forme d'interaction et de mise à contribution des lecteurs, notamment par le biais des médias sociaux et du crowdsourcing. Le Guardian a ainsi demandé à ses lecteurs de surveiller les dépenses de leurs parlementaires locaux.

> le nombre de datajournalistes dans une rédaction est variable. Au New York Times, on en compte 15 pour une équipe d'investigation de 40 personnes. Mais dans les journaux de taille moyenne, il faut un datajournaliste et un datadesigner produisant de très bons graphiques interactifs.

Un discours simple et éclairé qui devrait participer à l'adoption de nouvelles méthodes d'investigation, plus scientifiques, et qui s'inscrivent dans une mutation logique du métier de journaliste.

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