Dans les coulisses de la radio de nuit

Que se passe-t-il à la radio la nuit ?
C’est la question que s’est posée Marine Beccarelli (à la suite d'un travail universitaire) dans son livre "Les Nuits du bout des ondes", paru aux éditions de l’INA le 21 novembre 2014. L’ouvrage retrace l’histoire d’une branche de l’audiovisuel peu explorée par les chercheurs : celle des programmes radiophoniques nocturnes français. À l’occasion de la sortie de ce livre, j’ai voulu, comme Marine l’écrit, “éclairer la nuit hertzienne avant qu’elle ne se taise pour de bon”. Qu’a-t-on diffusé sur les ondes radiophoniques nocturnes pendant près de 40 ans ? En quoi la radio de nuit se distingue de la radio de jour ? Dans ce reportage, vous entendrez les voix des femmes et des hommes qui la fabriquent, de ceux qui l’écoutent et de Marine qui en retrace l’histoire.

Pour écouter le reportage cliquez ci-dessous (par Manon Mella et réalisé par Simon Decreuze) :

À propos de Marine Beccarelli 

Marine Beccarelli a 27 ans. Étudiante en histoire et passionnée de radio, elle a choisi de se spécialiser en Histoire audiovisuelle. Marine a soutenu en 2012 un mémoire portant sur l’histoire de la radio nocturne en France dont le livre, "Les Nuits du bout des ondes" est issu. Aujourd’hui elle continue ses recherches sur ce thème dans le cadre d’un Doctorat à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne. Elle produit par ailleurs des documentaires pour Radio Campus Paris.


Définition

La radio nocturne est définie par ce qui est diffusé à la radio entre 23 heures et 5 heures du matin. Cela représente un quart d’une journée complète. Et pourtant, derrière le mot “radio” nous n’entendons le plus souvent que la radio diurne, la radio de jour. Tandis que la plupart des personnes dorment entre 23 heures et 5 heures du matin, la radio continue d’émettre. Si, de nos jours, la radio nocturne se résume à des playlists musicales ou à des rediffusions, il fut un temps où la nuit, à la radio, on faisait la fête, on appelait pour se confier, pour rencontrer des gens,pour trouver une voix dans la nuit qui nous tienne compagnie.

“Allumer la radio la nuit revient à rompre le silence, à rendre palpable une présence invisible” (Marine Beccarelli)

1955-1975 : les débuts de la radio nocturne

  • Entre 1945 et 1955 les radios cessent d'émettre vers minuit.
  • 1955 : Paris-Inter (l’ancêtre de France Inter) émet sans interruption, 24h/24, pour la première fois.
  • Dans le Dictionnaire de la radio il est écrit à l’entrée “émission nocturne” que la radio d’après-minuit existe en France depuis 1963 lit-on dans l’ouvrage de Marine Beccarelli. C’est la date à laquelle a été lancée sur France Inter l’émission Route de nuit (créée par Roland Dhordain et présentée par Denise Alberti) destinée à accompagner les automobilistes sur les routes la nuit.
  • 1963 : inauguration de la Maison de la radio.
  • 1965 : Roland Dhordain lance le Pop Club et choisit José Artur pour assurer la présentation. La première émission se tient au “Bar Noir” de la Maison de la radio. Initialement, le Pop Club ne devait exister que pendant trois mois, le temps d’un été. L’émission durera finalement 40 ans.

1975-1985 : l’âge d’or

“À cette époque la radio avait plus d’importance. Même la nuit il y avait du mouvement. Il arrivait que le studio soit si bondé que je ne puisse pas atteindre le micro au moment de mon flash”, Raymond Mockel, journaliste la nuit sur France Inter.

Macha Beranger, présentatrice d’Allô Macha sur France Inter, (crédit : Benaroch/Sipa)

Après les Trente Glorieuses les gens ont des préoccupations nouvelles, “ils veulent entendre parler d’eux” écrit Marine Beccarelli. Entre 1977 et les années 80, la radio se rapproche des individus. C’est à partir de cette période que des anonymes se mettent à parler publiquement. C’est la naissance des émissions de libre antenne comme Allô Macha sur France Inter présentée par Macha Beranger et Ligne ouverte sur Europe 1. Macha Beranger devient un véritable symbole de la nuit.

En 1979 Europe 1 commence à diffuser 24h/24, RTL fait de même.
Cependant certaines stations comme FIP restent absentes la nuit. Les radios pirates profitent alors de ce “silence radio” pour occuper les ondes. C’est le cas de Radio Ivre, créée en 1979. L’un de ses créateurs, Jean-Marc Keller explique : “Si on se met la nuit, c’est pas un hasard. Pourquoi on s’est mit sur FIP ? Et bien parce que ça s’arrêtait à 21 heures. A partir du moment où ils coupaient on mettait notre émetteur dessus et on prenait la suite.”

1985 : France Culture émet 24h/24

1985-2013 : la radio s’uniformise, les programmes nocturnes disparaissent

“La télévision grignotait la nuit”, Marine Beccarelli

Après 1985 l’engouement pour les programmes radiophoniques nocturnes retombe. Cela est dû à un manque d’innovation dans les programmes mais surtout à l’apparition de la télévision nocturne. En 1986 La Cinq initie la télévision d’après minuit, suivie de près par TF1 et M6.

À partir de 1990 les directeurs des programmes font des économies sur la nuit. Ils installent progressivement des rediffusions et des boucles musicales automatiques accompagnées de “voice-tracking”. Il s’agit d’une technique d’enregistrement de voix pour des émissions préfabriquées (la voix de l’animateur est diffusée à une heure du matin mais a été enregistrée à midi).

En 2006 la direction de France Inter décide de ne pas reconduire l’émission Allô Macha. C’est l’émission Allô la Planète, présentée par Éric Lange qui prend le relais.

En 2012 le directeur de France Inter Philippe Val met fin aux "nuits blanches" de la station.

Le studio de radio la nuit : son décor et son envers

“Le miracle de la radio, c’est cette connivence indéfinissable entre une parole murmurée dans la nuit et celui qui l’écoute. On se dit à force que la vraie nature - la vraie grandeur- de la radio, c’est probablement le chuchotement. Lorsqu’une voix basse capte votre attention, le tintamarre ordinaire ne pèse subitement plus rien. Oubliés les jingles et les couinements habituels. Les silences eux-mêmes sont écoutés comme ils doivent l’être. Miracle de la radio qui parvient ainsi à fabriquer de la proximité entre des gens que l’espace géographique sépare. Chacun dans son exil." (Jean Guillebaud, “Puissance du chuchotement”, Nouvel Obs, 2002, page 70 des Nuits du Bout des onde de Marine Beccarelli).

La rédaction de RTL à minuit (crédit : Manon Mella)

Pour certains animateurs comme George Lang (animateur des Nocturnes, RTL) la nuit est un espace de liberté et les studios vides de la radio revêtent une dimension presque magique. Pour Thomas Baumgartner (anciennement producteur des Passagers de la nuit sur France Culture et actuellement de l’Atelier du Son) la nuit est l’occasion de prendre le temps de raconter des histoires aux auditeurs et de jouer avec la densité de ses propos.

Jean-Charles Aschero (Les choses de la nuit, France Inter) confie à Marine Beccarelli : “la nuit il y avait une vérité, il y avait quelque chose, il y avait de la chair”.

Malgré tout, si elle est un espace agréable pour l’auditeur “en réalité la nuit hertzienne n’est pas forcément un territoire très confortable pour ceux qui l’animent” nuance l’auteure du livre. Ces derniers sont effectivement souvent confrontés d’une part à une vie privée sacrifiée et d’autre part à un manque de considération de la part de la direction. Jean-Charles Aschero raconte à Marine comment ses directeurs essayaient de le convaincre d’arrêter l’animation de son émission de radio en direct la nuit et lui conseillaient plutôt de “passer des disques” : “On ne te demande pas de faire tout ça la nuit. Tu pourrais te contenter de passer des disques”.

Les programmes nocturnes sont-ils condamnés à disparaître ?

Si aujourd’hui les programmes nocturnes désertent les stations traditionnelles, qu’en est-il des webradios et des radios associatives ? Certaines d’entre elles proposent occasionnellement des nuits radiophoniques. C’est le cas de Radio Grenouille (située à Marseille) qui a diffusé “La nuit du genre”, “La nuit de l’évolution”. Pour suivre en direct les élections aux États-Unis (du 6 au 7 novembre 2012) Radio Campus a quant à elle proposé une “Nuit américaine”.

“La désaffection des plages nocturnes par les radios traditionnelles ne va-t-elle pas donner l’idée et/ou l’envie à d’autres structures de réinvestir la nuit radiophonique ?" suggère Marine Beccarelli à la fin du livre.

On l’espère.

Je remercie Radio Fanch, Huguette, Marine Beccarelli, George Lang et Thomas Baumgartner pour avoir témoigné de leur expérience avec la radio nocturne, ainsi que la sonothèque d’RFI et l’INA pour m’avoir donné accès aux archives radiophoniques.

Pour en savoir plus sur la radio la nuit :

Le blog de Radio Fanch, passionné de radio et d’archives sonores
"Les Nuits du bout des ondes", Marine Beccarelli
Le compte Bobler de Mamie Huguette
Les Nuits de France Culture
L’Atelier du Son de Thomas Baumgartner sur France Culture
“Le goût de la radio et autres sons”de Thomas Baumgartner
Les Nocturnesde George Lang sur RTL
L’interview de Marine Beccarellipar Télérama
“C’étaient les nuits radiophoniques d’Alain Veinstein”, Blog Syntone

Photo (1)  :George Lang anime “Les Nocturnes” sur RTL de 23h à minuit, depuis 42 ans (crédit : Manon Mella)

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Journaliste en contrat pro à l'Atelier des Médias de RFI
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