Crise ouverte à Libération

Cette semaine, l’Atelier des médias diffuse une émission spéciale Libération. Nous avons suivi deux événements organisés par les salariés du quotidien français. Samedi 15 mars, le journal a ouvert ses portes au public pour une journée #OpenLibé de rencontres avec une rédaction en désaccord avec ses patrons. Onze jours avant, un barcamp (une “non-conférence” où tout le monde participe) sur le futur du journal était organisée à NUMA, un espace dédié aux nouvelles technologies au cœur de Paris.

Lors de ces deux manifestations, nous avons rencontré des salariés et des lecteurs de Libération pour comprendre ce que vit ce quotidien et vous raconter, à travers leur regard, les difficultés qu’il traverse aujourd’hui.


Le quotidien français
Libération vient de fêter ses 40 ans sur fond de crise. Depuis le mois de février, les salariés du journal co-fondé par Jean-Paul Sartre résistent face au projet de certains de leurs actionnaires. Bruno Ledoux souhaite, en particulier, transformer, avec l’appui du designer Philippe Starck, le siège du quotidien en un lieu culturel, un restaurant, un réseau social et déménager la rédaction. En réponse, les employés ont choisi de mener un combat, ouvert, public, sous la bannière de leur "une" du 8 février 2014, la désormais historique “Nous sommes un journal”. Nous sommes un journal est devenue une rubrique dédiée à leur combat et ses coulisses dans le journal papier et sur le site. C'est également un blog, un compte Twitter et une page Facebook. Pour défendre leurs idéaux, ils imaginent, en s'appuyant sur les lecteurs, ce que peut devenir leur journal. Quels métiers, quels lecteurs ? Quel projet commun ? Quelles mutations ? Quel modèle économique ?

 

Libération(s) : Que sera Libé demain ?

 

"J’imaginais la création d’un lieu dans la rédaction, autour duquel des gens de divers horizons pourraient graviter"  (Crédit photo: Manon Mella) 

 

Mardi 4 mars, Libération s’associait à l’espace dédié aux nouvelles technologies parisien NUMA, pour organiser un barcamp autour de l’avenir du journal. Le choix de ce lieu (à la fois incubateur de start ups, réseau social, bar, restaurant) n'était bien entendu pas fortuit. Pour nourrir la réflexion menée par les salariés de Libé sur l’avenir du journal, cette rencontre participative avait pour ambition de “réfléchir à plusieurs voix et dans plusieurs voies, au cours d’ateliers thématiques”. Au programme, il y avait des échanges de réflexions et des confrontations entre salariés du quotidien, lecteurs, acteurs des nouvelles technologies et journalistes. 

“On se sert de cet événement pour trois choses : faire remonter de nouvelles idées: trouver des pistes exploitables par les salariés de Libé qui sont en train de réfléchir à un nouveau projet pour contrer celui des actionnaires.

Débattre autour des idées qu’ils ont et les tester auprès d’un autre public. Mettre en relation les journalistes avec des personnes qui vont pouvoir approfondir leur travail.”    


Maël Inizan
, salarié de Silicon Sentier (l’association à l’origine de NUMA), a été interpellé par le projet des actionnaires du journal. “J’imaginais la création d’un lieu dans la rédaction, autour duquel des gens de divers horizons pourraient graviter. C’est exactement le principe de NUMA.” La façon dont les journalistes ont pris leurs lecteurs à parti avec le mouvement “Nous sommes un journal” a poussé Maël et son équipe à contacter les salariés du journal, leur offrant une opportunité de poursuivre leur démarche”.

Atelier "Modèles économiques" au barcamp du 4 mars 2014 (Crédit photo : Manon Mella)


Un barcamp, “format d’animation collective”, suit quelques règles simples. Après le lancement du thème par les deux organisateurs Paul Richardet, l’un des fondateurs de NUMA, et Olivier Bertrand, journaliste à Marseille pour Libération et représentant syndical, tout le monde s’est présenté en trois tags (mots-clés). Une petite centaine de personnes se prête au jeu.Dans un deuxième temps, c’est aux participants d’établir l’ordre du jour. Le credo de la soirée: l’innovation naît de la confrontation des différentes compétences. Ceux qui le souhaitent inscrivent des propositions d’atelier sur un tableau et le défendent ensuite au micro pour former des groupes. De “la valeur de l’info” à la question du lieu, en passant par “le rapport aux lecteurs” et “les modèles économiques”, les participants débattront jusqu’à 22h.

 

“Nous sommes un journal”

“Quand les journalistes reçoivent le projet de Bruno Ledoux, une partie d’entre eux croient à une blague. Le texte est tellement éloigné de toutes les discussions que nous avons depuis quatre mois.”

 

Olivier Bertrand définit trois chantiers actuels au sein du journal. “Le premier est financier puisqu’on cherche tous les mois de quoi boucler le journal et payer les salaires. Le second est un souci de confiance envers les actionnaires. La fracture est tellement forte que j’ai du mal à envisager qu’on puisse rétablir le journal ensemble. Aujourd’hui, le plus urgent est de construire un projet qui soit commun à des journalistes et des actionnaires.”

Les yeux cernés, le journaliste assure prendre l’expérience du barcamp très au sérieux. Il voit cette soirée du 4 mars comme un socle pour continuer à élaborer un projet qui ne soit pas uniquement un projet de journalistes. Charlotte Rotman, journaliste au service politique, confie combien il est important de vivre la crise de manière publique. L’entre-soi est fatal et Libé n’en veut pas. L’idée est d’envisager des solutions pour le journal en agrégeant d’autres savoir-faire tout en gardant notre identité.”   

 

Et Olivier Bertrand de confirmer: Notre "une" du 8 février a peut être été mal interprétée. Nous voulons bien devenir un café, un lieu culturel, un incubateur de start-ups à condition que tout cela se construise autour du journalisme.”


Barcamp pour Libé à NUMA, par Ivan Sigg

 

Retrouvez les comptes-rendus des ateliers à l’adresse suivante:

http://bit.ly/liberation-s


#OpenLibé



Samedi 15 mars, la rédaction de Libération ouvrait ses portes pour que les lecteurs du titre puissent "rencontrer l'équipe" et "débattre de l'avenir du journal".
Les derniers étages du 11 rue Béranger à Paris ont vu défiler des centaines de personnes venues apporter leur soutien, des journalistes d’autres rédactions ou de simples curieux accompagnés de leurs enfants. Élodie, enseignante se dit “attachée au pluralisme de la presse. Elle a découvert, en discutant avec certains journalistes, les contraintes d’un journal qui publie quotidiennement ”. Alexandre, jeune journaliste, imagine un Libé de demain “ouvert sur le numérique avec de nouvelles signatures”. Renaud, un abonné du quotidien, veut faire découvrir les locaux à sa fille Mila, et vivre un moment de solidarité avec ses amis qui travaillent à Libération”.


#OpenLibé a attiré des centaines de visiteurs (Crédit photo : Raphaelle Constant)

Une visite guidée de la maison, commentée par la journaliste Patricia Tourancheau, nous permet de déambuler, palier par palier, autour de la vis, “le poumon de la rédaction”. Libération est installé depuis 1987 dans un ancien parking. Ce que les journalistes appellent "la vis" est une rampe centrale qui servait aux voitures. Certains visiteurs s’arrêtent devant les milliers d’archives tenant les murs, d’autres découvrent les open-space (vides, samedi c’est jour de repos) où s’empilent journaux, affiches et livres. Au service culture, un lecteur s’entretient avec le journaliste de Libé, Christian Losson, sur la nouvelle formule Week-end. De l’étendue des tâches sur la moquette à l’exposition des unes les plus marquantes du titre, Libé est mis à nu.

Au dernier étage, dans la salle de rédaction (dite salle du Hublot) pleine à craquer, sont organisés des débats comme “Libé et les gauches” ou “Quelle presse pour demain?”. Quelques étages plus bas, chacun peut se faire tirer le portrait par un photographe de Libération. Enfin, au 9ème étage, les visiteurs arrivent sur la terrasse qui offre une vue panoramique sur Paris. On peut y déguster une part de gâteau vendue à prix libre. “C’est un vrai luxe de bosser ici, confesse Patricia Tourancheau. Dès qu’il fait beau on interviewe les invités sur la terrasse plutôt que dans un café.”

 

Une journée portes ouvertes à Libé par Fanny Lesbros



Les années 80, l’âge d’or de Libération


Exposition des "unes" de Libé (Crédit photo: Raphaelle Constant)


Jusqu’en 1981, le journal est dirigé par ses salariés. L’arrivée de Serge July marque la fin de la première formule du quotidien, une pagination réduite sans publicité, qui se vendait à 45 000 exemplaires. Quelques mois plus tard, le co-fondateur de
Libé lance la deuxième version du journal symbolisée par le losange rouge. Patricia Tourancheau explique que c’est en 1988 que le journal français atteint son acmé: il compte 420 salariés et tire à 195 000 exemplaires chaque jour en France. “A la fin des années 80, on a connu l’euphorie. Serge July promettait 500 000 ventes pour les années 1990.”

Pour revivre la journée #OpenLibé en tweets et en photos, c’est par ici: http://bit.ly/1garfSR

Aujourd’hui, le titre emploie 250 salariés. Le journal vend en kiosques et en librairies 27 000 exemplaires, compte 25 000 abonnés au journal papier, et 12 000 abonnés numériques. Et Patricia Tourancheau d’ajouter: “Il faut quand même savoir qu’un Libé est lu sept fois en moyenne". Dans le couloir, un lecteur vient remettre à Camille Gévaudan, journaliste médias à Libération, le numéro sans photo du quotidien (jeudi 13 novembre 2013) qu’il a entièrement illustré. Je suis très émue. On ne se rend pas compte de la deuxième vie qu’a le journal une fois qu’il passe du côtés des lecteurs. On en a pris conscience depuis que nous avons lancé le mouvement “Nous sommes un journal. On va le photocopier et l’accrocher partout.”

Les journalistes ont ouvert les différents services aux visteurs (Crédit photo: Raphaelle Constant)

 

Il y a quelques jours, le principal actionnaire de Libé, Bruno Ledoux, affirmait qu’une restructuration « inévitable » et « très conséquente » s'impose au sein du journal. « Il y aura moins de journalistes qu'aujourd'hui ». Le nouveau président du directoire, François Moulias, annonçait quant à lui deux options possibles à Libération. Soit un investissement d'au moins 10 millions d'euros permettant de pérenniser le titre, soit un dépôt de bilan, selon un communiqué interne des élus du personnel repris par Le Monde.

Jeudi 20 mars, le trio Pierre Bergé-Xavier Niel-Matthieu Pigasse, propriétaires du Monde et bientôt du Nouvel Observateur, a indiqué suivre la situation de Libération avec attention. Si accident il y a, ce qui peut vouloir dire un dépôt de bilan, à ce moment-là nous aviserons et nous verrons", a dit Matthieu Pigasse au micro de France Inter. "On ne peut pas aimer la presse et rester indifférent au sort de Libération."

 

Que sera Libé demain ? Où mènera la r/évolution des salariés du journal de Sartre et July ? Face aux difficultés et aux incertitudes, il n’y a, en tous cas, pas de résignation. Le journal, et ses salariés ne ferment aucune porte. Il vivent une crise ouverte, combative et... libératrice.

 

 

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Commentaires

  • Merci pour ces encouragements.

  • Article très pertinent!!! Une réflexion cartésienne de la part de Rafaelle Constant!!!

  • Difficile d'évoluer sous la contrainte, comme toute entreprise, Libération aurait dû anticiper la révolution des médias, non pas la subir. Sous la contrainte, il faut être capable de réunir des personnes qui ont compris le nouveau paysage des médias et comment Libération peut en profiter, avec son savoir-faire, son histoire, mais aussi en étant capable de se remettre en cause. C'est le plus dur. À titre d'exemples, quand en 2008, je commençais à diffuser des vidéos économiques, puis en 2009 créait une Web Tv www.labourseetlavie.com, j'étais l'un des rares médias à le faire. Aucun Rédacteur en Chef n'y croyait alors. Je considère "Libé" comme une marque n'en déplaise à certains journalistes, c'est le coeur de toute entreprise. Savez-vous aujourd'hui que les marques valent plus que l'entreprise ? cf Apple Google et d'autres. IL faut lui donner toute sa place, sur le net et ailleurs. 

  • Je souhaite qu'il y ait un consensus profitable pour tous et sauver le journalisme .
    Bonne chance

  • Article très intéressant, je n'étais pas à Paris samedi dernier, bien dommage, je serai allé faire un tour à Libé.

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