Atelier des medias

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2e partie

Transie sur le sol avec pour seul vêtement un morceau de tissus souillé, je sentis le froid couler doucement dans mes veines tel un poison. Mais je ne pouvais pas bouger. Je ne voulais pas bouger. Ma vie se défilait devant mes yeux hagards dont les pupilles semblaient s’être dilatées. Un mot me vint à l’esprit tandis que je me rappelais. Clandestino ! L’argent qu’avait donné ma mère ne m’avait jamais acheté de passeport. J’étais une voyageuse clandestine. A chaque arrêt, on devait payer notre passage. Il y eut des fois où on me bousculait pour quitter le bus. On a même menacé de me mettre en prison avant de me renvoyer chez moi. Mais Petro se débrouillait toujours.

Quand il est venu me chercher ce matin là, j’avais eu du mal à le reconnaître. Il portait une vieille chemise blanche à larges rayures nettement mal assorties avec son pantalon kaki. Il avait un peu cette allure des gens qui voulaient impressionner les autres. Son crâne rasé donnait un aspect noir huileux et il avait encore cette valise en cuir qui avait connu de meilleurs jours et dont la lanière traînait derrière lui.

Les pots de vin plus que les baragouins de Petro dans une langue qui lui était étrangère me firent entrer en terre voisine. Alors j’ai dû tout oublier. Quand bien même la réalité était bien loin de celle qu’on m’avait décrite. Tout avait une explication. Je ne pouvais pas avoir un lit pour dormir parce que Monsieur n’avait pas encore trouvé un meilleur emploi. Je ne pouvais pas aller à l’école parce que je ne parlais pas encore la langue. Je ne pouvais pas regarder la télévision parce que...j’étais là pour travailler. Cette bonne femme avait pris un coup sur la tête, me suis-je dite. Travailler ! J’étais là pour étudier et apprendre à devenir une grande dame, pas pour jouer les domestiques. Je ne comprenais pas ce qui m’arrivait. Je ne comprenais pas pourquoi je devais me lever tôt et dormir tard ? Pourquoi devais-je nettoyer le sol au milieu de la nuit alors que je l’ai fit toute la journée ; « trapear, trapear », encore et toujours ? Pourquoi n’avais-je pas le droit de m’asseoir comme tout le monde ? Pourquoi devais-je m’occuper des enfants alors qu’on devait s’occuper de moi ? Et pourquoi est-ce que tout le monde me battait comme si ma vue leur indisposait ?

Je devais retourner chez moi. Ce fut au moment où cette envie devenait une obsession qu’il est apparu. Je ne saurais dire quand est-ce arrivé ni comment mais il devint vite ma seule raison de vivre en dépit des doutes qui germèrent dans mon esprit à son sujet. Qu’importait qu’il vienne me voir seulement quand les autres étaient absents. Qu’importait qu’il me parle de ma peau d’ébène, de ma poitrine ronde tel un fruit défendu ou de mon corps de reine des eaux qui ferait damner un saint. Qu’importait ces rendez-vous nocturnes qu’il ne cessait de me fixer. J’étais redevenue un peu comme la Catherine d’antan, celle qui courait dans les bois, pieds nus et cheveux défaits dans ce vieux bourg de Thomassique d’où je sortais. Celle qui comptait pour les autres. Celle qui aujourd’hui comptait pour quelqu’un.

Lorsque j’ai décidé de suivre Papito - le seul nom que j’avais - j’étais loin de penser à ce qui m’attendait. Je voulais juste fuir cette maison et Mme Perez. D’où lui venait ce nom ? Je l’ignorais. Je l’ai entendu parler de ces femmes de ménage qui volaient les papiers de leurs maîtresses ou qui héritaient de leurs noms une fois ces derniers décédés. Peut être c’était le cas pour elle aussi. Je n’en savais rien et ce la ne m’intéressait pas de savoir. J’allais partir avec celui qui m’avait garanti un travail.

Je pris peur pour la seconde fois avec Papito quand je le vis discuter avec cet homme derrière le comptoir d’un bar mal éclairé. La première fois, c’était quand nous traversions cette ruelle peu fréquentée où les gens me regardaient avec ce sourire que j’avais l’habitude de voir sur le visage de tonton Saurel. Alors, on disait qu’il n’était pas lui-même mais que l’esprit de « damballa » le possédait. Quand il me conduisit dans cette chambre aux aspects malsains, mes jambes ne me soutenaient plus. Je cherchais le regard de Papito pour me rassurer. En vain. J’avais un étranger en face de moi. J’eus un rictus en guise de réponse quand je lui ai demandé en quoi constituerait mon travail et il eut le même rictus cruel quand je fis le tour de la pièce du regard. Un petit lit trônait au milieu de la chambre. Le décor était aussi sinistre que l’était l’horrible peinture jaunie sur le mur humide. Devant une vieille coiffeuse dont le miroir était à moitié brisé se trouvait une chaise en bois verni sur lequel le jeune homme était assis en califourchon. Il me regardait à travers les nuages de fumée de sa cigarette. Avant même de me rendre compte que j’avais eu tort de me fier à lui, il s’était jeté sur moi et me plaqua violemment sur le lit dont les ressorts du matelas me foulèrent le dos. Je me suis mise à crier alors que ses mains se faufilèrent sous ma robe qui se déchira dans un bruit sec. Il ne semblait nullement excité. Il était comme un gamin qui voulait juste saboter un jouet. Mes efforts pour me libérer de lui me valurent plusieurs coups au visage et dans les côtes. Et quand il s’empara sauvagement de mon corps, j’étais déjà entrain de flotter entre le réel et l’inconscient avec pour souvenir, un homme s’ébattant sur moi, deux autres à la porte et le fait que je n’avais pas quinze ans.

Je ne savais plus au bout de combien de temps j’ai pu me relever et avec quelle courage je me suis présentée devant ce miroir. Mais je voulais voir ce que j’étais devenue. Les souvenirs me donnèrent la nausée. Je ne voulais plus penser à rien. Je voulais juste rester là et laisser cette souffrance s’emparer de moi et m’emmener là où je ne pourrai plus rien ressentir. Tandis que mes paupières s’alourdirent, j’entendis les sirènes qui s’approchèrent, et… la voix de tante Solange résonna dans ma tête : on a toujours l’impression que l’herbe est plus verte de l’autre côté, mon enfant. Mais crois-moi, ce n’est pas toujours le cas. Une impression...

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