1e partie
Plus rien ne sera comme avant. Je n’avais pas besoin de prédiction pour le savoir. C’était là devant moi, dans ce miroir où j’étais entrain d’admirer mon reflet. Admirer ? Certainement pas. Qu’y avait-il à admirer ? Il ne me restait plus rien. Rien qu’une carcasse, un corps sans vie, un emballage qui n’était plus du tout beau à voir. J’avais du mal à me reconnaître moi-même derrière ce visage bleuté, avec ces lèvres meurtries et ce corps... ce n’était plus le mien. Non ! Je ne pouvais pas le croire. Je n’étais pas cette échevelée en haillons. J’étais certainement entrain de rêver. J’allais certainement me réveiller et retrouver ma vie d’antan. Cette vie où j’étais Catherine Cédestin. Cette vie où je courais dans les bois avec mon petit frère, mes cousins et Toutou, le vieux chien que mon père avait retrouvé un soir sous un figuier.
J’allais me réveiller et le cauchemar prendrait fin alors je se promettais de ne plus blesser les gens. Oh ! Oui, je me le promettais solennellement. Plus jamais je ne parlerais avec hargne de leur pauvreté, ni ne jurerais parce que je n’obtenais pas tout ce que je voulais. Je ne serais plus cette adolescente grincheuse... Non.
« Je vais me réveiller », me disais-je en tournant le dos au miroir tout en tenant nerveusement contre moi le morceau de tissus qu’était devenue ma belle robe de lin. Mais comme depuis plus d’une demi-heure, le vieil objet à moitié brisé captait ostensiblement mon regard. Je ne pouvais m’en détourner trop longtemps. Je m’y retrouvais toujours quoi que je fasse, entrain de regarder cette fille qui n’était plus moi. « Je n’ai pas vécu tout ça », ne cessais-je de me répéter. Mon Dieu ! Qu’allais-je pouvoir raconter à ma maman ? songea-t-elle. Qu’allais-je dire aux autres ? Qu’allais-je devenir ?
Un sanglot déchira ma poitrine et je me retins de justesse au rebord du lit pour ne pas tomber. Je ne devais pas tomber. Je devais rester ferme telle une femme forte. Une femme ! Il n’y a pas une heure, j’étais encore une enfant avec toute mon innocence. Et je ne l’étais plus. Et comment ?
J’étouffai un cri de ma main souillée puis poussée par une force mauvaise qui voulait me détruire complètement, son regard s’accrocha au morceau de jupon barbouillé de sang étalé sur le lit. Alors la réalité me frappa en plein fouet. Plus la peine de faire semblant. Tout était bien réel. Je ne rêvais pas. A bout de force, je me laissai tomber au pied du lit secouée par de violents sanglots qui me déchiraient les entrailles. Pourquoi n’étais-je pas restée quand ils m’enlevaient ainsi tout ce que j’avais : mon innocence, mon honneur, ma fierté. Et lui, en qui j’avais confiance. Pourquoi lui ? Pourquoi moi ? Et maintenant que vais-je devenir ?
Tandis que les larmes continuèrent de couler, je me revoyais huit mois plus tôt sous le manguier avec Roseline. Ma cousine et moi adorions nous balader dans le coin. Il y avait tellement d’arbres et la rivière qui bourdonnait en bas quand les enfants ne s’y baignaient pas. L’endroit était presque enchanteur. Roseline était tellement heureuse pour moi quand je lui avais dit que je partais. J’allais partir pour un autre pays et cela me faisait des envieux. Je m’entendais encore vanter le charme d’un pays que je ne connaissais pas.
« Un vrai paradis, avait dit Petro, l’homme qui proposait de m’héberger là bas, dans l’autre contrée. Sa voix résonnait encore dans ma tête quand il disait à ma mère :
« Elle sera bien ta fille. Elle sera sous la garde d’une famille superbe, de vrais étrangers commère Elianise. Vous me connaissez assez longtemps maintenant pour me faire confiance, hein !ces gens là depuis le temps qu’ils vivent là-bas ne sont plus des haïtiens. Et la petite ‘Catérine ‘ deviendra elle aussi une vraie étrangère. Elle ira à l’école avec les autres enfants de madame, parlera la même langue qu’eux. Elle sera bien, vraiment bien. »
Et tout le monde l’avait cru. Tous. Pas un seul n’a eu l’idée de douter alors ma mère aurait réfléchi avant de me laisser partir. Pas même moi. Je voulais tellement voir autre chose, connaitre d’autres gens, découvrir d’autres contrées que j’aurais préféré mourir que de ne pas suivre cet homme grisonnant à l’aspect douteux.
J’exultais de joie quand ma mère m’a appris qu’elle avait payé le frais de voyage. Je savais pourtant combien elle souffrait de me voir m’en aller si loin. N’étais-je pas l’unique fille de la famille ? Tout cela m’intéressait si peu. Cette famille que j’adorais, ces amis avec qui j’avais tout partagé... je voulais partir, m’en aller loin de cette vie misérable, de ce vieux canton où tous se connaissaient et où la vie devenait monotone à la longue. Je voulais partir et ne plus revenir.
Et le jour arriva. Je fus réveillée par l’éternelle odeur du café mais j’étais trop excitée pour goûter encore une fois la saveur de ce qu’on appelait la merveille d’Elianise. Je voulais voir une dernière fois ce petit coin de terre où j’avais grandi. Je voulais voir la rivière qui semblait me chuchoter son adieu. Je voulais sentir l’eau froide contre ma peau une dernière fois et regarder les enfants plonger dans le bassin qu’ils avaient construit de leurs mains en sautant du rocher. Je voulais respirer l’odeur des plantes, les jasmins qui parcouraient la cour de voisine Aséfie que je prenais toujours comme raccourcie et entendre les champs des paysans dans les champs. En contemplant ce décor presque magique, la réalité que j’allais tout quitter m’a frappé pour la toute première fois. Mais je me suis vite imaginée des années plus tard, quand je reviendrai : une grande dame que tout le monde respecterait. Je remplacerais mes vieux habits défraîchis par de nouveaux et plus somptueux.
Je suis partie sans un regret, sans un regard en arrière, sans verser une seule goutte de larmes. J’avais à peine entendu les propos de tante Solange qui tentaient de consoler ma mère. Je me disais que tout irait mieux après....
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