Portrait en clair-obscur de la complosphère française

La vérité est ailleurs, disent les conspirationnistes. Ailleurs que dans les médias qui nous informent au quotidien, ailleurs que dans les propos de nos historiens, ailleurs que dans la réalité visible. Pour comprendre ce phénomène, profondément lié à l’information et à l’Internet, j'ai souhaité savoir comment les théories du complot avaient émergé et quels étaient leurs rouages. Dans ce reportage, j'ai voulu également interroger la relation qu'entretiennent les médias traditionnels avec ce qu’on appelle la complosphère. 

Les attentats, les assassinats politiques, les affaires non résolues et les tragédies de l’Histoire voient s’élever dans leur sillage des voix discordantes, et souvent virulentes, cherchant à dénoncer une machination orchestrée par des forces obscures et omnipotentes. Ces discours constituent ce qu'on nomme les théories du complot. Notre mission, disent les complotistes, consiste à réveiller les foules et à secouer les citoyens pour leur montrer qu’ils sont manipulés.

En faisant des recherches, j’ai appris que le récit complotiste avait une longue histoire. D’abord, les vrais complots ont toujours existé. Des vrai complot comme, par exemple, l’assassinat de Jules César, en 44 avant J.C., par un groupe de sénateurs romains dans le but, dit-on, de restaurer la République. Mais s’agissant des théories du complot, les fausses, celles que l’on qualifie conspirationnistes, elles sont apparues dans leur forme moderne en France à la fin du XIXe siècle. Elles consistaient à dénoncer de manière très virulente les ennemis de la Révolution ou de la chrétienté. Ces ennemis pouvaient être des sociétés secrètes, des nations étrangères ou des clubs politiques.

A partir du XIXe siècle, les Juifs et les franc-maçons ont commencé à être les cibles privilégiées de la littérature conspirationniste. Le texte le plus connu de cette littérature est intitulé Les Protocoles des Sages de Sion. Ce document anti-sémite décrit un plan de conquête mondiale formulé lors d’une réunion nocturne imaginaire entre Juifs et franc-maçons dans un cimetière. Les Protocoles des Sages de Sion ont servi de base pour une multitude de textes qui ont ponctué l’Histoire du conspirationnisme moderne. Malgré les preuves de sa fausseté, le texte a quand même nourri la vision anti-sémite d’une mainmise financière et morale absolue des Juifs sur les sociétés européennes. Les Protocoles ont d’ailleurs été repris par Adolf Hitler dans Mein Kampf, lors de sa rédaction entre 1924 et 1925.

Le conspirationnisme, un "jeu" en réseau 

De manière générale, les récits du complot ont, par la suite, été alimentés par les grands évènements de l’Histoire, comme l’assassinat de John F. Kennedy en 1963 ou les attentats du 11 septembre, en 2001. Mais au XXIe siècle, la diffusion de la pensée conspirationniste s’est élargie grandement avec les modes de communication liés au développement d’Internet. Les discours complotistes ont trouvé dans le web un terrain et un terreau idéal. Rudy Reichstadt connaît très bien ce phénomène puisqu’il a crée, en 2007, le site Conspiracy Watch, un observatoire en ligne du conspirationisme et des théories du complot.

« Il y a, sur Internet, une mouvance structurée : la complosphère. Une myriade de blogs et de sites dont l'activité principale est d’interpréter l'actualité et l'Histoire à l'aune du complot. On est à la fois dans la réinterprétation de l'actualité, c'est-à-dire "On nous cache tout, on nous dit rien", et dans la "rétrologie" complotiste, c'est-à-dire "Non seulement ce qu'on vous dit est faux mais on vous ment depuis beaucoup plus longtemps que vous ne le pensez." »

«Avant Internet, si vous teniez un discours conspirationniste, vous étiez tout seul dans votre coin. L'Internet a permis à des individualités et aux discours marginaux de se réconforter entre eux», explique Tristan Mendes France. Ce blogueur et twitto de longue date est aussi formateur à l'école de journalisme du CELSA. Il a beaucoup échangé, principalement sur des forums, avec des tenants de la conspiration. 

« Il y a un propre à la majorité des sites conspirationnistes: la masse et le fouillis de données sous lesquelles ils cherchent à vous noyer. Il y a rarement des billets synthétiques. Les vidéos sont rarement des vidéos de 3 minutes avec des points essentiels. (...) Pour contrecarrer ces informations, il faudrait passer une vie.  C'est ce qui fait qu'ils sont quasiment inattaquables. Le jeu rhétorique (des complotistes) ne consiste pas à dire que ce qui est présent sur leur site est vrai, mais à vous demander de prouver que c'est faux. Malheureusement, à ce jeu là, on est quasiment toujours perdant. »

Complotistes et sceptiques

Dans l’univers de la conspiration française, un nom revient souvent sur le web: celui d’un certain Alain Soral. Sa chaîne Daily Motion, qui se nomme ERTV pour Egalité et Réconciliaion TV, totalise 37 million de vues. Le site d’Alain Soral, Egalité et Réconciliation.fr, comptabilise lui près de 4 millions de visites par mois selon le site de mesure d’audience Similarweb. A l'Atelier des médias, nous avons essayé de contacter l'équipe d'Egalité et Réconciliation, sans réponse. Je me suis donc tournée vers Mathieu Molard, rédacteur en chef du site d'information StreetPress. Il a publié avec Robin D'Angelo un livre intitulé Le système Soral, enquête sur un facho business, en septembre 2015. 

« Alain Soral est un homme politique, un polémiste d'extrême droite, qui a fait sa notoriété sur Internet à coups de vidéos cash où il dénonce les Juifs, les franc-maçons et les homosexuels, comme étant responsables de tous les maux de notre société, comme le chômage, la violence, ou la pauvreté. (...) Pourquoi Alain Soral utilise le conspirationnisme? Si plus rien n'est sûr et plus rien n'est réel, on peut tout remettre en cause. Dans ce cas, Egalité et Réconciliation peut proposer (à son public) une autre lecture, qui est un logicien de lecture d'extrême droite. »

A l'autre bout du spectre, explique Rudy Reichstadt se trouvent les tenants du complot dit islamiste. «Le discours conspirationniste peut se mettre au service d'idéologies très différentes. Vous avez des théories du complot qui visent la question de l'islamisation de l'Europe par exemple. Autre exemple: depuis quinze ans une théorie sur un reportage de Charles Enderlin sur France 2, diffusé en 2000 pendant le deuxième Intifada, sur la mort d'un enfant palestinien appelé Mohammed Al-Dura. Il a été tué dans un échange de tirs. Il y a donc une lecture complotiste de cet évènement, faite par des extrémistes pro-israéliens, qui continue encore aujourd'hui.»

«Il existe des personnes obsédées, paranoïaques, qui voient des mensonges sur chaque évènement, mais il faut savoir dissocier le scepticisme et le conspirationnisme», insiste un des responsables du site ReOpen911. Il nous a contacté il y a quelques mois pour expliquer de manière anonyme la démarche de son site, qui «milite pour l'ouverture d'une enquête approfondie sur les attentats du 11 septembre 2001 à New York», pour répondre à ce que ses responsables considèrent comme des «zones d'ombre importantes»ReOpen911 est qualifié de complotiste par Conspiracy Watch. J'ai rencontré cette personne pour savoir ce qu'elle pensait d'un tel adjectif. Elle a souligné qu'elle ne proposait aucune «thèse alternative», mes plutôt des doutes, face à ce qu'elle nomme la «thèse officielle».

Quel est le rôle des médias dits classiques?

La complosphère et les sceptiques ne font pas, ou plus, confiance aux médias traditionnels. Une défiance entretenue par le caractère trop souvent complaisant des organes de presse: on se fait trop volontiers le relais de campagne de communication politique ou d’entreprises ; on n’enquête pas suffisamment, par manque de moyens ou d’ambition. C’est pour combler ce vide, perçu ou réel, qu’est apparue progressivement une nébuleuse de sites visant à informer les internautes autrement. Mathieu Molard, de StreetPress, évoque des sites comme Meta TV ou Le Cercle des Volontaires

Face à ces médias dits de "réinformation", des gens comme Rudy Reichstadt se servent aussi des outils du web pour déconstruire ce qu’ils considèrent comme des dérives complotistes. Sur Conspiracy Watch, il fait un travail de "débunking" (ou "hoaxbusting"), qui consiste à disséquer une à une les fausses informations pour les invalider. Cette démarche l'effectuent aussi des équipes au sein de grands médias d’information, comme par exemple Les Décodeurs du Monde.fr ou Les Observateurs de France 24. Leur mission : vérifier l’authenticité et la véracité des propos et des images qui circulent sur Internet et dans les médias. 

Dans ce combat contre le faux sur Internet, la responsabilité des journalistes m’a semblé d’autant plus importante que ces derniers doivent d’une part invalider les théories conspirationnistes, et d’autre part enquêter pour mettre en lumière les vrais scandales et dysfonctionnements. Je suis donc allée au siège du journal Le Monde, pour rencontrer Yves Eudes. Ce grand reporter, spécialiste des cybercultures, travaille pour le grand quotidien français depuis 12 ans. C’est lui qui, au sein du Monde, avait aidé le site lanceur d’alertes Wikileaks a publier des milliers de documents confidentiels prouvant des bavures quotidiennes commises par l’armée américaine pendant la guerre en Irak. Le journaliste du Monde a également lancé en février 2015 un Wikileaks francophone, Source Sûre. Cette plateforme qui a permis au journal de dénoncer certaines pratiques illégales, mais qui a aussi attiré un certain nombre de conspirationnistes. 

«Les théories du complot sont séduisantes parce qu'elle sont globalisantes. Mais dénoncer le complotisme ne veut pas dire qu'il n'y a pas de complots sur la terre. Depuis toujours, le pouvoir repose en partie sur la rétention d'information. Les gens qui détiennent le pouvoir économique, politique, militaire ou culturel, le détiennent car eux savent des choses que leurs subalternes ignorent. Plus un régime est tyrannique, plus le secret est important. Donc, le travail du journaliste depuis toujours c'est d'essayer de pousser les gens qui possèdent la puissance économique et politique à un peu plus de transparence.»

Militer pour une démocratie plus ouverte et plus transparente, c'est le travail aussi d’associations françaises comme Démocratie ouverte ou Regards citoyens. Un travail qui consiste à s’approprier les outils numériques pour donner aux citoyens internautes un droit de regard sur la vie politique.

Vous souhaitez porter la réflexion plus loin? Je vous conseille:

-La complosphère. L'esprit conspirationniste à l'ère des réseaux de Raphaël Josset, aux éditions Lemieux

-Le complot Charlie de Mathieu Foulot, aux éditions Atlande 

-Le Cimetière de Prague de Umberto Eco, aux éditions Livre de Poche

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Melissa Barra est journaliste à L'Atelier des médias de RFI
@MelissaBarrra

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Commentaires

  • Il existeront toujours tant que rien ne sera fait pour les démasquer et même les démystifier.

  • En faisant des recherches, j’ai appris que le récit complotiste avait une longue histoire. D’abord, les vrais complots ont toujours existé.

  • c,est pathétique ce que vous dites.l,histoire retiendra que nous sommes envahis par les media interposes.votre point de vue de l,histoire n,est pas compris par tout le monde ..vous voyez le même billet est interprété de plusieurs manières. .

    • Ce n'est pas une interprétation, c'est juste un constat. je n'ai souligné que ce que j'ai aperçu dans une image. J'ai plutôt posé une question. 

  • Bonjour Melissa barra, dans l'ensemble vous avez été claire et précise. Mais ce qui qui me préoccupe un tout petit peu, ce sont les images de soutiens à votre billet. En effet je ne comprend pas ce que vous souhaitiez expliquer par la dernière image. Celle où il y a une pyramide au centre de laquelle est placé un œil et qui est posé sur une représentation de la terre (globe terrestre) qui tournent sur elle mêmes? 

    Ce n'est pas tout, il y a aussi que lorsque je clic sur l'image, je suis dirigé vers un site "GIPHY" sur lequel se trouve la même image et lorsque je clic sur celle-ci, je suis redirigé vers un autre site "WOAHDUDE". Là, j'aperçois un dessin de chien à la tête d'Homme et au dessus de ce dessin d'animal, il y a une tête d'homme dont les yeux s'allument lorsque vous la touché de votre curseur.

    Tout ça, ça veut dire quoi?

    Excusez moi mais, tout ceci n'est-il pas une promotion de la Franc-maçonnerie?

    C'est juste une préoccupation.

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