Comment les jeunes malgaches s’informent-ils ?

C’est à Madagascar, cette semaine, que l’Atelier des médias vous emmène. Et c’est à Tana que l’Atelier est allé s’installer quelques jours avant le sommet de la Francophonie. Et ce que je vous propose ici, c’est de participer à une conversation, enregistrée en public au coeur du Village de la Francophonie, afin d’en savoir un peu plus sur la transformation des médias, l’accès à l’information pour les jeunes malgaches, l’usage du mobile et des réseaux sociaux à Madagascar.

Nous sommes venus cette année avec près de 50 Mondoblogueurs en provenance de 16 pays pour organiser ce qu’on pourrait appeler un _MondoBlog Camp_. Autrement dit, une semaine de rencontres et d’échanges autour de la pratique du blogging et de l’usage des réseaux sociaux pour faire vibrer les internets en français avec des contenus, des histoires ou des récits de qualité. C’est un temps fort, un moment où chacun partage ses combats, ses envies, et où l’on envisage les prochaines étapes ; je peux d’ores et déjà vous dire que l’on a parlé…

  • du coût d’accès à l’internet au Niger avec Ousmane Mamadou,
  • d’un projet d’incubateur médias au Tchad en partenariat avec WenakLabs,
  • ou encore de booktubing avec Aminata Thior...

On en reparlera. En attendant, ici, à Tana, on en a profité pour rencontrer quelques uns des membres éminents de la communauté des blogueurs malgaches afin de bien sentir ce qui, ici, sur la Grande île, se passait sur Internet… notamment du point de vue de l’accès à l’information et d’innovation médias.

Un hackathon #AfriqueInnovation à Tana en 2015

J’étais déjà venu à Madagascar l’année dernière, dans le cadre d’un hackathon organisé par l’agence de coopération médias CFi au sein de l’incubateur Habaka. Et j’avais été frappé par le nombre de participants… mais plutôt côté développeurs. C’est là que j’ai compris qu’ici, à Tana, l’un des gros enjeux, c’est évidemment de remettre journalistes et blogueurs au coeur des problématiques d’innovation médias pour améliorer la qualité des informations disponibles sur la Toile.

D’ailleurs, il est intéressant d’observer que les créateurs de deux projets récents, ayant vocation à mieux informer les jeunes,je veux parler de Niouz.mg et Board.mg, sont des “médias” qui souhaitent revoir le fond et la forme. Dénonciation de la corruption, des violences faites aux femmes, des dysfonctionnements des services publics, il s’agit de se rendre accessibles sur tous les supports tout en abordant des sujets pas ou peu traités par les médias traditionnels.

Vers des pure-players locaux

Bien entendu, là où ça devient compliqué, c’est quand on parle modèle économique. L’originalité de Board.mg et de Niouz.mg, c’est de miser notamment sur des podcats diffusés par les taxibé(s) (les taxis collectifs malgaches)... Bonne chance à eux, nous suivrons ça de près. Quels sont les investissements, les tendances et comment le paysage des acteurs de la presse traditionnels se mobilisent-ils ? Evidemment, là, pas de miracle, c’est une métamorphose lente. Y compris sur les formats : les sessions de Facebook Live, de fact-checking et des écritures MoJo sont rares…

En même temps, on a plus besoin que jamais d’un travail professionnel sur la vérification de l’information. Les rumeurs sont monnaie courante, sur les réseaux sociaux, à Madagascar, notamment en raison du peu de professionnels de l’information aguerris et connectés et de la démographie de l’accès à Internet ; beaucoup de jeunes Malgaches, peu de journalistes, finalement.

Des blogs "buzzfeedisés"

Setra Rakotomalala, du blogdemadagascar, s’est lui aussi lancé dans un tout autre pari : on n’est plus vraiment dans l’information, mais on se rapproche plus de cette mode des BuzzFeed et autres sites aux contenus éditorialisés afin d’être partagés sur les réseaux sociaux. Et ça marche très fort ! En revanche, ce blog reste une aventure individuel, à un cheveu de pouvoir se professionnaliser, mais Setra n’a pas encore franchi le pas. Nous le suivrons de près.

Le Blogdemadagascar a une section “Wake Up” qui rappelle qu’il y a, ici, un bouillonnement de la société civile, avec des codeurs (CoderDojo), des incubateurs (Habaka, Incubons), des initiatives câblés numériques et solidaires. Si l’on reste sur cette idée du “Wake-Up” (“Debout”, “réveillez-vous”), nous avons rencontré Ke Rafitoson, des collectifs “Wake Up Mada” et “Liberty 32”, qui utilise les réseaux sociaux, non pas pour déconstruire les rumeurs (chacun son boulot, c’est aux journalistes d’être en premières lignes), mais pour faire oeuvre de pédagogie et de mobilisation pour des causes intéressant directement la société civile.

Debout Mada ! 

Est-ce que ça veut dire que les médias, les journalistes, peinent à incarner cette vigilance démocratique ? La réponse est oui. Mais dans le même temps, le jeune public ne suit que de loin, ces initiatives. Lors du dernier flashmob organisé le 22 novembre devant la présidence de la République pour protester contre l’opacité dans laquelle s’est déroulée l’organisation du sommet de la francophonie, seules 20 personnes sont venues… sur les 30 000 qui suivent la page. Et likent régulièrement les posts.

Et l’un des combats de Liberty 32, c’est l’amélioration de la participation citoyenne. Entre parenthèse, sur la page Facebook de Liberty32, l’à propos est écrit en anglais : “Liberty 32 is an organization in Madagascar – promoting civic engagement and volunteering.” La langue du numérique, c’est quand même souvent, encore, l’anglais. Encore que, Les francophones reprennent progressivement la main sur des initiatives citoyennes joliment connectées.

Autre initiative intéressante, qui nous permet de continuer de scruter le paysage, un blog collaboratif, Zarateny. 

Un code de la communication "liberticide"

Allez, parlons pour finir des sujets qui fâchent. Et du contexte local en matière de liberté d’expression et de droit d’accès à l’information.

Et là, je vais m’appuyer sur un article de l’Express de Mada qui écrivait ceci, le 22 novembre, donc ce mardi :

Le sujet ne pouvait pas ne pas être abordé. Présent à la cérémonie d’ouverture des 45e Assises de la presse francophone qui s’est tenue à Antsirabe, le président de la République s’est vu interpellé sur le Code de la communication. Le président international de l’Union de la presse francophone (UPF), Madiambal Diagne, dans son discours d’ouverture, a invité le chef de l’État à « essayer de relancer les discussions sur cette loi sur la presse ».

Revenons rapidement sur l’adoption controversée de ce code qui, pour les uns, est “liberticide”, et pour les autres, porte un coup fatal au journalisme à Madagascar. La rédaction de RFi en a beaucoup parlé, mais voici quelques uns des aspects particulièrement douloureux, aux yeux des journalistes et des blogueurs.

C’est, si je ne m’abuse, l'article 20 est qui a fait couler beaucoup d'encre. Il stipule que « le journaliste s’abstient de porter toute atteinte à la vie privée des personnes, même lorsque ces personnes assument des fonctions ou un rôle politique », sauf lorsque l'intérêt du public le justifie. L’un de enjeux, c’est donc de dire : de facto, ceci complique notamment le travail d’enquête sur des détournements ou des affaires de corruption.

Une consultation fantoche

Autre aspect : pour les journalistes malgaches, le Code de communication est jugé liberticide avec des sanctions considérées comme excessives. Toute entrave au déroulement des fêtes nationales ou toute incitation à s'abstenir d'y participer sera ainsi punie. Les amendes peuvent aller jusqu'à 3 000 euros pour injure, et le ministère de la Communication pourra également fermer toute entreprise de presse en cas de condamnation ou de récidive.

Là où le bats blesse, enfin, c’est aussi la non prise en compte de la consultation en amont : le texte a été modifié en dernière instance, comme si la consultation comptait pour du beurre !

Et pour anecdote, ce sont les blogueurs, me disait un blogueur malgache, qui ont réagi très vite après l’adoption du texte en juillet dernier ! Au passage, il est très facile de retrouver le pdf dudit texte sur le site de l’Assemblée nationale malgache, et vous pourrez à loisir les 48 pages de ce code.

Le mot de la fin, et je vous propose de regarder devant : est-ce que la réinvention de l’accès à l’information et des médias (au sens large) ne passe pas par une meilleure collaboration entre ONG, blogueurs et médias sur la base de projets précis ?Réponse de tous les invités de cette table ronde : oui. On va donc continuer de suivre ça de près !

Pour info, les auditeurs curieux de savoir ce qu’il s’est passé ici à Tana peuvent aller faire un tour sur antananarivo2016.mondoblog.org , le blog animé par les “anciens”, comme les appelle, sur la vie quotidienne au coeur du Village de la francophonie.

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Crédit image : merci Andriamialy Ranaivoson 

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Réalisateur de _Tous les Internets, coproduction ARTE / Premières lignes
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