Cinquantenaire : le "mythe" de l'indépendance

Photo : Bertrand Kogoe, atelier des médias

C'est le premier sujet d'enquête initiée par l'Atelier des Médias qui ne soit pas lié à l'évolution des Technologies de l'Information et de la Communication. Et pourtant, s'il est un sujet d'actualité que la rédaction de Rfi ne pouvait traiter sans vous, c'est bien celui du cinquantenaire des indépendances en Afrique, et particulièrement en Afrique francophone. Car pour reprendre l'expression de Guejopaalgnane, qui nous écrit de Loumatyr au Sénégal, "c'est une question sérieuse. Sérieuse pour le colonisateur et le colonisé."

" Un devoir de mémoire "

"Le cinquantenaire de l'indépendance politique de nos Etats doit être un moment privilégié de méditation pour nous tous. Chacun de nous doit se remettre en question." La contribution de Yattara Issa,qui nous écrit depuis Bamako au Mali, résume bien l'intérêt que les membres de l'Atelier des Médias accordent au sujet de cette nouvelle enquête. Pour Baudouin, de Kinshasa, il s'agit "d'un très bon sujet de réflexion (...) sur la dimension africaine du concept de l'indépendance et de la souveraineté nationale." Mais qui nécessiterait en préambule, comme le suggère et l'argumente Étienne qui vit à Yaoundé, "un devoir de mémoire" car "on ne peut pas avancer quand l'on ne sait pas d'où on vient." Or, raconte-t-il, "dans nos cours d'histoire au lycée ou dans nos amphis, on nous a appris des faits d'histoire en tronquant largement la vérité. Chez moi, au Cameroun, par exemple, aucun document officiel ne parle du maquis. Pourtant, c'est (...) l'époque la plus sanglante de l'histoire du Cameroun. Pour ceux qui ne connaissent pas cette page tragique de l'histoire du Cameroun, après l'indépendance (sur le papier) du 1er janvier 1960, la France a mené une chasse à l'homme terrible contre les partisans de l'UPC (L'Union des Populations du Cameroun , mouvement de libération national fondé en 1948 ndlr ), ceci pour asseoir l'autorité des hommes qu'ils avaient en place. Bref, tout ceci pour dire que 50 ans après, (...), il faudrait que nos dirigeants aient le courage de restituer l'histoire telle qu'elle s'est réellement passée. Chers dirigeants ", conclut Étienne, "vous avez tué les vrais indépendantistes, ne les tuez pas pour la 2ème fois en nous cachant leur combat..."

Les 50 ans d'indépendance : " une vapeur de mots " ?


Mais comment rétablir la vérité quand la notion même d'indépendance est sujette à caution ? Désillusion palpable dans les mots d'Abani Ali Hamza quand il dit que "les années post indépendance sont celles d'utopies, d'espoirs et de mythes." Amertume et colère dans le témoignage de Benjamin quand il écrit qu' " après 50 ans d'indépendance, il ne reste rien. La France a tout pillé.(...) Les pays africains ne semblent pas décoller. Au contraire, nous assistons tristement aujourd'hui au recul de nos pays ; surtout les
pays francophones qui ne sont pas jusqu'ici libérés par la France."
Même tonalité, amère, chez Yattara Issa qui écrit que " c'est inhumain ce que la France a fait aux Africains après que nos grands-parents se sont portés sur les différents fronts pour la défendre." Et c'est Justin qui, le premier, détaille les griefs reprochés à l'ancienne puissance coloniale, citant le cas de son pays, la Centrafrique qui "n'a pas le droit d'exploiter à certaine profondeur ses richesses du sous-sol (le pétrole surtout) et cela, au nom de ces farfelus accords coloniaux. De même, la Centrafrique ne peut recevoir de l'aide d'un
pays frère sans que cela soit passé par l'Hexagone. Ce faisant, dans l'imaginaire du Centrafricain, la Centrafrique est une réserve pour les futures générations du peuple de l'hexagone. Et une telle conception plonge tout un peuple et tout pays dans une passivité effrayante. Je pense qu'il est temps que ceux qu'on appelle pays développés se réunissent pour revoir et redéfinir les accords coloniaux. Sans cela, les 50 ans d'indépendance resteront une vapeur de mots."
conclut-il.
" En réalité, les pays africains n'ont jamais été indépendants ", selon Christopher pour qui "il suffit de voir aujourd'hui les multiples guerres qui règnent en Afrique pour comprendre que jamais les Occidentaux ne laisseront l'Afrique tranquille. Tout le monde veut tirer un peu de jus de ce délicieux fruit." Et il lance cet appel depuis Washington où il réside " Réveilles-toi mon frère et redeviens indépendant car en réalité tu ne l'as jamais été ! »

" Je parle moitié arabe moitié français et j'écris français et je roule français "

Abdulkarim emploie des termes encore plus crus quand il évoque cette indépendance virtuelle et explique depuis Moknine en Tunisie que « ce n'est plus avec les mêmes ferveurs ni enthousiasmes que l'on fête aujourd'hui ce genre de…souvenirs - (...) la colonisation et toutes ses traces et séquelles - elle est bien installée chez nous : la langue entre autres - les systèmes d’éducation et d'enseignement à tous les niveaux - la coopération économique et technique - c'est pire qu'une colonisation par l'armée- c'est une colonisation dans les mentalités - dans le savoir vivre ! Regardez- moi par exemple, je parle moitié arabe moitié français et j'écris français et je roule français et dans des cercles scientifiques on ne parle que français et en plus les français nous haïssent et nous emmerdent avec leurs soit disant droits de l'homme et libertés d'expression . C’est quoi l'indépendance ? " "Les premières visites de nos présidents, une fois au pouvoir, le démontrent ", renchérit Guejopaalgnane " les francophones c'est à Paris, les lusophones à Lisbonne, les anglophones à Londres. Je ne reproche rien aux Occidentaux dans ce contexte. Car le monde appartient au plus fort économiquement, politiquement, et culturellement...."


" Ce n'est pas à travers des manifestations d'envergure et onéreuses que nous affirmerons notre indépendance."


"1960 est donc l'année des indépendances pour la plupart des pays d'Afrique francophone" , résume pour nous Atse N'Cho. " Cependant, (...) force est de constater que l'Afrique jouit d'une indépendance sous scellé, une indépendance factice, une indépendance « sous haute surveillance », pour paraphraser Alpha Blondy (...) La France a toujours interféré dans les affaires de certains États africains, grâce à la présence de ses bases militaires sur le continent ", poursuit-il. " Le président Nicolas Sarkozy, qui entend certainement se démarquer de ses prédécesseurs, adeptes indécrottables de la « Françafrique »,(...) n'est pas resté indifférent à ces appels. « Je pense que les temps ont changé et que la France n'a pas à jouer un rôle de gendarme en Afrique, c'est le rôle de l'Union africaine et des organisations régionales africaines », a-t-il dit, au cours d'une visite en Afrique du Sud en 2008. (...) Ce cinquantenaire est donc l'occasion d'un bilan qui devrait permettre d'envisager l'avenir : celui de la vraie indépendance des pays de l'Afrique francophone. En Côte d'Ivoire, on parle de plusieurs milliards de francs CFA pour l'organisation de cette commémoration qui devrait s'étaler sur un an à savoir du 31 décembre 2009 au 31 décembre 2010. En réalité, ce n'est sans doute pas
à travers des manifestations d'envergure et onéreuses que nous affirmerons notre indépendance. (...) Est-il donc opportun, pour ce cinquantenaire d'une indépendance dont nous ne jouissons pas jusqu'ici,
de dépenser des sommes faramineuses alors que notre pays a besoin de se construire ? Toute cette manne financière dédiée à ce cinquantenaire ne peut-elle pas servir à renforcer l’économie ivoirienne de sorte à générer des emplois ? Car, à vrai dire, notre indépendance réelle passe
par notre propre prise en charge. Voilà tout."

Mais tous vos témoignages ne relèvent pas du ressenti et certains d'entre vous ont également tenu à témoigner des changements intervenus dans leur quotidien ces cinquante dernières années comme Guejopaalgnane lorsqu'il se souvient que "du temps de Senghor, il y avait toujours suffisamment de semences, d’engrais et il existait un corps spécialisé d’agents de l’Etat qui se rendait souvent en milieu rural pour un encadrement technique théorique
suivi de séances pratiques. Je ne dis pas que cela n’existe plus, mais je dis que je ne vois plus cette présence effective, permanente dans la zone rurale qui est la mienne."
La suite de notre enquête sera consacrée à ces signes du changement, en bien ou en mal, dans le paysage des pays d'où vous nous écrivez. Et pour ceux qui veulent participer à la discussion, rendez-vous sur le forum de l'atelier des médias.

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