Christopher Kirkley, un chasseur de mp3 au Sahara

Depuis plus de 3 ans, Christopher Kirkley sillonne le Sahara et l’Afrique de l’Ouest pour enregistrer des groupes locaux, produire leurs disques, et surtout collecter des MP3 de morceaux de musiques inédits que les jeunes s’échangent sur téléphones portables. "Music From Saharan Cellphones", "Musiques de téléphone portables Sahariens", c’est le nom de deux albums qu'il a produits grâce à ses découvertes. Rencontre avec explorateurs des temps numériques.

 

J'ai rencontré Christopher lors d’un passage récent à Paris à l'occasion du colloque "Téléphone mobile et création" à la Sorbonne. Au delà de la collecte et de la production musicale, Christopher a une réflexion très articulée sur la circulation d’informations dans la zone du Sahara. Il théorise même l’émergence de réseaux parallèles à l’Internet qui utilisent notamment le Bluetooth, cette technologie d’échange d’informations, native sur la plupart des téléphones portables. Échange aussi avec des cartes mémoire, cartes SD, ces petits rectangles de plastique qui sont présents dans les téléphones mais aussi d’autres machines, comme les appareils photos numériques.

Son blog, Sahel Sounds, est une référence en termes de musique et de compréhension de la société autour du Sahara. Christopher était au Nord du Mali il y a quelques mois. Son séjour a été écourté par la guerre mais heureusement, il a pu y collecter auparavant toutes sortes de sons et d’informations. Un enjeu d’autant plus essentiel que les groupes islamistes armés qui tiennent cette région aujourd’hui interdisent toute musique. Vous pouvez écouter le reportage dans le lecteur ci-dessous ou lire la transcription de l'entretien.

 

Bonjour Chritopher Kirkey, pouvez-vous nous parler de votre disque "Music from saharan cellphones"?

Ce disque « Musiques des téléphone portables du Sahara » est un album (il hésite)... conceptuel en quelques sortes.
Quand j’étais à Kidal en 2009 et 2010, j’ai commencé à collecter des MP3 que les gens avaient sur leurs téléphones portables, ce qu’ils ont sur leurs cartes mémoires micro SD.
Dans le désert du Sahara, les gens utilisent leurs téléphones portables comme des outils d’enregistrement mais aussi comme lecteurs de MP3, avec le bluetooth, ce qui permet d’échanger des musiques et créée un réseau d’échange de musiques au Sahara.
J’ai commencé à collecter ces MP3, comme un genre de sondage sur ce que les gens écoutent, parce qu’une grande partie de la musique qui était sur les téléphones portables était d’un type très particulier. Une auto-production locale, du rap local, « autotuned », de la pop touarègue, des choses qui ont une existence locale, mais pas sur Internet.
Quand je suis revenu aux Etats-Unis, j’ai pu retrouver la trace de suffisamment d’artistes qui étaient sur ces MP3 de téléphones portables, pour sortir une compilation de cette musique.

Vous n’avez pas fait ce projet par hasard. Parce que vous avez observé que la musique se diffusait surtout en Afrique via des téléphones portables.

Oui, j’étais d’abord intéressé du point de vue de la recherche, pas nécessairement pour faire une collecte aléatoire de MP3. Je pense que l’idée que des gens échangent de la musique via des téléphones et par le bluetooth, crée un réseau métaphorique de musique, une sorte de monde parallèle à Internet.
Je suis très excité par l’existence de ce réseau métaphorique, et par ls données qui sont sur ce réseau, parce que souvent nous considérons que tout est sur Internet aujourd’hui, et que nous vivons dans une société globalisée où tout le monde est connecté. Et pour moi, l’exemple saharien montre qu’il y a toujours de nombreux réseaux qui ne sont pas connectés, mais les gens utilisent ces technologies pour faire du commerce, pour créer, pour échanger.

 

Est-ce que vous nous décrire le process pour charger ces cartes ? Les gens se rendent dans des endroits particuliers, dans les marchés des villes ?

Il y a différentes manières de se procurer des MP3 pour les téléphones portables. La manière la plus rapide est de se rendre dans un de ces marchés de téléphones portables, ou marchés de MP3. Ca a commencé avec les vendeurs de téléphones qui, quand ils vous vendent une carte mémoire SD, ils vont aussi vous vendre des MP3. Et les charger sur la carte, pour vous, pour un peu d’argent. C’est de cette manière que beaucoup de gens se procurent une tonne de musiques.

À part cela, il y a l’échange en bluetooth, de pair à pair, de téléphone à téléphone. Ce qui ne coûte rien et qui est une part importante du trafic et de l’échange de musiques.

 

Il y a eut une seconde étape à ce projet, vous êtes retournés au Sahel avec des cartes SD ?

Un producteur local de Portland Oregon, qui se nomme Jesse Johnson et qui dirige un label Boomarm Nation, a commencé à travailler sur certains remix des morceaux de l’album « Musiques des téléphone portables du Sahara »,et a suggéré de réaliser une compilation de remix à partir des morceaux des téléphones portables sahariens. Il est entré en contacts avec différents producteurs de musique électronique, et ils ont composé un album. Une fois cet album réalisé, nous avons pu le charger sur des cartes micro-SD, les mettre dans des petits paquets, et j’ai pu les ramener à Gao, et on les a renvoyés vers Kidal.

Comment est-ce que vous les avez renvoyés vers Kidal ? Physiquement vous avez rapporté des cartes SD que l’on peut mettre dans les téléphones, des musiques remixées ?

Chaque carte micro SD était chargée avec les remix et des petites images des artistes impliqués, et je suis retourné au Mali au moment où la rébellion commençait à se déclarer à Kidal, donc je n’ai pas pu aller plus loin que Gao. Nous avons payé un chauffeur pour ramener à Kidal un sac contenant les 30 cartes micro SD. À cette période, il y avait beaucoup de réfugiés, des gens qui quittaient Kidal. Lors de son voyage, il n’y avait dans sa voiture que deux personnes et notre sac de cartes SD. On a pu s’organiser avec des gamins de Kidal et ils les ont distribués aux jeunes tamasheq qui étaient encore en ville à ce moment.

Est-ce vous avez eut des retours des tamasheq de Kidal sur ce projet ?

C’est dur à savoir. Quand la situation s’améliorera, j’aurais juste à aller à Kidal par moi-même et voir s’il y en a qui ont encore les morceaux sur leurs cartes.

Et comment est-ce que la personne à qui vous avez confié ces cartes vous a considéré ? Elle vous a pris pour un illuminé ?

Bien sûr la plupart des gens ont trouvé ce projet un peu bizarre, mais ils étaient assez excités par le fait que la musique ait voyagé si loin, dans cet endroit qui s’appelle Portland et dont ils n’ont jamais entendu parler, et que des gens là-bas aient été suffisamment intéressés pour réinterpréter et remixer ces morceaux, et les ramener !

 

Est-ce que les cartes SD voyagent tant que cela ? Est-ce que ça ne reste pas à un niveau local ? Est-ce qu’il y a des échanges entre pays de cartes SD ?

La grande partie de la musique que tu trouves est de la musique locale. En Mauritanie, tu vas surtout trouver des MP3 de musique mauritanienne, mais si tu veux une musique spécifique, comme de la musique congolaise, il y aura un Congolais dans le marché des MP3 qui sera spécialisé et aura ce type de musique.
C’est assez en rapport avec les mouvements régionaux de personnes, des immigrants Sénégalais en Mauritanie par exemple, ou Touaregs à Bamako, c’est assez lié au réseau physique de voyage des diasporas.

 

Donc on ne retrouve pas forcément de la musique orientale comme on pouvait la retrouver sur des K7 ?

Vous pouvez parfois trouver de la musique qui provient d’en dehors de la communauté locale, et c’est dans ce cas qu’Internet entre en jeu. Un type dans un cyber café ou un vendeur de MP3 qui a une connexion Internet va télécharger Nancy Ajram ou du Hip Hop Egyptien populaire ou du rap américain, et mettre cela dans le réseau.

 

Vous même vous avez acheté de la musique dans l’un de ces endroits ? Vous pouvez nous le décrire ?

J’ai acheté des tonnes de musiques dans ces marchés de MP3. La première chose que je fais quand j’arrive dans une ville est d’essayer de trouver où se vendent les MP3. Par exemple quand je suis allé au marché en Mauritanie, ça se passe derrière le marché des téléphones portables. Vous traversez les allées de vendeurs de portables, qui vendent des batteries, des contrefaçons. Derrière vous trouvez les magasins où il y a des enceintes en façade ; et il y a une sorte de compétition entre eux, ils diffusent de la musique, ils font la promotion de ce qu’ils ont. Je vais simplement voir le vendeur qui joue la musique qui m’intéresse, et je lui demande « Hey, est-ce que je peux m’asseoir, j’ai une clé USB, je veux la remplir de musiques » et ils essaient généralement de donner un prix assez élevé, 8 giga, 50 CFA le morceau, 200 $, et on commence à négocier. Et je m’assieds, il y a toujours un ordinateur sur un bureau, un banc, toujours beaucoup de monde dans ces petites boutiques, tu t’assieds, et tu commences à copier de la musique.

 

Et cela se fait sans répression des autorités ? De manière ouverte ?

C’est complètement ouvert et légal de vendre des MP3. Le seul cas que j’ai vu et qui soit différent, c’est à Niamey, au Niger, ou il est illégal de vendre des MP3 du Niger, mais pas de n’importe quel autre pays. Et la musique touarègue n’est pas incluse dans la musique du Niger, même si c’est de la musique de touaregs du Niger.

 

Quelle peut être l’évolution de ce marché ?

Je pense qu’on va voir de plus en plus d’ordinateurs à la maison, de cybercafés, plus de connexions individuelles à Internet. Donc il se peut que l’on assiste à la fin de ces réseaux localisés. Cela veut peut-être dire que les musiciens auront plus d’accès, et qu’ils pourront directement charger leurs musiques sur Internet. Peut-être qu’ils seront tellement imprégnés de la musique qui vient de l’extérieur que les réseaux locaux vont disparaître. Cela va être intéressant de voir ce qui va se passer. Tout cela va se passer dans les quelques années à venir.

 

Quel a été votre parcours sur plusieurs années avant de vous intéresser à la musique présente sur les téléphones portables ?

J’ai voyagé d’abord au Sahara en 2009. J’étais alors impliqué dans un projet d’enregistrement, pour faire de l’enregistrement de terrain et pour rencontrer des musiciens. A la base mon objectif était simplement d’enregistrer des concerts et j’ai mis en ligne un blog, Sahel Sounds, pour documenter ces sessions de musique et différents phénomènes musicaux qui se produisent dans le désert.

 

Pourquoi est-ce que vous vous êtes intéressé à cette région en particulier ?

Mon intérêt original pour le Sahara provient de musiques populaires qui sortaient du désert. En ces temps-là, Tinariwen, Ali Farka Touré. Je voyais aussi le Sahara comme un espace vide, mythologique. J’ai réalisé que de nombreuses conceptions que j’avais du désert étaient fausses. Ce n’est pas un espace vide, mais il y a beaucoup de gens qui vivent dans le désert, participants à de nombreux phénomènes musicaux. J’ai aussi compris que je n’étais pas le seul à faire ce que je faisais, ce qui était une leçon d’humilité pour moi.


Quel est le but de tous ces travaux... Car vous n’êtes pas universitaire ?

Mon but était à l’origine de juste avoir un site Internet pour documenter et enregistrer différents phénomènes culturels, Au fil des ans, c’est devenu aussi un label musical ce qui m’a mis face à des préoccupations plus pragmatiques, comme  « comment présenter cette musique ? et vendre cette musique à l’Ouest? ». Un soucis de savoir quel est mon rôle en la présentant.

Un autre aspect que je dois prendre en compte : « comment représenter au mieux ces artistes et comment leur faire gagner de l’argent sur le marché occidental ? ». Ce n’est pas toujours facile pour moi de savoir quel est mon rôle là-bas, et ce que je fais. Pour moi, personnellement, la chose importante est d’être sur le terrain et de voir ce qui se passe et d’essayer de documenter ce qui se passe sur le terrain.

 

Quand vous parlez de documentation, parle -t-on de K7, de disques ?

Surtout des enregistrements. Donc je voyage avec un micro et j’enregistre des phénomènes musicaux. Je découvre souvent que les phénomènes musicaux impliquent d’autres territoires. Par exemple, avec la la guitare touareg on ne peut pas parler de musique sans parler de politique. Ou quand tu t’intéresse à la musique populaire, tu ne peux pas parler de la production maison sans parler de mp3 et d’échanges via téléphone cellulaires. Quel que soit la chose que je veux étudier, je me retrouve face à un vaste réseau de questions annexes.

 

Pour toutes infos complémentaires concernant Christopher Kirkley consultez son blog Sahel Sounds, sur lequel vous pourrez écouter et vous procurer ses albums Music from saharan cellphones vol 1 et vol 2 et l’album de remix Music for Saharan cell phones

 

 


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Commentaires

  • Sympa l'article, merci ! Un homme bien déterminé, il a bien raison de vivre sa vie ainsi.
    tous les engrais transparents

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