Ma démarche d'historien me rattrape... heureusement. Car il me semble pertinent de revenir quelques instants sur les différentes (re)définitions données ces dernières années du journaliste, confronté qu'il est à la gestion de sa crise d'adaptation à internet et aux nouvelles technologies.
A travers ces différentes étapes, c'est un inconscient collectif du métier qui se dessine, une crise d'identité profonde sur sa pertinence et sa finalité même. Quand on ne parvient plus à cerner une notion, on lui en associe d'autres pour préciser l'idée, compléter le sens. Cela rassure mais en même temps met plus à distance.

Se sont par exemple succédés dans les médias et causeries :
- le journaliste chef d'orchestre : définition apparue avec la multiplication et la simplification des appareils multimédia permettant d'écrire, enregistrer du son, de l'image, de la vidéo, etc. Pour certains cette définition est en fait péjorative : manière de dire qu'un journaliste ne peut pas tout faire, ou alors le faire mal. Elle oppose une vision "mono tache" du métier, à l'exigence multi taches du multimédia. On l'avait lu par exemple de façon éclatante dans une note du journaliste Jean-Marc Vittori, sur le blog qu'il tenait pour couvrir
Davos en 2006 : il y exprimé franchement sa douleur à prendre des notes, des photos, écrire sur son blog... en même temps et tout seul!
- le journaliste DJ : prolongement de la notion précédente, elle entend insister sur cette notion de journaliste pluridisciplinaire mais aussi de simple "passeur de plats", ou en l'espèce de disques qu'il ne produit pas. Il devient un "mixeur", un "dealeur", manipulateur athlète de contenus puisés dans sa base de données et/ou ailleurs. Certains récents outils de production de documentaire en ligne, se positionnent sur cela : comme
VuVox ou encore
Dipity.
- le journalisme d'écran : découverte pour une certain nombre, que le journaliste passe de plus en plus de temps devant un écran d'ordinateur : pour se documenter, pour produire du contenu, pour échanger sur les réseaux. Ou plutôt passe t-il du temps devant "des" écrans multiples : sur son bureau, en mobilité, chez lui, etc. L'idée sous-jacente est de dépeindre un journaliste lobotomisé, autiste, déshumanisé, etc. face à un noble journalisme qui ne s'abaisserait pas à ces pratiques technologiques. De fait a t-on créé une ligne de fracture au sein des groupes de presse, entre rédaction "classique" et rédaction "internet".
- le journaliste Mojo : pour "mobile journalist", redéfinit avec un terme accrocheur (entendu dans les films
Austin Powers) le principe plus ancien du journaliste en mobilité, rendant compte d'une information depuis le terrain. Il est équipé pour être autonome et pour produire à distance (un flux, un blog, un compte Twitter, etc). Ici, on réinvente juste l'eau tiède.
- le journaliste forçat : notion née récemment autour d'une polémique sur
un article dans Le Monde. Le forçat résume un peu toute les notions précédentes. S'y ajoute la dimension salariale (des jeunes = des moins bien payés) et sociétale (des bouffeurs de technologies qu'on ne débranche jamais). S'y ajoute l'ambiguïté d'un terme devenu un "gimmick", un "mot clé" cité par les journalistes en ligne même avec ironie et auto-distance. Un peu comme s'il était désormais avalisé même si moqué.
Résumons nous donc sur le champ lexical ainsi cumulé : chef d'orchestre, DJ, écran, Mojo, forçat. Quelle tendance forte en ressort? Sans doute cette nécessité de souplesse, d'expérience de la vitesse devenant des critères clés du journalisme moderne. En gros : moins d'analyse, moins de profondeur, pour plus de vélocité, de réactivité, d'ubiquité. Questions annexes :
- tous les journalistes en poste actuellement sont-ils capables d'évoluer demain vers cet état?
- tous les journalistes entrant dans la profession aujourd'hui seront-ils capable du durer dans cet état?
Pour prolonger : relire par exemple les notes suivantes
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7 préambules avant de se lancer sur Twitter (Le WebLab)
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Forçats de l'info ou forcés du web
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The Absolute : le futur de la presse?
-
Le journalisme a (enfin) peur pour son avenir
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C'est quoi un journaliste 2.0?
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