Bobs 2013 : le cyberactivisme récompensé

Les six lauréats des Bobs (Crédit photo : Deutsche Welle)

Cette semaine, l’Atelier des médias se délocalise à Bonn, en Allemagne. A l’occasion du Forum mondial des médias, la Deutsche Welle, service international de diffusion de l’Allemagne, a remis leur prix aux six lauréats des Best of Blogs. Le concours des Bobs récompense des sites engagés en faveur de la liberté d’expression depuis 2004. L'événement, qui distinguait au départ des blogueurs engagés dans la défense des droits citoyens, concerne désormais l'activisme sur internet en faveur de la défense de la liberté d'expression. Six prix sont attribués par un jury. Trente quatre autres sont déterminés par le vote du public sur le net. Tour d’horizon aujourd’hui des initiatives sélectionnées par le jury des Bobs.



Le crû 2013 est assez exceptionnel, c’est pourquoi l’Atelier consacre son 289ème émission au palmarès des Bobs, six projets courageux et innovants qui utilisent internet pour défendre la liberté d'expression et le changement. Au menu de cette émission, des rencontres donc avec : Li Chenpeng, Alimou Sow, Houda Lamqaddam et Stephanie Hankey. Seule la Togolaise Fabbi Kouassi, lauréate du Prix Reporters sans frontières, était absente.

 

Lutter contre la censure

Le blogueur, écrivain et chroniqueur chinois Li Chengpeng a reçu le prix du “Meilleur blog” pour son combat contre la censure en Chine mené sur son blog et sur Sina Weibo, l'équivalent de Twitter en Chine. Li Chengpeng écrit sur des sujets ayant trait à la justice et à la politique en Chine. Il a pour objectif affiché de limiter le pouvoir du gouvernement. “Gagner ce prix, cela sert la démocratie, la liberté. Cela encourage les citoyens à reprendre les droits qui leurs ont été confisqués.”

 

Le compte de microblogging de Li Chengpeng est suivi par plus de sept millions de personnes. Les jeunes, en particulier, se retrouvent dans cette personnalité engagée. Il représente une nouvelle culture de la contestation qui pointe du doigt la corruption.

 

Il a commencé sa carrière en 1990 comme commentateur sportif spécialisé dans le football. Une profession choisie un an après Tien An Men car, à cette époque, "écrire sur la société ou produire de la littérature était très risqué". Toutefois, Li Chengpeng ne regrette pas ce choix qui lui a permis de voyager dans plus de 40 pays. “Cela m'a permis de découvrir la démocratie et la liberté dans ces pays.”

 

Li Chengpeng (Crédit photo : Simon Decreuze)

 

À partir du milieu des années 2000, le journaliste commence une carrière d'écrivain et d'essayiste. En 2008, le tremblement de terre du Sichuan, sa région natale, marque un tournant dans sa carrière. Alors que les yeux du monde sont rivés sur les Jeux Olympiques de Pékin, lui ne cesse de repenser à ce dont il a été témoin. “J'étais sur place au moment du séisme. J'ai vu des milliers de personnes mourir devant mes yeux. Leurs corps étaient froids comme la pierre. J'ai vu les immeubles s'effondrer.” Il s'étonne que l'on puisse construire, dans une région habituée aux séismes, des maisons qui s'écroulent à la première secousse et que les bâtiments du gouvernement restent debout. “Alors j'ai posé la question: pourquoi ? Et je continue à poser cette question.”
En explorant la région sinistrée, il tombe sur une école qui a résisté au séisme. En enquêtant sur la construction du bâtiment , il comprend vite que sa seule particularité est d'avoir respecté les normes minimales. “Après cette découverte, j'ai écrit un billet de blog pour raconter. Ce billet a été lu par 4 millions de personnes, ce qui m'a encouragé à commencer des enquêtes de long cours.” Il consacre par la suite un essai à cette affaire : La vérité sur la survie miraculeuse des élèves et professeurs de l'école primaire Longhan. Adaptée au cinéma, l’oeuvre sera bientôt diffusée en Chine. “Toutefois, la censure a fait remplacer le tremblement de terre par une autre catastrophe naturelle, une inondation.”

 

Quand on interroge le blogueur sur l'avenir de la liberté d’expression en Chine, il se fait lyrique et optimiste :

Même si une maison est construite en fer, un oiseau peut toujours y entrer ou en sortir et maintenant que nous avons Internet, l'espace de libre expression est élargi. Grâce à cette technologie, la démocratie et la liberté peuvent être défendues. C'est une chance pour le peuple chinois. Et parallèlement, c'est un phénomène que le gouvernement n'avait pas anticipé.”

 

Diffuser son savoir dans les régions reculées

Le projet Info Lady a reçu le prix du “Global Media Forum” des BoBs. Depuis 2007, les infoladies sillonnent les campagnes à vélo avec des outils numériques : ordinateur portable, appareil photo, téléphone, connexion internet, ainsi que des kits de premiers soins. Leur mission est de fournir aux populations rurales des services concernant la santé, l'agriculture et le développement. Grâce à cela elles jouent le rôle d'écrivain public, d'assistante sociale, d'assistante médicale, et d'éducatrices.
Mahfuza Akter est une des 70 infoladies travaillant actuellement au Bangladesh. “Dès que j’arrive dans un village, mon premier travail consiste à expliquer aux habitants ce que nous faisons. Je m'assure que ces personnes comprennent avant de proposer mes services.”

 

Dans chaque village, les infoladies organisent des rencontres hebdomadaires animées à l'aide de contenus vidéos. “Par exemple, pour les enfants nous avons des dessins animés éducatifs qui leurs apprennent l'alphabet, les rimes, etc. Avec les adolescentes, nous diffusons des films sur la santé reproductive pour les informer sur les enjeux de la contraception. Avec les groupes de fermiers, nous parlons de l'emploi de pesticides naturels, de la gestion des semences”, explique Mocharaf Hossein de la société Dnet qui a développé ce concept.
A l’origine, selon lui, "le projet Info Lady veut trouver des réponses à certaines questions comme : pourquoi la pauvreté persiste-t-elle dans nos villages ? Quel pourrait être le rôle de l'information, de l'apport de connaissances, dans la lutte contre cette pauvreté ? Et quel pourrait être l'apport des TIC pour donner accès à l'information ?"

 

Mahfuza Akter (à gauche) et Mocharaf Hossein (Crédit photo : Simon Decreuze)

C’est en analysant les problématiques sur le terrain que les équipes ont pu dessiner dix catégories sur lesquelles intervenir, comme l'information sanitaire, agricole, éducative, la gestion de catastrophe, etc. “C'est comme cela que nous avons conçu le personnage de l'infolady. Les principes de base de notre politique, c'est pas de refus et pas d'exclusion. Personne ne sera exclu d'une communauté car il ou elle cherche des réponse à certaines questions. Personne ne se verra refuser une réponse à sa question”, ajoute Mocharaf Hossein.

 

Le but est de "combattre le triple illettrisme dont souffrent nos communautés rurales. Car nos citoyens sot d'abord illettrés car ils ne savent pas lire le bangla alors qu'ils sont bangladais. En raison de cet analphabétisme, les gens sont illettrés en termes d'information. Ils ne savent où trouver des informations utiles. Enfin, nos paysans sont illettrés en termes de technologie. Ils ne savent pas utiliser les TIC les technologies de l'information et de la communication comme l'internet, l'ordinateur, le téléphone mobile, etc..."

 

Lutter contre les violences faites aux femmes

 

Houda Lamqaddam représente le collectif du film 475, distingué comme la “Meilleure campagne d’activisme social”. L’équipe de 12 jeunes a monté une campagne marocaine visant à faire abroger l'article 475 du Code pénal, qui autorise un violeur à épouser sa victime afin d'échapper à la prison. Le film documentaire part d’un fait divers qui a beaucoup ému l'opinion en 2012. Le suicide en d'Amina Filali, une jeune fille de 15 ans, mariée à son violeur avec l'autorisation d'un juge.

 

Houda Lamqaddam (Crédit photo : Simon Decreuze)

 

L’équipe du film 475 a tourné sans autorisation du Centre cinématographique marocain alors que les accréditations sont obligatoires. “Il y a très peu de sujets sur lesquels on peut faire des films. Et le Centre est dirigé par des responsables directement désignés par la monarchie. Donc il est très difficile de faire des films critiques accrédités. Aujourd’hui, la production cinématographie marocaine est bloquée par ce centre et toutes les lois qui la régissent.”

 

Le film est disponible sur Internet en anglais, arabe et français. Les outils du web ont été essentiels pour le collectif : les réseaux sociaux pour faire la campagne du film, et la plateforme de crowdfounding Kickstarter pour récolter 7 000 dollars afin de le financer.

 

475LeFilm

Apprendre à se faire discret sur Internet

 

Quelles traces laissons-nous lorsque nous surfons sur internet ? C’est la question à laquelle veut répondre le projet “Me and My Shadow”, lauréat du prix “Créativité et Originalité”. Ce site, représenté par sa directrice Stephanie Hankey, est un projet du “Tactical Technology Collective” qui propose depuis 10 ans des formations aux activistes et journalistes du monde entier sur l’usage d’internet. Sur “Me and My Shadow”, les internautes peuvent de façon ludique découvrir et réfléchir aux traces numériques (“digital shadow”) qu’ils laissent de leur passage sur la Toile. “Ces traces vont du contenus qu'ils laissent en ligne, les mails ou les publications sur les médias sociaux, aux données qu'ils utilisent sur leurs différents appareils.”

 

Pour Stephanie Hankey, “il y a une préoccupation de plus en plus importante autour des questions de confidentialité et de sécurité. Les activistes et les journalistes sont devenus dépendants des technologies pour organiser et collecter de l'information.” Le scandale Prism, système de surveillance des communications électroniques aux Etats-Unis, rappelle que l’internaute prend des risques sur Internet sans pouvoir les évaluer.

 

Stephanie Hankey (Crédit photo : Simon Decreuze)

 

“Aujourd'hui, chacun peut comprendre que ces questions sont complexes et ce scandale va pousser les gens à chercher des alternatives. Et c’est ce que nous proposons”, explique Stephanie Hankey, qui dénonce le monopole numérique des grosses entreprises du net. Google ou Facebook, par exemple, ne garantissent aucune alternative pour protéger la confidentialité de leurs utilisateurs.“La plupart des débats qui ont lieu actuellement ne concernent pas que la technologie. Ils concernent les données et les droits."

 

La voix du Sud

 

Les internautes étaient aussi invités à élire leurs favoris. Le prix du “Meilleur blog francophone" a été attribué au mondoblogueur guinéen Alimou Sow pour son blog Ma Guinée Plurielle. Pour Alimou Sow, ce qui réunit tous les lauréats aujourd’hui, c’est l’outil Internet, peu importe pour quel combat ils l’utilisent :

“Ces projets m’inspirent car les réalités peuvent être les mêmes partout. Par exemple, à Conakry, on a des problèmes d’accès à l’information dans certaines zones rurales du pays. Des problèmes sanitaires aussi. J’ai vu des personnes se faire transporter sur des hamacs pour aller à l'hôpital.”

 

Alimou Sow (Crédit photo : Simon Decreuze)

 

Depuis quelques semaines, la Guinée est en proie à des violences urbaines et policières. Les interrogations sur l’avenir politique du pays se font de plus en plus entendre mais l’opposition a du mal à s’imposer. “Notre pays fait face a plusieurs défis, notamment celui de l’électricité, encore problématique en Guinée, confie le blogueur. L’accès à internet n’est toujours pas démocratisé et ça empêche les gens de s’exprimer.J’aime dire que la Guinée est aphone dans la blogosphère africaine. On voit quand même l’émergence de quelques activistes, sur Twitter notamment, qui dénoncent les dérives politiques.”

 

“Ma Guinée plurielle” aborde des faits sociaux plus que politiques. Selon Alimou Sow, 90% des médias guinéens parlant de politique, lui préfère se concentrer sur les problèmes des humains dans toutes leur pluralité. C'est ainsi que le blogueur guinéen s'est amusé à rédiger une lettre à... son frigo, afin de dénoncer les problèmes de coupures d’électricité quotidiens.

 

“Je rentrais chez moi un soir, explique Alimou, tout était sombre, triste. J’ai balancé mon frigo et décidé de lui écrire cette lettre pour lui dire que je ne regrettais pas notre séparation. J’explique qu’aucun objet n’est à l’abri. Le téléviseur, le téléphone et l’ordinateur ne me servent à rien car ils refusent de s’allumer.” Pas une seule fois, le mot courant n’est écrit mais tout le monde peut comprendre aisément que le manque d’électricité empêche les Guinéens de vivre convenablement.

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Commentaires

  • Bravo aux Lauréat ! bon courage à tous pour une liberté de la presse à des causes nobles

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