(Photo: Huang Stephane/Flickr CC)

Aujourd’hui, je voudrais évoquer le phénomène de « binge reading ». La « lecture à l’excès » des flux d’information dont nous disposons en continu sur nos smartphones et, avec la sortie de l'Apple Watch cette semaine, sur nos montres connectées, stimule t-elle ou diminue t-elle notre acuité à comprendre ce que nous lisons ? 


Stimuler l'attention 

Si Le Monde, Le Figaro, L’Express, France Télévisions, ou encore  Europe 1 et Radio Classique viennent de concevoir une application dédiée à la montre connectée d’Apple, qui sera mise en vente le 24 avril, c'est que tous ces médias parient sur une sollicitation toujours plus grande de l'attention des lecteurs. L' "alerte news" qui apparaitra sur la montre, en effet, vise à stimuler la lecture d'articles longs, via smartphone ou ordinateur. 

Mais, sur les 100 000 mots en moyenne que nous absorbons visuellement au quotidien en consultant l’information sur nos supports numériques, que retenons-nous vraiment  ? Cette question, tous les éditeurs de presse numérique se la posent avec inquiétude. Au plus célèbre moteur de recherche, Google, de les rassurer : être lu, c’est une seule et même chose qu'être vu. 

A partir du 21 avril, le géant américain va d'ailleurs modifier les algorithmes de son moteur de recherche pour tenir compte dans les résultats de la lisibilité des sites sur les écrans des smartphones. Les éditeurs de contenus devront adapter leurs publications s’ils veulent être référencés en haut de la première page du moteur de recherche, plutôt que de végéter dans les vagues profondeurs du web. 

Pourtant, de nombreuses études montrent qu’il y a souvent une très faible corrélation entre le temps de lecture consacré à un article et le taux de retweets du même article, par exemple. Preuve que les gens sont davantage susceptibles de tweeter un lien vers un article que de lire celui-ci en entier.  Et lire en entier, ce n'est pas encore comprendre. Lorsque nous parcourons le web à n’importe quelle heure de la journée et de la nuit pour capter une information,  savons-nous encore remarquer les différents types de raisonnement,  écouter les nuances des registres littéraires, observer les difficultés que posent un article ? 

Sentiment de puissance

En fait, nous sommes capables d’ingurgiter une masse impressionnante de contenus textuels car nous avons assimilé la manière dont le Net distribue les contenus d’information, en formate les titres et la scansion des phrases. Si la grammaire de la langue est codifiée et les règles du journalisme formalisées, l’écriture du web, elle, est formatée . A une syntaxe des idées se substitue une syntaxe des données. Résultat : dans le fleuve de l’info en ligne, tout va de soi. Il n’y a aucune recherche connexe à faire, aucun doute qui demeure. D’où ce sentiment océanique du lecteur de l’info numérique, et sa sensation narcissique de puissance illimitée : je peux tout lire ! 

Avec une maquette papier, l’acte de lecture s’accompagne d’une mémorisation visuelle bien plus élevée que lorsque l’on parcourt les pages d’un site d’information, quand bien même l’ergonomie en serait agréable. L’objet-journal n’est pas un agrégat de contenu accessible ponctuellement à tout instant, mais un agencement de textes et de graphies qui demandent une attention particulière aux mots et aux idées, un effort répété et suivi. Ce relief, les médias qui développent le long format sur le web s'efforcent de reproduire. Il suffit de parcourir des sites d'information comme Ijsberg ou AFP Making-of pour s'en convaincre.
 
Le « binge reading », cet effet de l' « infobésité », pourrait, s'il devenait une habitude collective, détériorer également le mode de lecture des essais et des œuvres littéraires. Clary Shirky, critique au magazine américain Carr, anticipe que l'usage des smartphones et des montres connectées ne va pas freiner  la lecture, comme on le craignait dans les années 1980 avec l'essor de l'image dans les médias, mais que ces instruments vont inciter les gens à lire sans révérence aucune, à surfer sur les textes de manière superficielle, au point de leur enlever toute leur profondeur et leur aspérité. 

Le « binge reading » pourrait faire disparaître la valeur des écrits... à l'heure même où ils n'auront jamais été aussi accessibles. 

 

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Journaliste médias à Intégrales Mag et à Socialter en même temps ; sème aussi des chroniques, notamment à Sud Radio (Le Brunch Médias) ; intervenante au Celsa "nouveaux médias".
Twitter : @ClaraSchmelck
myslowmedia@tumblr.com

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Commentaires

  • les médias doivent etre au service de la population...malheureusement ce dernier temps nous assistons à de l'incommunication comme le prônait autrefois Dominique Nothomb dans son ouvrage: Informer n'est pas communiquer...certes, le journaliste n'a plus le monopole de l'information car en ce moment il devient un guide...@alfredbukuhi; abukuhi@gmail.com

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