Berlinale 2011 - Jour 2 : Des requins et des hommes

Critique croisée et contradictoire de mon collègue allemand et de moi-même (en français) sur le film "Life in a Day", fait à partir de contributions de vidéastes amateurs de YouTube, qui pourrait intéressé les membres de l'ADM : Die Kritik von Frank B. Halfar vs. La critique de Malik Berkati 

Journée très intéressante ce 11 février. Certains doivent s'inquiéter de mon état général, d'ordinaire je commence à râler avant même que le festival ne commence et cette année, pas (encore) l'ombre d'un râlage. Mais rassurez-vous, même si cette journée a été pleine d'enseignements, je vais quand même être fidèle à ma réputation, et râlage il va y avoir.

 

Tout d'abord, le côté intéressant et surprenant ne vient pas du fait que le président égyptien soit rentré dans ses pénates de villégiature: pas besoin de rester suspendu aux médias en continu pour savoir que cela allait arriver, vous auriez tout aussi bien passer la journée au cinéma comme moi et vous en sreiez ressorti sans avoir l'impression d'avoir manqué quelque chose. Comme je ne veux pas m'étendre sur le sujet, puisque cela ne fait pas partie du champ de cette série de billets, je me contenterai de ce commentaire: je suis attéré par le fait que le peuple égyptien comme le reste du monde semble croire que le peuple a fait une révolution alors qu'il n'est la victime que trop bien prévisible et attendu d'un coup d'Etat militaire.

 

Révélation du jour: le film El Premio de l'argentine Paula Markovitch. S'il n'a pas de prix, c'est que la Berlinale cherche à ressembler à Cannes.
Râlage: à l'étage où je me trouvais, les 3/4 des journalistes et professionnels du cinéma sont sortis avant la fin. Une vraie honte. Parfois j'ai honte, surtout des journalistes, qui avec de telles attitudes donnent raison aux nombreuses personnes qui ne voient aucun intérêt à lire une critique d'un journaliste et trouve plus d'utilité et de crédibilité à la lecture d'un avis de spectateur sur un site internet.
Ce film est lent, demande de l'assuidité, de la patience, de la réflexion. Je conçois parfaitement qu'il ne plaise pas au plus grand nombre, je ne le conseillerai d'ailleurs pas à beaucoup de mes connaissances sachant que ce n'est pas ce genre d'expériences qu'ils cherchent au cinéma. Mais des journalistes et des professionnels du cinéma!? Qu'ils aiment ou pas, ne peuvent-ils pas faire l'effort de rester?
Moi-même j'ai eu de la difficulté à entrer dans le film. Mais au fur et à mesure de son déroulement, il m'a entraîné tout en finesse, par petites touches, par métaphores visuelles dans une universalité qui m'a rattrapé à la sortie de la séance lorsque j'ai appris que le président Moubarak n'était plus au pouvoir. Et pourtant ce film se passe loin de l'Egypte. Et géographiquement et dans le temps. Il se déroule à la fin des années 70 en pleine dictature argentine. Une histoire universel à travers celle de figures fémines, chacune d'elle métaphore de la tragédie de l'oppression: l'institutrice, représentant l'Etat avec toute son ignominie, sa dureté mais qui en tant qu'individu a parfois des élans d'humanité, la mère tantôt hébétée tantôt en colère, en état de survie dans la zone indéfinie qui est dévolue à ceux qui vivent dans l'incertitude, ici une mère qui se considère veuve mais attend tout de même son disparu, et surtout une petite fille, yeux de l'enfance qui ont perdu leur innocence avec la disparition du père, la démission de la mère et l'incompréhension du monde dans lequel elle vit.
Tout simplement magnifique.

 

Et ce matin, pour bien se réveiller, nous avons eu les banksters de Margin Call de JC Chandor, avec une distribution à faire rêver: Kevin Spacey, Jeremy Irons, Paul Bettany, Zachary Quinto et celle qui fait visiblement rêver Missoum, comme faire-valoir féminin à ce monde de requins mâles, demi Moore.
En parlant de requins, figurez-vous que ces génies de la finance sont aussi humains! Et c'est là que ma journée a été particulièrement intéressante. C'est un poncif que de dire qu'en Europe nous ne voyons pas les choses tout à fait de la même façon que les Etatsuniens. Mais là, j'ai été bluffé, car ce film est un film indépendant, avec des acteurs pas du tout idiots et voilà que Kevin Spacey fait une interprétation à mes yeux tout à fait incongrue d'un personnage symbolique du film: le chien.
Le personnage de Kevin Spacey a un chien à l'article de la mort, ce qui l'affecte énormément. Ce personnage est un requin de la finance. Avec la tête de Kevin Spacey, on en arrive à avoir de l'empathie pour cet individu alors qu'avec la tête de Paul Bettany ou Jeremy Irons, on a plutôt envie d'harponner les requins et d'en faire des sashimis. Tout aurait été parfait dans le scénario du film pour faire passer cette idée que les banquiers de cette espèce sont aussi des hommes qui après tout ne font que leur travail, même si celui-ci comprend un côté dénué de scrupules. Mais il y a ce chien. Kevin Spacey nous dit que cette histoire du chien a pour fonction "d'humaniser ces banquiers dénoncés comme étant des monstres". Ma réaction à la première scène du chien qui a lieu à la suite d'une scène orgiaque de licenciements à l'américaine, avec les indispensables cartons pour ses effets personnels et agents de sécurité qui raccompagnent au bas de l'immeuble, a plutôt été: dans ce p***** de monde les gens ne traitent même plus leurs congénères comme des chiens, les chiens étant de toute évidence mieux traités et considérés que les êtres humains. Ce film, bien que typiquement étatsunien, fait pour son public de grands enfants qui ont besoin de voir un film indépendant - mais quand même avec des acteurs hollywoodiens - pour comprendre quelques bases de leur société, de leur système de fonctionnement, trouvera certainement un bon public en Europe également. Il n'est d'ailleurs pas mauvais, les dialogues sont très bons, sans parler des acteurs.
Je serais bien intéressé à connaître votre avis sur cette histoire de chiens, de requins et de leur humanisation si vous allez voir le film.

 

Malik Berkati

 

Envoyez-moi un e-mail lorsque des commentaires sont laissés –

Vous devez être membre de Atelier des médias pour ajouter des commentaires !

Join Atelier des médias

Articles mis en avant

Récemment sur l'atelier

mapote gaye posted blog posts
4 févr.
Mélissa Barra posted a blog post
La Côte d’Ivoire veut s’attaquer aux dysfonctionnements que connaît l’enseignement supérieur public…
18 janv.
Plus...