Petits et gros commerçants de Zinder trouvent que la corruption leur coûte de plus en plus cher. En argent versé illégalement aux agents frontaliers, certes, mais aussi en revenus perdus pour l’Etat.

 

Il est cinq heures du matin à l’auto gare de Zinder. Dans la nuit encore noire, les passagers commencent à s’assembler. Dans quelques minutes, ils seront plus d’une centaine à jouer du coude pour trouver une place dans l’un des taxi brousse qui, chaque matin à l’aube, parcourent vaillamment les 240 km qui séparent Zinder de Kano, au Nigeria voisin.

 

Sans parler de ceux d’Agadez, pas moins de 1000 commerçants zindérois – petits et gros - font ainsi le déplacement chaque semaine entre la capitale du Damagaram et celle de l’Etat nigérian de Daoura. De plus en plus d’entre eux se plaignent d’être les impuissantes victimes d’arnaques et d’escroqueries en tout genre manigancées par certains agents frontaliers, tant du Niger que du Nigeria !

 

Plusieurs fois victime de ces abus sur l’axe Zinder-Kano, Hadjia Halima Moussa, une commerçante quinquagénaire, confirme que la corruption y est érigée en système. « Ça fait 20 ans que je fais des allers-retours sur ce tronçon, explique-t-elle, assise dans sa chambre du quartier Sabon carré de Zinder. Je tente de faire fructifier un capital de  100.000 FCFA en achetant des pagnes et des produits pharmaceutiques à Kano, choses que je revends à Zinder. Chaque fois, c’est pareil, il faut donner de l’argent aux douaniers, sinon les marchandises sont saisies ! » De concert avec ses collègues partageant la même voiture, Mme Moussa s’entend sur un montant à verser en « obole » aux pauvres douaniers de Komgolam, Matameye, Tchamiya et même ceux qui tuent le temps à l’entrée de Zinder ! « Le montant de « l’obole » dépend de la valeur des marchandises, explique-t-elle. J’aimerais beaucoup mieux payer les taxes douanières mais mon capital est trop insignifiant, elles sont vraiment trop cher.»

 

Reconverti en commerçant, un ex-agent de la douane nigérienne qui souhaite garder l’anonymat reconnaît sans ambages cette corruption. « Il ne faut pas jeter l’opprobre sur tous les agents de sécurité mais il faut reconnaître que la corruption sévit ouvertement sur cette voie, soupire-t-il. J’y ai travaillé pendant 35 ans en tant que préposé aux douanes et je vous assure qu’on vivait bien ! Il y a des moments où l’on revenait du poste avec 150.000 FCFA chaque semaine ! »

 

Ibrahim, transporteur depuis dix ans sur cette voie, va à Kano quatre fois par semaine. Lui aussi confirme ce que tout le monde constate. « Chaque semaine, je dois verser au propriétaire de mon véhicule une somme de 50.000 FCFA et ma recette n’atteint même pas 35 000 FCFA. Avec huit enfants à charge, je suis obligé de corrompre les douaniers pour faire passer certains produits tels que des cigarettes et des pagnes. Qu’est-ce que vous voulez ? Je dois faire face aux responsabilités quotidiennes... »

 

 

En vacances à Zinder, Moumouni Ibrahim, docteur en droit public à l’Université de Bourgoin-Dijon en France, a un sourire entendu lorsqu’on lui demande ce qu’il pense de la corruption : « Sa vraie cause, c’est la pauvreté, dit-il. Mais quand on examine les choses en profondeur, on se rend compte que la pauvreté ne veut pas dire absence de dignité. Ce n’est pas parce que vous êtes pauvre que vous ne pouvez pas assumer les principes d’une éthique saine. La corruption appauvrit et pervertit l’économie d’un pays. C’est aussi un phénomène qui pousse les gens à faire le moins d’efforts possible. »

 

Un point de vue que partage en partie Maman Laouan Moussa, responsable d’une station service de Zinder, en butte à la concurrence déloyale des trafiquants d’essence qui vendent à une fraction du coût de l’essence provenant du Nigeria. « Nous rencontrons des problèmes pour liquider nos produits, confirme-t-il. Seuls les services publics et les ONG s’approvisionnent dans nos stations. Nous payons pourtant les impôts et les taxes. Nous vendons le litre d’essence à 640 FCFA et les marchands ambulants qui se ravitaillent auprès des fraudeurs l’offrent, eux, à 400 FCFA. Ce n’est pas normal ! L’Etat ne perçoit rien de ce commerce. »

Pour certains citoyens, il y a des douaniers qui ferment les yeux sur un tel phénomène. Pour en savoir plus, nous avons adressé un questionnaire au chef de bureau de douanes de Zinder, mais, malgré notre instance, nous  n’avons eu de réponse.

Le phénomène inquiète même les leaders religieux. Le Cheick Bachir, une sommité en droit islamique à Zinder, n’y va pas par quatre chemins. « Malheur aux fraudeurs, crie-t-il à qui veut l’entendre. Ceux-là, quand ils accomplissent l’acte de peser réduisent le poids pour l’autre mais, quand c’est leur tour, ils exigent la pleine mesure. ». Il continue en citant un hadith du prophète : « Celui qui fraude ou qui corrompt ne peut faire partie de ma communauté. »

 

Chose certaine, l’Etat perd beaucoup de devises à cause du phénomène de la fraude. Combien exactement ? Nul ne le sait avec certitude, excepté les douaniers indélicats qui puisent allègrement dans ce qui devrait faire partie du trésor public. Et les centaines de petits commerçants de tout acabit qui, pour économiser quelques francs, se prêtent à ce jeu dangereux.

 

Abdou Razak Tallé

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