Autopsie de l'immortalité

 

Par Richard Grandmorin, Blogueur et internet performeur


Les pistes pour une potentielle immortalité sont nombreuses : allongement de la vie, clonage, mind uploading ou encore mobilisation des archives personnelles sont autant de techniques possibles. Selon les prédictions les plus optimistes, les immortalités biologiques et numériques devraient toutes nous être toutes accessibles dans le courant du siècle. Au sein de cette concomitance, la plus rapidement démocratisée sera sûrement l'immortalité Facebook.

 

Immortalité biologique versus numérique

 

L'immortalité n'est rien d'autre que la continuité de nos informations et de nos fonctionnalités dans le temps. Cet objectif  peut être assuré par 2 stratégies :  le maintien du substrat ou le transfert vers un nouveau. Les espoirs du premier cas reposent sur la médecine et les prophéties d' Aubrey de Grey selon qui nous pourrions être les premières générations à atteindre l'âge de 1000 ans.

 

 

  

Dans le cas des transferts de substrats, l'immortalité est dégradée (Perte d'information et / ou perte de fonctionnalité)  :

  • l'immortalité numérique  ne retranscrira pas avant longtemps la complexité de notre cerveau ni notre interaction avec le monde
  • le clonage ne transmet que l'information génétique (l'intêret est donc relativement limité).

Certes le transfert nous fait perdre en définition, mais on gagne en robustesse notamment grâce à la possibilité de faire des sauvegardes. Même si la médecine nous garantissait un allongement éternel de la vie, nous ne serions pas à l'abri d'un simple accident de voiture. L'immortalité biologique et numérique sont donc des opérations complémentaires.

 

Le mind uploading

 

Le mouvement transhumaniste s'est très vite emparé de l' idée de télécharger une personnalité dans un substrat non-biologique (mind uploading). L'ordinateur reconstituerait l'esprit d'un individu par la simulation de son fonctionnement. Les avancées dans les domaines des neurosciences, de l'informatique et le flair de Ray Kurzweil  laissent présager l'existence de systèmes d'intelligence artificielle capables de modéliser le fonctionnement du cerveau dans une quinzaine d'années.

 

"Just as our genome is the totality of our genes, the connectome is the totality of the connections in our brain and nervous system. Many scientists believe that our memories, our personalities, our thoughts are encoded in those connections." Sebastian Seung 

 

  


Par analogie avec le génome, le connectome  est une carte de la structure du réseau neuronal d'un cerveau. L'ensemble de ses connexions synaptiques y sont retranscrites. Le mind uploading repose sur le postulat du connectome comme support de l'information : nos souvenirs, expériences, pensée seraient codés uniquement par la structure du réseau neuronale. Autrement dit, la disposition et le poids des connexions entre neurones serait responsable du codage de l'information. Pour reproduire une conscience humaine et donc accéder à l’immortalité, il suffit de cartographier le réseau neuronal et de le modéliser sur un ordinateur.


Les limites techniques


L'immortalisation doit donc passer par un recensement complet des connexions synaptiques du cerveau. Pour l'heure, la cartographie des neurones est un facteur techniquement limitant. Les techniques de scanning  ont des résolutions de l'ordre du neurone (0,1 mm), or il faut descendre jusqu'aux synapses (0,001 mm).


Classement des techniques de cartographie du cerveau en fonction de leur résolution

sources : ica.luz.ve (2006)



La deuxième limite est  informatique : modéliser 100 milliards de neurones et 10^14 connexions demande des capacités de calcul énormes. Mais en extrapolant la loi de Moore on prédit la fin de la contrainte informatique pour 2018. En 2007, le Blue Gene (l'un des plus puissants ordinateurs du monde) modélisa 1 seconde d'activité de 10 000 neurones (et 10^8 connexions) avec 10 secondes de calculs.


Evolution de la puissance des superordinateurs (échelle logarithmique)

source: Ray Kurzweil,  2009


Faisabilité :


Les premiers résultats seront forcément dégradés car il ne prendront pas en compte l'ensemble des interactions ioniques ou hormonales qui peuvent influencer le cerveau. Mais l'absence de ces interactions permettrait peut être d'obtenir un cerveau plus raisonnable.


Le mind uploading (et l'immortalité qui va avec) bénéficie des enjeux économiques et scientifiques de la simulation informatique du cerveau humain dont les applications sont nombreuses :

  • modélisation de l'activité d'un médicament ;
  • modélisation du développement des maladies neuro-dégéneratives
  • modélisation des maladies mentales (dépressions, psychoses, etc... )
  • connaissance du cerveau

Les financements publics et privés sont donc conséquents, ce qui laisse présager un développement technologique rapide.


La mobilisation des archives personnelles


Puisqu'il est  difficile de cartographier la chaîne cognitive et ses 10^14 connexions, une des solutions serait de la reconstituer par apprentissage. Au lieu de recréer exactement le réseau neuronal d'un individu on va plutôt essayer de créer la chaîne logique en se basant sur la lecture d'archives. Il en résultera un avatar aux réactions identiques. On estime que la vie entière d'un individu (ce qu’il voit et entend, ce qu’il lit, ce qu’il dit) ne devrait pas passer 1 TerraByte de stockage (selon Microsoft Research [.pdf] ), ce qui est techniquement envisageable. On pourrait toutefois commencer plus humblement en compilant nos activités sur les réseaux sociaux et notre boîte email.


L'immortalité : une application facebook


Imaginez votre compte Facebook après 40 ans d'activité : toutes vos blagues, commentaires, messages, articles partagés, etc.. représenteront une masse de données descriptives considérables sur vos goûts, votre façon de penser, votre logique, vos intérêts, votre histoire, vos valeurs, etc.. Après une formalisation et une analyse sémantiques de ces contenus, on obtient votre portrait.

Cliquez sur l'image pour ouvrir la présentation @soon_immortal

La formation de la chaîne logique résultera probablement de l'apprentisage d'un réseau de neurones artificiels ou d'un dérivé plus puissant. On retrouve leurs applications depuis plus de 10 ans dans de nombreuses disciplines (sciences économiques, biologie, environnement, etc..) comme outil de prédiction ou de reconnaissance. Les réseaux de neurones artificiels ont la propriété de s'organiser automatiquement pour répondre au mieux à la tâche demandée. En 2007, je fus amené à collaborer à la réalisation d'un  réseau des neurones pour la modélisation des effets d'un barrage contre les inondations. L'apprentissage consiste à établir des valeurs pour chacune des connexions entre neurones en confrontant les entrées avec les sorties. Dans le cas du barrage, les entrées étaient le débit en amont, la réserve du barrage, et la hauteur de la retenue. Les données de sortie étaient le débit en aval.

Réseau de neurone : modélisation de l’influence d’un barrage


En faisant passer des entrées/sorties dans réseau de neurones, on obtenait progressivement une simulation quasi parfaite du débit aval. Au bout de 1000 valeurs, l'apprentissage donnait des résultats très convenables : les courbes des valeurs simulées et réelles se confondaient, les connexions entre neurones étaient correctement pondérées. Pour affiner le réseau, nous avions poussé l'apprentissage jusqu'à 7000 valeurs.



Apprentissage d'un réseau de neurones


Simuler un esprit humain est évidemment bien plus complexe et nécessite un réseau de neurones beaucoup plus conséquent, mais le concept reste le même: pondérer chaque connexion en confrontant des valeurs entrées et sorties. A la place des débits de rivières, nous utiliserons des données sémantiques.


pour résumer :


semantic analysis + social internet use + Artificial Intelligence = immortality


Certes le pan sémantique reste un facteur limitant, mais l'immortalité Facebook sera toutefois la plus rapidement abordable et démocratisée car :

  • les réseaux sociaux pourrait facilement constituer une bonne base d'archives car ils sont très repandus au sein des populations et reflètent  notre comportement social
  • la sémantique fait d'enormes progrès (car les enjeux économiques sont énormes avec la publicité contextualisée) ;
  • l'intelligence artificielle se développe rapidement
  • cette technique ne repose sur aucune contrainte biologique puisque la reconstruction du réseau neuronal se fait progressivement par apprentissage des archives
  • les besoins en puissance informatique sont moins importantes que le mind uploading et sa reproduction complète du connectome

En attendant, National Science Foundation a récompensé d'une bourse de 500 000 $ les universités de Central Florida à Orlando et de l' Illinois à Chicago pour "l'exploration  et l'utilisation de l'intelligence artificielle, de l'archivage et de l'imagerie numérique afin de créer des copies digitales de personnes réelles comme première étape à l'immortalité virtuelle".


Les applications de l'immortalité Facebook


L'immortalité Facebook sera pour longtemps une continuité fortement dégradée d'un individu.  Le mind uploading est beaucoup plus prometteur en termes de qualité avec la restitution de la conscience (comme son nom le laisse entendre). Quelle qu’elle soit, la technologie risque de poser des problèmes éthiques. Il est évident que les premières applications d'immortalité facebook ne porteront pas leur nom pour des raisons marketing : elles seront utilisées uniquement du vivant de leurs utilisateurs pour des raisons psychologiques (travail de deuil pour les proches). On parlera d'Archives Actives, de second life+ , de MyLife... et puis (bien après) d'immortalité.

De ce fait, il est intéressant de se pencher sur les applications proches (et détournées) de l'immortalité Facebook:


1) Le Alain Minc search

Des sociétés en conseils pourront créer de moteurs de recherches pour répondre à des questions stratégiques en s'appuyant sur des archives de sages ou d'intellectuels.


2) Le mappage politique individuel

Des applications permettront d'analyser la proximité des programmes politiques des partis avec votre profil numérique et ainsi vous conseiller pour un vote.


3) Le mappage politique collectif

Les adhérents d'un parti politique pourraient partager leur profil numérique, ce qui permettrait de définir une ligne directrice au parti en sommant automatiquement l'ensemble des valeurs de ses membres.


4) la modélisation de la démocratie

En généralisant le mappage collectif à l'ensemble de l'électorat d'un pays on peut modéliser l'acceptabilité de reformes ou propositions de loi.

 

5) L'aide à la prise de décision : qu'aurais je fait?

Sur le même principe que le Alain Minc search, mais avec ses propres archives.


6) Les Love comparateurs

sites de rencontres basés sur l'analyse de la compatibilité amoureuse entre profils numériques

 

7) Lady Gaga en Tamagotchi

S'occuper d'un ami numérique possédant la personnalité d'une célébrité.

 

8) Le paradis numérique (immortalité)

Un site du genre Second Life permettrait de laisser évoluer des profils numériques de personnes décédées. La famille et les proches pourraient se loguer afin de converser avec le défunt.



Liens :


- La série “ Living Longer, Better and Maybe Forever de Big Think : http://bigthink.com/series/50 (immortalité biologique)


- Powerpoint “ The Web Within Us : When Minds ans machines Becomes One” de Ray Kurzweil à Google (2009) http://www.slideshare.net/serge111/singularity-presentation-ray-kurzweil-at-google?from=ss_embed (développement téchnologique dans le cadre du mind uploading)


- M.L. Caliusco, G. Stegmayer,  “Semantic Web Technologies and Artificial Neural Networks for Intelligent Web Knowledge Source Discovery “. Springer-Verlag London Limited. 2010. http://www.springer.com/cda/content/document/cda_downloaddocument/9781849960762-c2.pdf [PDF] (notions de base en sémantique)

 

#JeSuisMort (atelier du futur)

le mercredi 9 février à La Cantine, à partir de 20H30.


La mort est-elle encore une fatalité? La science et l’informatique ont-elles (ou vont-elles) repousser les limites du vivant? L’éternité existe-t-elle déjà dans le monde numérique ? Transhumanisme, flux, réseaux sociaux, automations, web sémantique, génome....Silicon Maniacs, OWNI et l'Atelier des Médias RFI unissent leur force pour une soirée ludique de débats, de réflexion et de travail autour de la mort à l’ère numérique. Un événement organisé dans le cadre de la Social Media Week.

Toutes les infos et inscription à l'évènement ici


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Ziad Maalouf est journaliste, producteur de l'Atelier des médias RFI

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