Table ronde Comment financer l'information ? (Crédit photo: Manon Mella)

Comment financer l’information? Mercredi 6 novembre, les Assises du journalisme 2013 ont, de nouveau, mis au programme l’une des questions majeures de la presse à l’heure de la révolution numérique.

En introduction, Patrick Eveno explique que jusqu’à maintenant, la majeure partie de la presse tirait ses recettes de la vente des publications, de la publicité et, parfois, d’annonces. Aujourd’hui, on distingue trois sources de revenus : le financement direct par le lecteur qui s’abonne à un titre de presse, la publicité, et les aides à la presse. Toutes ces sources sont en baisse.

Lorsqu'autrefois le principal objectif était de diminuer le prix du journal pour augmenter le lectorat, aujourd’hui, les préoccupations sont rivées sur la baisse du nombre de lecteurs et la fragilisation des recettes publicitaires. Du côté du web, le paywall (accès payant après un certain nombre de lectures) semble être la solution choisie par la majorité des contenus en ligne. Tour d’horizon des expériences de formules payantes existantes ou en devenir.

Billet écrit avec Manon Mella.

Intervenants:

Animé par MARC MENTRE, journaliste, responsable de la filière journalisme à l'Emi-Cfd et blogueur (Media Trend)

Avec MICHEL DANTHE, rédacteur en chef adjoint, responsable du numérique au Temps ; PATRICK EVENO, historien des médias ; BRUNO HOCQUART DE TURTOT, directeur général de la Fédération de la Presse Périodique Régionale et du Syndicat de la Presse Hebdomadaire Régionale ; ERIC METTOUT, directeur de la rédaction de L'Express ; EDWY PLENEL, directeur et cofondateur de Mediapart, DAVID SERVENAY, conseiller éditorial et cofondateur de La Revue Dessinée.

Pour visionner la conférence http://youtu.be/bOdZgFEf4aY

 

 

“Le modèle d’Emile de Girardin est mort”

 

Emile de Girardin est le pionnier de la presse bon marché en France. Au XIXème siècle, il révolutionne l’économie dans le secteur de la presse en recourant à la publicité et en lançant des romans-feuilletons. En 1836, il fonde le quotidien parisien, "La Presse" et y adapte son modèle. Son but: faire baisser le prix du journal pour augmenter le nombre de lecteurs.

Mais aujourd’hui, à l’heure d’internet, le lectorat ne cesse d’augmenter. Ce qui manque maintenant, ce sont des recettes. Le modèle Girardin est donc en train de s’effondrer pour laisser place à un nouveau paradigme.

Quelle plus-value la presse peut apporter ?

 

Patrick Eveno, historien des médias, poursuit en expliquant que l'information de divertissement (infotainment) est arrivée comme un nouveau moyen de financer l'information. Comment? C'est en attirant le public que l'on peut améliorer les recettes publicitaires.

“L'information n'a jamais été rentable”

Dans une interview accordée aux Echos, Patrick avait déjà déclaré : Avant la guerre, de nombreux journaux, comme Le Petit Parisien ou Paris Soir, faisaient ainsi du marketing, des spectacles, des loteries ou des tombolas, et c'est ce qu'ils avaient autour de l'information qui les faisait vivre. C'est encore plus vrai aujourd'hui à l'heure d'Internet." Aujourd’hui, un journaliste coûte entre 50 000 et 100 000 euros à son organisme de presse. Le mythe de l’information indépendante est bel et bien mort car elle est beaucoup trop liée à l’économie de son entreprise.

L'un des problèmes actuellement c'est que l'information factuelle est présente partout, notamment sur les réseaux sociaux. Quelle plus value peut offrir la presse pour que le public accepte de payer un abonnement? Une analyse plus précise et des contenus plus variés entre autres.

 

 

“Les jeunes journalistes sont frustrés par le manque d’innovation en France” 

 

David Servenay est le co-fondateur de Rue89. Il a lancé une revue trimestrielle bi-médias, La revue dessinée en septembre 2013. Un mook de 228 pages qui entremêle bande dessinée et information.

La revue fonctionne sans publicité. Pour que ce beau projet voit le jour, l’équipe de David Servenay a choisi de financer son projet via la plateforme de crowdfunding Ulule.fr.

D’abord pour s’assurer un an de publications mais aussi pour créer un premier noyau d’abonnés.

 

La Revue dessinée est vendue 15 euros en librairies et 3,59 euros en ligne avec des bonus. Pourquoi un tel écart ? Parce que la rédaction juge que depuis des années, l’offre des éditeurs n’est pas très intéressante car l’abonnement à un paywall vaut 75% du prix du papier. D’autre part, la présence croissante des tablettes dans les foyers devrait aboutir à des offres couplées. “Le support papier et le support numérique sont deux expériences différentes. Les lecteurs sont à la transition de l’usage et souhaitent avoir les deux objets.” Néanmoins, il pointe le manque de soutien de l’innovation dans le secteur de la presse. La France est en retard en matière d’innovation journalistique contrairement aux États-Unis ou au Royaume-Uni qui ont développé des laboratoires de réflexion.

 

 

Crédit photo: journalisme.info

“La force de la presse régionale c’est qu’elle fait de l’info utile”

Bruno Hocquart de Turtot, directeur général de la Fédération de la Presse Périodique Régionale, confie que la presse hebdomadaire régionale regroupe 256 titres qui produisent environ 10 000 exemplaires. Elle s’arroge la mission de maintenir le pluralisme de l’information en région face aux grands groupes qui détiennent le monopole de l’information. Selon lui, la PHR fonctionne toujours sur le schéma traditionnel de la presse et s’en félicite car elle semble préservée de la crise actuelle. “La force de la presse régionale c’est qu’elle fait de l’info utile.” Utile au sens d’attractive à la fois pour lecteur et pour l’annonceur. Toutefois, les titres régionaux n’ont toujours pas basculé vers le web. Certes on les retrouve en ligne mais la plupart des sites sont des vitrines fonctionnant sur du freemium (contenu gratuit).


Si la presse régionale se porte bien, pourquoi sortir du schéma traditionnel ? Faut-il remettre en cause ce modèle ?, s'interroge Bruno Hocquart de Turtot. Et de répondre: la technologie évolue et les attentes du lecteur changent en conséquence. Alors comment la presse peut-elle l’accompagner ? La presse régionale essaye de trouver des solutions. L’une d'entre elles serait d’envisager une mutualisation des investissements. Ce n’est pas un secret, les éditeurs ont besoin de ressources financières mais aussi matérielles pour être créatifs, se tromper et ne jamais arrêter d’innover. “L’info utile va préparer les lecteurs à payer pour valoriser l’information.”

Jouer la transparence pour répondre à la crise de la presse ?

Pour Edwy Plenel, fondateur de Mediapart, dans la crise actuelle, il est nécessaire de prendre conscience que l’intégrité du journaliste passe par la rentabilité des entreprises. Ainsi, le succès économique d’un titre de presse va de pair avec la mobilisation d’une rédaction. Aujourd’hui, le journaliste milite pour recréer un écosystème créateur de richesses similaire à l'époque de Girardin.  Cet écosystème doit compter deux entrées : transparence et égalité. Transparence parce que les journalistes ne peuvent réclamer la transparence des pouvoirs publics et politiques sans la revendiquer eux-mêmes. Ensuite, égalité pour que tous les médias reçoivent les mêmes aides. Pour finir, Edwy Plenel prône des aides indirectes à la presse. "Nous voulons créer des journaux indépendants."

 

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