Mercredi 7 janvier, des terroristes se sont attaqués au journal satirique Charlie Hebdo, qui est une représentation de la presse libre. Cette semaine, politiques et journalistes ont été amenés à s'approprier de nombreux symboles de la démocratie et de la République. Comment les réinvestir de sens ?

La République des kiosques 

A peine le soleil avait t-il quitté la marche du dimanche 11 janvier  que les journaux du monde entier saluaient la République d’une sincère amitié. Chacun d'une façon qui a ironiquement révélé l'état de la liberté de la presse dans les différents Etats du monde.  Lundi matin, le journal israélien Hamevasser a fait sa une sur la manifestation parisienne de dimanche, en effaçant les trois seules femmes présentes (Angela Merkel et Anne Hidalgo) du cliché.  Motif : "ne pas choquer".Le New York Times, quant à lui, a pris la décision de ne pas publier les dessins de Charlie, jugés "controversés' par la direction, et ce malgré la médiation de Libération.

Mercerdi, jour de la réédition de Charlie Hebdo, les points de vente de la presse sont congestionnés de files d'attente inhabituelles. On réimprime Libé plusieurs fois par jour, comme dans les grandes heures de France Soir. Les français redécouvrent leurs kiosques, après s'être laissés à cette profusion de l’information, gratuite, diffuse, abstraite ; à qui l’on a nié  violemment en si peu de temps son existence matérielle et humaine. Pendant dix ans, l'on avait a cessé d’acheter la presse papier pour se mettre à consommer gratuitement des " contenus". On avait presque oublié la lumière qui éclaire un dessin sur une table. 

Numéro 1178

Le numéro 1178 de Charlie hebdo devrait battre le record de tirage pour un journal édité en France : 3 millions d'exemplaires ont été imprimés, et plus de 2 millions supplémentaires devraient l'être pour faire face à la demande. Le numéro a aussi été traduit dans 16 langues et expédié dans 25 pays acquéreurs. La presse nationale et régionale ont bénéficié d'un "effet Charlie" : le 8 janvier, Libération a multiplié ses ventes globales en kiosques par 5, Les Echos et Le Figaro par 2, Le Parisien de 50% et OuestFrance de 36%. Autre effet Charlie, peut-être plus durable,;dimanche, dans les manifestations, l'intersyndicale des journalistes a été très applaudie. 

Car, défendre la liberté de la presse ne se réduit pas à acheter son numéro de Charlie. Le paradoxe était flagrant mercredi matin, au kiosque de la place de la République : des centaines de personnes partaient avec le même journal sous le bras...un cliché qu'on aurait pu prendre sous un régime autoritaire ! «Demain quand vous achèterez Charlie, achetez aussi un autre journal », avait prévenu mardi Luz, un des dessinateurs de presse à Charlie Hebdo qui a échappé à la fusillade du 9 janvier. Où va mener cette galvanisation ? N'entre t-elle pas en contradiction avec "l'esprit Charlie ?" "Les médias ont fait une montagne de nos dessins alors qu’au regard du monde on est un petit fanzine de lycéen" avait rappelé le journaliste au lendemain de la fusillade.

Réapprendre à vivre ensemble notre liberté d'expression 

Cette semaine, les actions du gouvernements  sont essentiellement tournées vers le symbolique et l’exemplarité. La presse française et internationale a elle aussi largement usé du ressort du symbole de la démocratie, en reprenant les deux fameuses photographies rebaptisées " le crayon guidant le peuple". Dans de nombreux discours et débats qui ont suivi les actes de terreur, la République a été évoquée en ses principes directeurs et inaliénables.

Le risque : embaumer les mots et les répéter de manière dogmatique au lieu de les discuter, de les réexpliquer, de les critiquer , pour ne jamais donner aucun gage aux contempteurs de la liberté, d'une part, et à ceux qui, arborant le hashtag #JeSuisKouachi, la confondent avec l'appel licencieux à la haine, de l'autre. 

Le plus urgent, pour les citoyens, est sans doute de réapprendre à vivre ensemble leur liberté d'expression. Un défi, à l'heure de Twitter, dont l'inepte algorithme plaçait, le soir même des attentats, le hashtag #JeSuisKouachi sur la même liste de recherche que #JeSuisCharlie. 

Doit-on exiger de Twitter France qu'il interdisse toute publication faisant l'apologie du terrorisme ? Nous voilà face au tonneau des danaïdes, car nous sommes inéluctablement dans un espace ouvert.Le plus probant serait, qu'en amont, internet et ses codes soient au cœur de l'éducation. "Pas seulement comme moyen d'apprendre mais comme outil de savoir et de sociabilité." avance David Lacombled,  délégué à la stratégie de contenus d'Orange président d'Interactive Advertising Bureau (IAB). 

En plein siècle des Lumières, Kant, dans ses Fondements pour la métaphysique des moeurs, expliquait que le plus engageant n'était pas de se parler les uns aux autres, mais de parler les uns avec les autres. Aujourd’hui, sur les réseaux sociaux, on a l’habitude de confronter nos opinions respectives, mais cela n’est pas la même chose que d’avoir le courage de construire un dialogue à plusieurs voix.  Il nous reste à utiliser internet comme instrument de sociabilité, et de l'apprendre aux plus jeunes. 

C'est dire que ma liberté d'expression ne s'arrête pas là où commence celle des autres, mais qu'elle commence où commence celle des autres.  

Crédit photo :Alexis Demachy

 

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Journaliste médias à Intégrales Mag et à Socialter en même temps ; sème aussi des chroniques, notamment à Sud Radio (Le Brunch Médias) ; intervenante au Celsa "nouveaux médias".
Twitter : @ClaraSchmelck
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