Source:
Mare Nostrum
Allocution faite par Malik Berkati, à l’occasion de la commémoration du 1er novembre 1954 organisée la nuit du 31 octobre au 1er novembre 2009 par des citoyens algériens vivant à Berlin, sans aucune relation ni aucun soutien de quelque organisme officiel algérien.
1er novembre 1954-2009
9. November 1989-2009
La Bataille d’Alger que nous venons de voir est une bataille symbolique de la guerre de libération qu’a livré le peuple algérien, guerre qui a commencé officiellement le 1er novembre 1954 lorsque dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre, plusieurs actions sont perpétrées simultanément sur différents points du territoire, montrant ainsi à la force coloniale que le mouvement était structuré et étendu. C’est aussi ce jour-là que le Front de Libération National diffuse depuis le Caire à la radio la Déclaration du 1er novembre à l’attention du peuple algérien, l’appelant à s’associer à la lutte de libération nationale.
Nous entendons régulièrement de la bouche d’Algériens que nous ne sommes pas libres et qu’il n’y a donc rien à fêter ou commémorer. Les combats de libération sont-ils, à postériori, rendu illégitimes par la nature des régimes dont ils ont favorisé l’installation ? Le combat pour l’indépendance doit-il être condamné parce qu’il a mis en place, finalement, un système autoritaire et corrompu ? Une telle conclusion n’est pas défendable. Certes, l’histoire est un continuum et les événements sont liés les uns aux autres dans le temps du monde. Cependant, il s’agit de ne pas tout confondre et si le passé a une influence sur la réalité du moment, il ne doit pas être non plus une excuse ou une dérobade pour ce que nous faisons ou ne faisons pas pour le présent et l’avenir, ce qui est de notre responsabilité. Ce soir, nous nous souvenons. Nous nous souvenons que l’Algérie a été colonisée pendant 132 ans par la France et que nos pères, nos mères, nos grands-parents, des citoyens français et européens se sont battus pour que l’Algérie devienne libre et indépendante du joug colonial. Cette indépendance a été payée à un prix exorbitant de vies humaines –la bataille des chiffres étant assez indécente, je me contente de citer les extrêmes qui vont de 250’000 à 1,5 millions de morts , de séquelles physiques et morales que peu de peuples ont vécu à cette échelle au temps des décolonisations. De nombreuses personnes ici présentes ont un lien direct avec cette guerre par la participation ou la perte d’un ou plusieurs parents lors de cette guerre qui n’a pas dit son nom du côté français jusqu’en 1999 où le Parlement français a adopté enfin une loi qui qualifiait ce que la France officielle nommait jusque là « les événements d’Algérie » comme étant une guerre. Malheureusement, Ami Moh, résistant de l’extérieur n’est pas présent ce soir car il se trouve en Algérie, mais il aurait aussi pu nous parler de toutes ces femmes et tous ces hommes de bonne volonté qui en Europe ont aidé et soutenu la lutte armée et la lutte politique pour l’indépendance. En Allemagne aussi, de nombreux Allemands se sont engagées pour cette lutte, dont le nom le plus emblématique est celui du député Hans-Jürgen Wischnewski et, pour ceux qui ne le savent pas, c’est même dans ce pays que le comité fédéral du FLN en France s’est installé à la fin des années 50 pour échapper aux arrestations en France. A cet égard, il existe un documentaire de 1998 qui s’intitule « Der Algerienkrieg : Kampf an vielen Fronten » avec le témoignage d’allemands et de français soutiens de réseaux et de combattants du FLN de l’extérieur.
Pour nous qui vivons à Berlin, comme pour le reste du monde, ce mois de novembre s’ouvre sur un autre épisode historique, les 20 ans de la Chute du mur de Berlin. Au-delà de l’incidence locale et nationale, cet événement a donné une autre direction à un système monde qui était figé depuis 44 ans : la Chute du mur a inspiré au continent européen une autre morphologie, avec plus ou moins de succès, beaucoup d’efforts d’adaptation et d’acceptation et quelques guerres dans les Balkans ; elle a permis la chute de l’Apartheid en Afrique du Sud ; elle a permis à l’Amérique latine de respirer et de s’autonomiser par rapport aux Etats-Unis ; elle a transformé un système international bipolaire en une combinaison multilatéral avec par corrélation l’émergence de nouvelles puissances économiques et politiques. Je pourrais ainsi continuer longtemps, mais on n’est pas à un cours de relations internationales, alors je me contenterai d’évoquer une chose importante que la Chute du mur n’a pas réussi à accomplir, à savoir que les peuples de ce monde n’acceptent plus les murs érigés entre eux, les murs honteux qui tuent, emprisonnent, ghettoïsent, colonisent. Certains murs du temps de celui de Berlin existent encore : entre les deux Corée, à Chypre (la ligne verte), en Irlande du Nord (peacelines à Belfast), au Cachemire par exemple. D’autres murs se sont construits depuis, des barrières électrifiées, électroniques, des murs plus longs ou plus hauts et plus meurtriers que celui de Berlin: au Maroc dans les enclaves espagnoles de Ceuta et Mellila, 1200 km le long de la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique, le mur de 8 mètres de haut dans les territoires palestiniens occupés par l’Israël. A cet égard, je vous conseille l’exposition qui a lieu en ce moment à l’Institut français, intitulée « Des murs entre les hommes », qui illustre avec force la réalité de ces murs.
Ce soir, nous nous souvenons des combattants de la liberté en et pour l’Algérie, nous nous souvenons de ceux qui ont fait tombé un mur qui a structuré le monde après la 2ème guerre mondiale, mais se souvenir pour se souvenir ne rendrait pas vraiment hommage à toutes ses femmes et tous ses hommes de courage si nous devions oublier que dans le monde, il y a encore des peuples qui luttent pour leur liberté et leur indépendance et qu’il y a encore des murs qui tuent tous les jours ceux qui cherchent à le franchir.
Repères : 1er novembre 1954, 9 novembre 1989, algérie, allocution, chute du mur de berlin, frontières, guerre d'algérie, murs
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