“Unrest” ou l’agitation, c’est le mot d’ordre choisi pour la sixième édition du festival Photoreporter de Saint-Brieuc. Du 7 octobre au 5 novembre 2017, onze photographes internationaux présentent chacun une série financée grâce à une bourse. Certains photographes ont choisi de travailler sur une obsession personnelle, sur une partie de leur histoire. D'autres ont produit une série sur l'engagement politique. Parmi les premiers, Laia Abril a réfléchi aux mythes qui entourent les menstruations dans le monde. Christian Lutz a accompagné son père au quotidien pour documenter la tumeur qui le ronge. Kosuke Okhara a, lui, choisi de représenter le chaos social d’Okinawa, une île au sud de son Japon natal. D’autres ont préféré réfléchir à leur engagement politique. Tous les trois ont raconté leur démarche photographique. Laia Abril, artiste visuelle de la misogynie


Laia Abril, artiste visuelle

Il y a deux ans Laia Abril débutait un projet dont le nom seul donne le vertige : “A history of Misogyny” (“Une histoire de la misogynie”, ndlr). L’artiste visuelle de Barcelone découpe ce vaste récit en chapitres. En 2016, elle avait remporté le prix de la photo Madame Figaro à Arles pour la section portant sur l’avortement.

Laia Abril. Crédit : Massimo Berruti.

 

A Saint-Brieuc, l’artiste de 31 ans présente la section consacrée aux mythes des menstruations. La jeune femme est rieuse et parle vite. Elle explique vouloir “construire une carte mentale des endroits où il y a un tabou autour des règles et comprendre pourquoi”. Sur les murs de la maison de l’Agglo à Saint Brieuc, une enfilade de photographies rouges et bleues sont suivies de courtes légendes. Les situations que Laia Abril décrit dans la légende se déroule aux quatre coins du monde, au Kenya, au Rwanda ou encore, en Birmanie.

En une phrase écrite dans le cartel, Laia Abril décrit un paradoxe : “Au Burkina-Faso, on pense que c’est parce qu’un couple a fait l’amour pendant les règles de la femme que l’enfant est albinos. Cependant, certaines femmes sont payées pour faire l’amour avec les chercheurs d’or lorsqu’elles ont leurs règles. Les serviettes usagées sont aussi vendues aux chercheurs d’or pour 10 000 Francs CFA (environ 12 euros) car les gens pensent que le sang attire l’or”.

Les photos de Laia Abril figurent pour la plupart des objets. Par exemple, il y a ce faux hymen, fabriqué au Japon, que Laia Abril a acheté pour l’exposition : “Il est très utilisé au Moyen-Orient par exemple, où la femme doit être vierge au moment du mariage. J’aime aussi beaucoup les histoires liées aux tampons qui font perdre la virginité”.

Les images des objets sont reconnaissables à leur filtre rouge ou bleu. “Depuis des années les règles existent dans les publicités, mais le sang est toujours figuré en bleu. Les illustrations que j’ai choisi sont donc en bleu et en rouge”. La musique entraînante d’une vidéo produite par Walt Disney sur les menstruations est diffusée au début de la visite.

Les images qu’utilise Laia Abril proviennent d’un long travail de recherche. Elle voyage physiquement pour enquêter ou se plonge dans des cartons d’archives. Elle effectue des recherches auprès d’organisations ou scrute Google Maps. Tout ce matériel vise à interpeller le spectateur : “Des personnes qui ne connaissent pas la photographie doivent ressortir de l’exposition en s’interrogeant sur les conséquences des menstruations”, soutient Laia Abril.

L’artiste décrit en particulier la photographie d’une adolescente japonaise prise pendant ses règles. Cette femme est devenue chef dans un restaurant de sushi, une histoire impensable au Japon selon Laia Abril, qui l’a longuement interviewée à distance :  “Il est courant de penser que les femmes ne peuvent pas cuisiner le poisson car leur température corporelle est trop élevée pendant les règles”. Un chef reconnu au Japon a même qualifié de “déséquilibré” le goût des femmes en période de règle. La jeune Japonaise contactée par Laia Abril cuisine désormais dans un restaurant dont l’équipe est uniquement constituée de femmes. Songeuse, elle tire un bilan de sa démarche globale : “J’ai quitté le journalisme car je voulais travailler sur les thèmes qui m’intéressent au long court. En préparant cette exposition, je me suis rendue compte que j’avais peur de prononcer le mot “menstruation” en public. C’est bizarre, je me sentais gênée”.

Christian Lutz, le déplacement du père

A l’origine, Christian Lutz voulait présenter un travail photographique sur la crise grecque au festival de Saint-Brieuc. Il a eu connaissance de la tumeur qui rongeait son père. “Sans en parler directement” avec lui, le photographe suisse se met à photographier son papa “quasi-quotidiennement”. Le titre de la série, “Le déplacement” évoque le chemin qui reste à parcourir pour un homme “en fin de vie”.

Lauréat de plusieurs prix photographiques en Suisse, Christian Lutz a été exposé cet été en Arles, pour sa série "Insert coins" à Las Vegas. A 44 ans, il suit le parcours médical de son père pour décrire un “système de vie”. Dans des scènes pleines de lumière, le père, souvent seul, regarde sa montre ou se tient la tête à deux mains, les coudes appuyés sur la table de la salle à manger. Il est digne, même lorsqu’il attend, nu, de passer un examen. Le photographe, membre de l’agence MAPS, lui, parle de résistance. Il voulait aussi montrer la banalité de la maladie. Cette série sur le cancer, il a choisi de la découper en plusieurs parties. Les deux premières, le diagnostic et le traitement, sont exposées à la maison de l’Agglo de Saint-Brieuc.

Crédit : Christian Lutz

Pudique, Christian Lutz décrit comment le fait de prendre des photos a instauré une mise à distance avec son sujet.  Cette distance de respiration lui permet de supporter un “travail en cours” qui pourrait “durer 10 semaines, 12 semaines, 10 ans ou 15 ans”. D’une voix grave et feutrée, Christian Lutz raconte qu’il veut “trouver sa place de photographe” grâce à la série la plus personnelle de son parcours.

Kosuke Okahara, vivre le paradoxe d’Okinawa

Kosuke Okahara a enfermé son exposition “Rhapsodie dans l’obscurité” dans un cube noir, près du port de Saint-Brieuc. Le photographe japonais soulève le rideau noir. Il s’approche timidement de ses photos. Elles recouvrent les quatre murs de la boîte exigüe, sans laisser aucun espace vide. Sur chaque pan, un aspect de la vie quotidienne à Koza, une ville située sur l’île d’Okinawa, au sud du Japon. “Je voulais créer un espace restreint qui montre cette dureté. Le spectateur est bombardé par les images. L'espace n'est pas confortable. J’ai ressenti cet inconfort dans le quotidien des habitants d’Okinawa”, décrit-il en français.

 

Kosuke Okahara. Crédit : Constance Léon.

Pour Kosuke Okahara, né en 1980, l’île a toujours été exposée à la violence et à la pauvreté. Il y règne pour lui un chaos social, où l’alcoolisme se mêle à la prostitution. Le photographe a essayé de trouver sa place à Koza grâce à “ses amis d’Okinawa”. L’un d’eux, Akira, est un transsexuel, qui “continue à boire même s’il n’a plus d’argent”. Kosuke Okahara montre la portrait d’Akira d’un geste. L’amitié qu’il a tissé avec certains habitants l’a aidé à comprendre les “paradoxes de l’île”. Okinawa est connue pour sa base américaine et pour les violences que cette présence a engendré au sein de la population civile. “Il y a toujours eu une frustration de ses habitants”, décrit Kosuke Okahara. Les combats illégaux de coq, la prostitution, l’alcoolisme sont montrés pêle-mêle et en noir et blanc.  “Je voulais apprendre de cette île. Aller plus en profondeur dans le sujet, car c'est ma culture”, raconte le photographe de 37 ans.

Ancien membre de l’agence VU, Kosuke Okahara a commencé à travailler à Okinawa en 2004. A l’époque, il photographiait l’auto-mutilation. Le photographe a voyagé dans le monde pour réaliser plusieurs séries de photographies documentaires. Il a notamment travaillé sur la drogue en Colombie, produisant “Any given day” à Cali. Il remporte le prix Pierre et Alexandra Boulat en 2013.

En 2011, le Japonais revient dans son pays natal pour photographier Fukushima. Pendant quatre mois, il pratique la photo d’actualité, un exercice qu’il trouve sans grand intérêt. Il est choqué par ce qu’il voit. Il veut prendre plus de temps pour photographier “le temps et les radiations invisibles”. La Martinière a publié en 2015 ce travail dans un livre Fukushima, fragments.

A travers le projet à long terme d’Okinawa, Kosuke Okahara souhaite collecter des “indices” photographiques de ces habitants “à la dérive à cause de leur histoire”, celle de leur société et de leur propre vie. La démarche du photographe à Okinawa rejoint celle qu'il avait débuté à Fukushima. Comme il l’a écrit dans la préface du livre sur Fukushima à propos de la photographie : “la seule chose que je puisse faire est de laisser ces images aux générations futures”.

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Constance Léon, journaliste apprentie à l'Atelier des médias de RFI et Mondoblog.

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