Consterné ai-je été ce matin, en écoutant
France Info, lors de "l'hyper revue de presse" passé les 9h15. Parmi les sujets web traités, était mis en avant -taratata, tata!- l'arrivée sur un blog de
Jean-François Kahn, JFK pour les intimes, le fondateur et ex-patron de l'hebdo
Marianne.
A peine blogueur en 2010, et déjà une tribune d'honneur pour l'une des plumes les plus productives de la planète médias française! Comment en est-on arrivé là...? Pourquoi cela doit-il nous interpeller?

Ce matin, tout juste
Nicolas Poincaré, animateur de la tranche, se permettra t-il une toute petite intro chatouillante. Pour souligner que JFK, quelques semaines plus tôt, ne savait encore rien d'un téléphone portable et d'internet... Ce que l'intéressé n'a pas nié d'ailleurs, sur un air amusé façon "
hé bien oui, hein quoi". Pas de réaction chez les interviewers (notamment
David Abiker aux côtés de l'animateur). On avance, on avance.
Le vrai sujet n'était pas de demander à JFK de commenter ses notes de blogs (à la forme web optimisable; j'y reviendrai sur
le blog du WebLab). Mais bien plutôt de faire le lien avec ce qui ne semble guère toucher MM Poincaré et Abiker : la crise de la presse et des médias, actuellement en cours. Le bousier total dans lequel sont plongés ces métiers qui ont vu trop tard venir le web, le média 2.0, l'accélération technologique qui a pris toute la société. Qui souffrent aussi de mélange de genres.
Ce que l'on aurait aimé entendre souligné ou au moins abordé, c'est par exemple :
- l'ignorance crasse des patrons de presse à l'endroit du web : est-ce normal de découvrir les blogs en janvier 2010? Pour mémo, cet outil d'édition existe depuis 2002-2003. Les premiers journalistes blogueurs (dont je fus, avec beaucoup d'autres) ont ouvert leurs blogs à cette période là. A cette époque, ils n'ont récolté que mépris et au mieux raillerie sur cette implication personnelle, justement vis-à-vis de leur chef et direction. Un peu plus tard, il s'est agi parfois d'expliquer à des patrons de presse, ce que c'est un blog... Pourquoi il faut en créer, en développer, etc. J'ai connu cette situation
avec Christian Blachas par exemple, et avec bien d'autres depuis...
Le "journaliste-blogueur" s'est ainsi retrouvé coincé entre toute une batterie de zozos gourous 2.0 occupant le terrain, et des pairs suspicieux voire freinant des quatre fers... On y a perdu beaucoup d'énergie, de temps et de légitimité.
- la focalisation sur le blog : JFK blogue, très bien. Mais en 2010, on attendrait autre chose d'un patron de presse qui veut tant (et c'est une qualité) tenir le crachoir et communiquer son intelligence des faits qui passent. Et Twitter, et Facebook, et la vidéo en ligne, et l'audiocast, etc, etc. Dire aujourd'hui : "ouais, génial, JFK blogue", c'est d'une certaine manière faire un "retour vers le futur", couper les bras de celles et ceux qui portent le fer ailleurs déjà. Cette question devrait être réglée depuis lors.
- la folle prétention des newcomers : à peine né sur le web, déjà une star? JFK se félicitait de "10.000 clics" par jour au démarrage de son blog. "
C'est bien!" commentaient même en choeur Poincaré et Abiker... C'est surtout, à dire vrai, hypertrophié, injustifié, immérité. Aucun de préciser que c'est surtout son statut de VIP des médias qui attire le chaland. Ni d'indiquer qu'il faudrait attendre pour voir si le blog trouve réellement un ton et un public; ou de rappeler, soyons fous, dans quelle catégorie JFK boxe (les blogs politiques, déjà bien couverts...). Ou même indiquer que JFK a tenté de se lancer en politique : et que donc son blog prend une toute autre tournure (une tribune sur-exposée?). Rappeler son engagement (chaotique pour l'heure, cf
Wikipédia) au sein du Modem eut été intéressant aussi. Pour comprendre que l'homme se cherche juste une nouvelle chambre d'échos.
Simple commentaire d'Abiker : "
le blog commence à monter en puissance". Ah oui? Vérification : 6 notes écrites depuis le 18 décembre dernier. Rectification : ce blog parle à ceux qui ne voient pas plus loin et ont une culture web limitée... Il peut servir d'entrée en matière certes, mais encore faut-il le présenter à sa juste valeur, sous son vrai angle.
Mais après tout, est-ci étonnant de la part d'un confrère (David Abiker, tout respect pour sa plume talentueuse et son ton de Tintin reporter mis à part) qui a procédé pareillement sur les écrans du 2.0? Je l'aime bien, mais je le dis clairement, son "autorité web" est exagérée. Je l'avais expliqué dans
cette note sur un échange avec Philippe Vandel. Il en profite, vend et revend son expertise de sniffeur du web à gauche et à droite : tant mieux pour lui. Mais un peu plus de responsabilité de la part des décideurs qui accordent telle ou telle tribune, serait bienvenue dans des navires médias justement secoués par la crise et obligés à l'économie...
- l'effet de buzz sur-enflé au sein du microcosme : JFK hier chez Poincaré/Abiker, et demain? Invité d'un talk-show télé sur "les dangers fous du web", participant d'une table ronde sur "l'avenir des blogs de presse", voire auteur dans 6 mois d'un essai "
Ma dure vie de blogueur"? Mieux, JFK président d'honneur du
Spiil? Ne riez pas, tout est possible, au sein de médias oublieux, où les experts se font et se défont à la vitesse du son, s'auto-congratulant entre eux, se flattant. Mais écrasant aussi de leur auguste supériorité les vrais blogueurs, les vrais artisans du "nouveau journalisme", originaux, audacieux, utiles.
Vous l'avez compris, ceci est un coup de gueule. Mais je l'ai voulu précis, documenté. Et en disant aussi que JFK n'est bien sûr pas le seul dans cette posture. Avec un respect total de ce que lui et les autres ont apporté, apportent encore au journalisme. On a juste changé d'unité de mesure depuis. Il serait grand temps de s'en rendre compte, d'assumer les erreurs, et de se bouger, collectivement.
Pour prolonger : je ne peux m'empêcher de mettre un lien vers
l'enquête "journalistes recyclés" que nous avons lancé sur LeWebLab.com.
Vous devez être membre de Atelier des médias pour ajouter des commentaires !
Rejoindre Atelier des médias