Comment qualifier cette ritournelle, cette fixette actuelle? Prise de tête, obsession, paranoïa, panique... un peut tout ça bien secoué et versé glacé dans le dos? La presse n'est pas dans un état brillant, c'est sûr... Faut-il parler pour autant de "crise totale", voire de "fin" du journalisme pure et simple? Certains Cassandre le pensent et le disent haut et fort. De fait, chaque jour apporte son cortège de mauvaises nouvelles, sur le même tempo que l'ensemble de l'économie d'ailleurs... Et avec les mêmes origines géographiques pourrait-on dire. Ce matin, ça buzzait sec sur le sujet de France Infos concernant
la "dépression" de la presse américaine... frappant notamment la presse papier.

Mais il s'agit plutôt de prendre le mot "dépression" au sens psychologique du terme et finalement moins au sens économique. Ce que deux universitaires québecois ciblent surtout comme un trop plein de mutations que connait ce métier (cf : leur documentaire "
Derrière la Toile"). Car là, oui, la presse mondiale est entrée dans une profonde dépression, une déprime violente, une crise de doute sur elle-même. Elle tient en plusieurs pathologies clés :
- la fin du monopole journalistique sur l'information : d'autres acteurs socio-économiques s'expriment désormais aussi bien sinon mieux que les journalistes; les blogueurs, les influenceurs, les buzzers, les générateurs de contenus, les lobbyistes, etc.
- la perte de pouvoir en interne : trop de fonctions de direction de projet ont été abandonnées par les DG à des profils marketing, commerciaux, business... le journalisme a perdu la main et se sent désormais étranger tant des grands caps stratégiques que de leur exécution;
- la perte de repères sur les outils : le clavier de la machine à écrire, le bouton on de la caméra ou du magnétophone étaient simples et rassurants. Désormais il faut se démultiplier entre 36 applications en ligne, être polyvalents, multi-taches, omniprésents... Tout le monde n'est pas prêt ni formé à le faire;
- l'angoisse du business model : imposée par la presse en ligne (qui se cherche toujours), c'est une question permanente, incessante, obsédante qui remplace tout autre réflexion. Comment évoluer dans un contexte où chaque geste, chaque action, chaque demande doit être traduite en productivité et/ou en gains? Là encore, le journaliste s'est laissé imposé une dimension business qui n'était pas la sienne...
- l'individualisation rampante : situations de free lance forcées, généralisation du télé-travail, faible syndicalisation... tout favorise l'éclatement des équipes, l'isolement de journalistes seuls face à leur écran d'ordinateur. Ce qui provoque l'effet "je parle seul à mon miroir" dont on sait l'issue fatale... On en devient dingue!
- la logique "commando" : le journalisme est broyé dans une vision ultra-optimisée des projets, ultra low cost. De toutes petites équipes pour porter des projets monstrueux; des moyens ridicules pour soulever des montagnes. C'est très souvent une presse "spéculative" : qui veut "monter des coups", rapidement, pour surfer sur une mode à moindre coût.
- l'enfermement sur soi : on l'a vu récemment avec le syndrome "
nouvelle presse en ligne" et encore plus lors du lancement du projet
Slate.fr; bizarrement, la presse est un monde extrêmement riche qui ignore et, pire, méprise sa propre diversité. C'est une société de castes, parfaitement inégalitaire : quelques puissants sur-payés et sur-sollicités, et une masse de besogneux à l'ouvrage.
Pour prolonger : relire cette note sur
la peur de l'avenir; et celle-ci sur
les entreprises de presse.
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