Publications de Raphaelle Constant (35)

Avez-vous déjà essayé d’imaginer l’étendue de la mémoire d’Internet ? Au-delà, avez-vous seulement réfléchi à l’usage que des historiens, chercheurs, romanciers pourront faire de nos traces numériques ? La Bibliothèque nationale de France (BNF) et l’Institut national de l’audiovisuel (INA) collectent depuis 2006, au titre du dépôt légal, le web français. 


Il était une fois dans le web, c’est le nom de la conférence organisée par la BNF et l’INA à Paris en novembre 2016, à l’occasion des 20 ans de l’archivage du web. Deux journées dédiées aux évolutions de l’archivage du web et à la reconnaissance du patrimoine numérique. Je suis allée à la rencontre de ces chercheurs qui réfléchissent à l’histoire et à l’avenir de nos archives connectées.


Quels ont été les pionniers ?



• En 1996, l’américain Brewster Kahle crée Internet Archive, une fondation dont l’ambition est d’archiver la Toile mondiale. Il développe un crawler (un robot) capable de naviguer automatiquement et de stocker des copies de pages web. Aujourd’hui, sur sa page d’accueil, archive.org revendique 279 milliards de pages archivées depuis 1996.




• En France, ce sont les institutions publiques qui ont pris à bras-le-corps cette problématique. En 1999, la BNF s’interroge sur son rôle face à ce nouveau média, Internet. Comment former une archive utile pour le futur ? Julien Masanès, aujourd’hui président de l’Internet Memory Foundation, a été l’un des initiateurs de ce projet, de 1999 à 2005,pour le compte de la BNF. « Nous avons mené des expérimentations pour définir une politique d’archivage qui permette de répondre aux défis, notamment techniques, de l’internet. Mais finalement, ce qui est important dans le web, c’est que tout à chacun devient producteur d’un blog ou d’un site, donc on a eu à faire à beaucoup plus d’acteurs que pour dépôt légal imprimé. »

Pour en savoir plus sur Le Web des années 90.

• En 2006, la loi DADVSI (Droit d’auteur et droits voisins dans la société de l’information), charge officiellement la BNF et l’INA de collecter, conserver et communiquer l’histoire du web français au titre de dépôt légal.




• Pour rappel, le dépôt légal a été institué par François Ier en 1537. Il s’agit de l’obligation pour tout éditeur de déposer à la BNF, chaque document qu’il édite, imprime, produit ou importe en France. Ce dépôt légal est organisé pour permettre la collecte et la conservation de tous les documents produits en France et surtout pour constituer des archives cohérentes pour les chercheurs ou les historiens.

Aujourd’hui, le dépôt légal numérique n’est pas une obligation pour les éditeurs de contenus sur Internet. Tous les nouveaux sites enregistrés en France sont automatiquement répertoriés dans les bases de données de la BNF.  


Quand on archive l’Internet, qu’est-ce qu’on archive ?




• A la BNF, le dépôt légal concerne tous types de publications numériques. Emmanuelle Bermès, chargée de l’archivage du web à la BNF: « A l’origine l’objectif c’est de garder une mémoire de tout ce qui est publié en France. On ne sélectionne pas en fonction de la qualité, on va aussi bien conserver des skyblogs, des réseaux sociaux, des lolcats que des publications scientifiques, des sites institutionnels ou des médias en ligne. »

La démarche de la Bibliothèque nationale se veut encyclopédique puisqu’elle réalise chaque année un instantané du domaine national en archivant les sites enregistrés en France (c’est-à-dire tous les noms de domaines du .fr au .org en passant par les extensions régionales comme .bzh).


• L’INA, dans la continuité de ses collections audiovisuelles, collecte et conserve les sites officiels de chaînes de télévision et de radios, les sites d’émissions ainsi que les blogs ou sites de fans, et une partie des réseaux sociaux.


• Il y a aussi ce qu’on appelle les collectes d’urgence qui dépendent de l’actualité. Exemple avec les attentats qui ont frappé Paris en 2015. Valérie Schafer, chargée de recherche au CNRS :
 « On a suivi l’archivage des attentats de 2015, Charlie Hebdo et le Bataclan. Le responsable du dépôt légal du web à l’Ina lance la collecte vers 23h et la poursuit pendant plusieurs semaines à la suite des événements. Le but n’est pas de choisir si on va chercher de l’information ou des réactions, c’est déjà de trouver quelques bons hashtags en temps réel. » 
  




On ne peut pas archiver tout l’Internet : alors, comment choisir ?



• Valérie Schafer : « La BNF s’appuie sur des listes fournies par l’AFNIC, une association française pour le nommage Internet, pour repérer les sites et savoir lesquels collecter. Ainsi 4,5 millions de noms de domaines français sont moissonnés chaque année. Il y a des choix humains qui ordonnent les collectes, ensuite la technique prend le relais : des robots fouillent et archivent les sites, parfois on archive les hyperliens, des tas de métadonnées. Cette opération une hybridation entre des choix humains et des choix techniques. »


• Agnès Magnien, directrice déléguée aux collections de l’INA : « On exerce une veille permanente qui nous permet d’élargir ou de supprimer des captations. Ensuite la question plus technique est de savoir à quel niveau de profondeur, à quelle fréquence on va capter. Pour le web, ce que nous avons mis en place c’est une captation à chaque fois que le site est modifié éditorialement. »





• Emmanuelle Bermès, chargée de l’archivage du web à la BNF : « C’est impossible d’avoir une conservation exhaustive d’internet car c’est une conversation qui change constamment en temps réel. Donc on est obligé de faire des choix, de collecter de façon à avoir quelque chose de représentatif de ce qu’est le web français aujourd’hui et que les historiens de demain pourront utiliser pour comprendre la société dans laquelle on vit dans toutes ses interactions. »




Combien d’archives sont conservées en 2016 ?

• Aujourd’hui, est stockée à la BNF une collection de 668 Teraoctets (To) d’archives qui s’accroît d’environ 120 Teraoctets par an, ce qui représente 26 milliards de fichiers. au total.




• Depuis 2006, l’INA a capté plus de 14 000 sites, 12 millions de vidéos, 12 000 comptes Twitter soit plus de 400 millions de tweets. L’Institut conserve donc plus de 50 milliards de pages depuis 2011.
 Soit un total de 4 200 Teraoctets archivés par l'INA. 


Où sont stockées toutes ces données ?

• Les collections de la BNF sont conservées entre les murs de l’institution. Emmanuelle Bermès : « La BNF a mis en place un système de préservation numérique qui s’appelle Spare et dont la vocation est de conserver sur le très long terme tous les documents numériques que la Bibliothèque nationale préserve ou produit. »




En raison des enjeux de préservation numérique de ces archives, il faut régulièrement les déplacer sur de nouveaux supports pour éviter qu’elles se dégradent.



Les données personnelles sont-elles aussi archivées ?

• Il y a une partie du web qui ne veut pas être archivée pour des raisons de restrictions techniques. Emmanuelle Bermès : « L’archivage de l’internet pose tout de suite la question du droit à l’oubli. Evidemment, la BNF ne passe aucune des barrières techniques qui sont installées par des sites comme Facebook pour protéger de l’information privée. »
 C’est-à-dire que les robots ne franchissent pas les pages qui demandent des mots de passe, des identifications. « On ne va pas chercher de l’information privée. Néanmoins, dès lors qu’une publication été communiquée à un public, c’est la définition du dépôt légal, elle a vocation à être conservée. »



Qui peut consulter ces archives ?

• Toute personne justifiant d’un projet de recherche peut consulter les archives du web. Mais parce qu’elles sont tenues par le Code du patrimoine et afin de protéger le droit d’auteur, ces deux institutions publiques n’ont pas le droit d’ouvrir largement les archives à la consultation. C’est pourquoi elles ne sont pas en ligne. Elles sont donc consultables sur place, à la BNF, ou dans l’une des 18 bibliothèques autorisées en région.



Archiver l’Internet, à quoi ça sert ?




Pour Louise Merzeau, enseignante-chercheuse en sciences de l’information et de la communication à l’Université de Nanterre, il y a trois points majeurs :



« Garantir un recours aux sources pour la recherche car le web est un média de flux très instable, beaucoup de contenus disparaissent ou changent d’adresse. »





« Le web est une mémoire au quotidien, c’est devenu un lieu de recherche pour vérifier le sens d’un mot ou consulter des carnets de recherche, des thèses en ligne.»
 


« Et puis c’est une ressource pour étudier des mouvements sociaux, des faits historiques. »


• Par ailleurs, « ce qui est très important dans l’archivage institutionnel fait à la BNF et à l’INA au titre du dépôt légal, c’est qu’il permet un accès de droit à tous les citoyens. Donc c’est aussi un moyen de contrecarrer les logiques d’enfermement, de concentration qui sont développées par tous les grands acteurs économiques du web aujourd’hui. »



Quel est le prochain enjeu pour l’archivage du web ?




• Jean-Baptiste Soufron, avocat et ancien secrétaire général du Conseil national pour le numérique : « Il y a un point qui aujourd’hui n’est pas archivé, ce sont les choix éditoriaux. Autrefois,quand on archivait les quotidiens, on archivait la une. Qu’est-ce que c’est l’équivalent de la une sur Facebook ou Twitter ? C’est l’algorithme. Aujourd’hui on ne s’y intéresse pas, et il va falloir s’y mettre le plus vite possible. »



Pour en savoir plus sur la rencontre Il était une fois dans le web, le hashtag #20ansDLweb a été archivé. 

Crédits image : Morgane Tual

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Couverture des Inrocks n°864 (juin 2012)

Faut-il jeter le journal de 20h? Oui répond le journaliste, ancien présentateur du journal d'Arte, William Irigoyen dans son essai, Jeter le JT, “Réfléchir à 20h est-il possible?”, publié aux éditions François Bourin. Il est notre invité cette semaine pour s'expliquer.

Chaque soir, les journaux télévisés de TF1 et de France 2 rassemblent encore plus de dix millions de téléspectateurs. Pourtant, cette grand messe de l'actualité fait de plus en plus débat. William Irigoyen, journaliste et présentateur (Arte Reportage) a choisi de se livrer à une critique en règle de ce rendez-vous quotidien.

“Ce livre interroge en premier lieu le contenu d’un journal, et sa réception par les téléspectateurs – ce qu’ils y trouvent et n’y trouvent pas.”

Pour les besoins de son analyse, il a regardé les JT pendant plusieurs mois en 2012 et il s'est également plongé dans les archives de 1982, 1992 et de 2002.

Les rédactions s'imitent

“Si les journalistes se singent – leurs collègues de presse écrite et de radio font de même –, comment espérer que les spectateurs ne s’en rendent pas compte ? L’information serait-elle condamnée au suivisme ? Aurait-elle abandonné sa mission d’exploration ?”
L’auteur regrette de voir les mêmes images diffusées sur de nombreuses chaînes (images AFP, AP, Reuters etc).

William Irigoyen pointe aussi du doigt le manque d’éditorialisation des journaux télévisés et critique la “pensée monolithique” qui envahit le 20 heures.

“La télévision, contrairement à la presse écrite, n’aurait-elle pas le droit d’avoir des éditorialistes ? L’injustice est flagrante mais quand on pose la question à des professionnels de l’audiovisuel ils vous répondent très souvent que la petite lucarne est un mass media qui s’adresse à tout le monde, que le public fait l’effort d’acheter un quotidien mais pas un JT. Au fil des ans, cette incapacité à porter sa voix a conduit les médias, et plus particulièrement la télévision, à se ressembler, à favoriser l’imitation au détriment de l’affirmation de soi.”

Durant l'entretien, nous avons diffusé cet extrait, cité dans le livre, du journal d’Antenne 2 du 15 septembre 1982 présenté par Bernard Langlois.

L’éthnocentrisme

Le journaliste d'Arte relève un manque cruel de curiosité internationale et, au contraire, un goût prononcé pour les sujets météorologiques, pour les marronniers et pour les faits divers. Selon lui, la télévision obéit à la loi de proximité: “un sujet qui se déroule à nos portes intéressera toujours plus. Un argument qui va à l’encontre de l’esprit d’analyse que l’on exige des journalistes.”
Par ailleurs, il déplore que la culture soit éjectée des journaux souvent au profit de vedettes en tournée promotionnelle.

La « BFMisation » du journal


“À force de vouloir tout dire en ayant constamment l’œil rivé à la montre, le journaliste télévisé devient parfois pathétique. Il n’écoute plus les hommes politiques à qui il demande d’abord d’être courts. Il n’écoute plus les sportifs qui peuvent avoir autre chose à dire que les formules enseignées par des conseillers en communication. Il n’écoute plus les économistes dont la prétention à tout comprendre avant tout le monde se heurte souvent à l’épreuve des faits. Qu’importe le propos, les inepties, les approximations, la langue de bois, tant que l’interviewé a rempli le contrat et n’a pas dépassé les trente secondes. Le JT veut toujours plus de séquences, toujours plus d’invités au lieu de valoriser le travail de ses journalistes.”


Le JT est constamment dans l’urgence explique William Irigoyen qui dénonce le rythme effréné des titres dans lequel le téléspectateur est tenu en haleine.

Omniprésence d’experts et abondance d’infographies

Selon l’auteur, les plateaux des journaux télévisés sont envahis par les spécialistes, souvent les mêmes, qui viennent remplacer la parole du reporter. Même réflexion en ce qui concerne les infographies, nouveau support pédagogique à caractère ludique, dans lesquelles il voit une "nouvelle mode". Pour William Irigoyen, “un reportage aurait pu remplir cette fonction puisqu’il a l’avantage de confronter un propos avec la réalité du terrain.”

Pourtant, de nouvelles écritures émergent et prouvent que les chaînes de télévision repensent leurs contenus en fonction de leur cible. C’est le cas de France 2 qui, depuis la rentrée 2014, a réaménagé son journal du soir en y ajoutant une séquence quotidienne de fact checking, L’oeil du 20h, tournée à la première personne (on y voit un journaliste qui enquête).
“Quand les sénateurs puisent dans la réserve”, sujet diffusé dans le journal de 20h du 30 septembre 2014

Toujours du côté de France Télévisions, le 6 novembre dernier France 4 a lancé L’Autre JT, un programme qui se présente comme une alternative au journal télévisé et qui se définit comme un contre JT. Pour en savoir plus sur ce que va être ce nouveau rendez-vous, nous avons rencontré Boris Razon, directeur éditorial de France 4 en charge des nouvelles écritures à France Télévisions.

L’objectivité

Objectivity by Sol LeWitt

"Les images ne peuvent en aucune façon être considérées comme neutres ou objectives, terme dont raffole pourtant une partie du grand public quand il critique le travail des journalistes. « L’acte d’informer (...) qui doit décrire (identifier-qualifier les faits), raconter (rapporter des événements), expliquer (fournir les causes de ces faits et événements) » change radicalement. Il ne peut donc y avoir de vision objective du monde. D’ailleurs, il n’y en aura jamais tant que des humains peupleront les rédactions. Sinon, autant remplacer les journalistes par des ordinateurs équipés de synthétiseurs vocaux qui relaieront une information après l’autre."

A travers cette réflexion, notre invité veut faire prendre conscience de l’importance démesurée de l’image. Pour lui, le journal télévisé serait devenu un spectacle où l’image est utilisée pour sa “force de frappe". Certes le JT repose sur l'image mais il faut le considérer dans sa dualité avec le son.

"Mais quand il montre – dommage qu’il ne fasse pas assez entendre – il est dans l’excès."

Pour conclure, le présentateur de la chaîne franco-allemande appelle à casser les codes du JT pour repenser sa mission et lui accorder des temps plus longs de réflexion. Pour lui, le JT peut évoluer à condition qu'il redéfinisse ses valeurs.


“Faut-il tuer le JT ? Oui. Et si la réponse est catégorique, c’est parce que le corps présente de trop nombreuses métastases. Cette mise à mort nécessitera, j’en suis convaincu, une reconstruction lente, laborieuse même, qui découragera les bonnes volontés.”


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“Nous pensons qu’une autre actualité est possible, vous informer sans trop se prendre au sérieux.”
Le 6 novembre prochain, France 4 va lancer L’Autre JT, un magazine d’information diffusé le jeudi à 23h15 et présenté par Arnaud Muller. Au menu, du gonzo reportage (du journalisme ultra subjectif), des hoax (des canulars), et du fact-checking (vérification des faits). Boris Razon, directeur éditorial de France 4 en charge des Nouvelles Écritures de France Télévisions, détaille ce nouveau programme.


"La capacité à rire nous paraît être une vraie différence"

L’Autre JT est un rendez-vous d’information qui entend proposer une alternative à l’information telle qu’elle est diffusée actuellement à la télévision, explique Boris Razon. C’est-à-dire qu’elle va tester de nouveaux codes d’information comme la satire, la subjectivité, la rumeur. “C’est une émission hybride, qui se veut moderne en parlant du monde avec sérieux tout en ne se prenant pas trop au sérieux.”

Dans un contexte qui évolue, France 4 s’adresse aux jeunes adultes, à ceux qui délaissent la télévision pour s’informer sur les supports numériques. On cherche à trouver une manière de proposer une offre d’information dans laquelle les jeunes générations puissent reconnaître.” Et pour se différencier, L’Autre JT choisit de traiter l’information de façon décalée.

Par ailleurs, toute l’ambivalence du nouveau programme de France Télévisions repose sur son titre. Alors que L’Autre JT est en fait un magazine d’information hebdomadaire d’une heure, il ne résonne pas avec actualité chaude. “C’est une offre alternative à mi-chemin entre l’information et l’humour.” Diffusé à 23h15 après Anarchy, la nouvelle fiction participative de la chaîne, L’Autre JT n’a pas été conçu comme un programme concurrent des grands-messes de 20 heures. Il se définit plutôt comme un contre JT c’est-à-dire “qu’il s’inscrit dans un rapport à l’information moins institutionnel que le journal télévisé tel qu’on le connaît”, précise le directeur éditorial de la chaîne. 

Autre nouveauté, le journaliste présentateur ne sera pas toujours seul en plateau. L’idée est de montrer aux téléspectateurs que le magazine est l’oeuvre d’une équipe et d’instaurer une ambiance collégiale. “Il nous semble important de sortir de l’incarnation massive pour rentrer dans les coulisses des sujets diffusés et d’entendre les journalistes debriefer leurs reportages.”


Bande-annonce : Avec "L'Autre JT", France 4

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Quel avenir pour les médias de langue française ?

L’Atelier des Médias était à la Conférence internationale sur l’avenir des médias francophones à Montréal. Pendant trois jours, des professionnels de l’information, des chercheurs, des blogueurs et des responsables de la francophonie ont débattu de l’avenir du journalisme en langue française à l’ère d’internet. Alors qu’il n’a jamais été aussi facile d’être en contact avec un francophone de l’autre bout du Monde, la francophonie doit trouver sa place entre opportunité des nouveaux moyens de communications et hégémonie de la langue anglaise. Tout au long de ce reportage, vous entendrez des responsables d’une télévision ivoirienne, d’un quotidien francophone au Liban, d’un site d’enquête en Tunisie... décrivant des situations toutes singulières. 

Les intervenants dans l’émission:




“Toute adaptation au contexte numérique nouveau s’accompagne d’impacts sur les organisations et leurs modes de fonctionnement. Nouveaux métiers, nouvelles compétences, nouvelles méthodes de travail, nouvelles hiérarchies professionnelles, c’est tout le mode de fonctionnement des médias qui est bousculé.”  Philippe Couve

Quelle stratégie web pour une francophonie en expansion ?

Pour Clément Duhaime, cet événement, fermé au public, vise principalement à dessiner des alliances pour la promotion du français dans l’espace numérique. Lors de cette grande rencontre, une soixantaine de participants venus de 18 pays ont participé aux trois panels de la conférence. Voici les problématiques abordées et les grandes idées qui s’en sont dégagées, d’après le rapport général de la conférence rédigé par Ibrahim Sy Savané :

Panel 1 : « Nouvelles techniques, nouveaux usages des médias »

  • les médias sont, de gré ou de force, soumis à la logique de l’offre et de la demande
  • une meilleure connaissance de l’audience est indispensable pour répondre aux nouveaux usages
  • la fascination pour la composante technologique ne doit pas faire perdre de vue la production de contenus attractifs, l’outil seul ne suffit pas

Panel 2 : « Quelles adaptations aux mutations technologiques et pour quels nouveaux publics ? »

  • mettre les avancées techniques, en particulier celle du numérique, au service de contenus culturels
  • maintenir voire renforcer les financements publics
  • développer une base de données d’experts et d’universitaires francophones susceptibles d’apporter des éclairages lorsque surviennent certains événements (France Médias Monde)

Panel 3 : « Quel espace médiatique francophone dans 10 ans ? »

  • le futur dépend de la capacité à créer y compris en associant des talents de divers pays (exemple d’Africa N°1)
  • en dépit des batailles entre grands groupes au niveau mondial, les médias francophones ont encore toutes leurs chances: la qualité de l’information, la valeur ajoutée éditoriale sont susceptibles de faire la différence
  • il ne faut pas minimiser les nouvelles formes du journalisme comme l’information citoyenne
  • l’impact d’internet sur les médias est encore à venir: des productions « low cost » verront le jour et contribueront à la création d’emplois

 

Quelques liens complémentaires

Rapport génaral de la conférence

Médias et francophonie: état des lieux, HEC Montréal

Rapport sur la francophonie économique de Jacques Attali

 

Les nouveaux enjeux de la francophonie pour les médias français, Les Echos

 

Extrait du rapport “La langue française dans le monde 2014”, Editions Nathan

 

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Le reportage fiction ReConstruire Haïti est récit multimédia en six chapitres signé Jean Abbiateci, Pierre Morel et Perceval Barrier. Il s’intéresse à ce qu’est devenu Haïti, quatre ans après le séisme de 2010. Et pour faire un état des lieux de la réorganisation du pays, il mélange reportage traditionnel et jeu vidéo. On parle outre-Atlantique de newsgame, de jeu informatif. Florent Maurin, concepteur de jeu et fondateur de The Pixel Hunt, signe la partie “ludique” de ce reportage interactif.

“Quatre ans après le séisme, embarquez avec nous dans ce reportage fiction multimédia. Pour reconstruire Haïti, saurez-vous faire les bons choix ? Ces choix sont souvent difficiles et nous vous proposons de les faire vous-même en vous mettant à la place des différents acteurs.”

ReConstruire Haïti vient de recevoir le prix de la meilleure initiative de journalisme en ligne dans le monde aux Online Journalism Awards à Chicago. Ce projet multimédia interactif concentre beaucoup de texte, des illustrations et des photos plein écran “à la manière d’un sujet de presse magazine”, comme l’explique Jean Abbiateci dans le making-off du reportage. Le lecteur doit simplement scroller parmi les 60.000 signes, 40 photos et 40 illustrations pour découvrir ce qu’est devenu Haïti, quatre ans après le séisme, surnommé “goudou-goudou”. 

© Pierre Morel

ReConstruire Haïti, c’est du reportage, mené par Jean Abbiateci et Pierre Morel, sur cinq thématiques abordées en profondeur comme l’agriculture, l’éducation, et l’urbanisation. Mais c’est aussi de la fiction mise en scène par des illustrations signées Perceval Barrier, et du newsgame développé par Florent Maurin.
Pour ce concepteur de jeux, le newsgame ou jeu informatif est un dispositif qui permet de mettre en scène de l’information en utilisant le mécanisme du jeu vidéo. En fait, l’utilisateur manipule des informations de façon assez ludique pour explorer un sujet souvent complexe. “L’idée principale est de faire passer un message de façon différente en installant une discussion”. Dans le cas de ReConstruire Haïti, le lecteur incarne différents acteurs: il peut être ministre, président d’ONG, investisseur étranger, et se retrouve face à un dilemme qu’il doit résoudre pour relancer le développement du pays. Au sixième et dernier chapitre, le lecteur est propulsé en 2020 et découvre les conséquences à long terme de ses mesures économiques.
S'il n'est pas applicable à tous les sujets, le newsgame reste une manière d’impliquer le lecteur qui veut s’informer sur une situation. "Ce n'est pas l'avenir du journalisme mais c'est un discours parfois plus adapté."

© Perceval Barrier



Jasmuel, artiste du collectif slam hors jeu

Voici d’autres liens pour en savoir plus sur le newsgame

Newsgames : entre appropriation des rédactions et investissement des internautes, Regards Sur Le Numérique
Manifeste pour un siècle ludique, Eric Zimmerman
Game In Society, le blog d’Olivier Mauco, game designer et doctorant en science politique, sur la place des jeux vidéo dans la société
Gamification et Serious Game, entretien avec Florent Maurin, FuturMag

Des exemples de jeux informatifs

Inside the Haïti Earthquake, le citoyen est en immersion dans 3 rôles : travailleur humanitaire, journaliste ou victime du tremblement de terre.

Jeu d'influences, l'internaute doit gérer la communication d'une entreprise internationale en crise grâce aux conseils de spin doctors (conseillers politiques).
Are vah !, un webdocumentaire interactif sur le projet de centrale nucléaire de Jaitapur en Inde
Réfugiés, “Incarnez l’envoyé spécial d’Arte et racontez les camps de réfugiés”

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« 
En France, depuis 2011, une personne s’immole par le feu tous les quinze jours sur la place publique. » C’est sur cette information déconcertante que s’ouvre « Le Grand Incendie », le webdocumentaire signé Samuel Bollendorff et Olivia Colo. Cette oeuvre multimédia, à l’esthétique sobre et efficace, donne la parole à ceux qui se sont immolés par le feu en France pour se faire entendre. Le Grand Incendie vient de remporter la 6ème édition du Visa d’or RFI-France 24 du webdocumentaire au festival de photojournalisme Visa pour l'image à Perpignan. Samuel Bollendorff est notre invité cette semaine.

« Sur le parking de leur entreprise, dans la cour d’école, devant le centre des impôts ou le Palais de l’Elysée, des hommes et des femmes ont choisi de s’immoler par le feu. Au-delà des faits divers restés sans écho, Le Grand Incendie raconte ces actes de contestation extrêmes et confronte la communication officielle à la voix des témoins.

 

A Lise Bonnafous, Djamal Chaar, Jean-Louis Cuscuza, Rémy Louvradoux, et à tous ceux qui n’ont pas été entendus. »

A propos du webdocumentaire

 

Un geste contestataire

Le webdocumentaire Le Grand Incendie propose de revenir sur les histoires de Rémy Louvradoux, Djamal Chaar, Lise Bonnafous et de quatre autres personnes qui ont voulu se faire entendre en s’immolant par le feu. Un acte d'une violence inouïe, un drame social peu visible et pourtant très inquiétant. « Tout le projet du webdoc reposait sur la portée contestataire de ce geste », explique son auteur, Samuel Bollendorff. On se souvient du suicide par le feu du Tunisien Mohamed Bouazizi, marchand ambulant de Sidi Bouzid en décembre 2010, qui a déclenché la révolution tunisienne contre le régime de Ben Ali. « C’est un geste symbolique fort, reconnu comme tel lorsqu’il a lieu à l’étranger. Mais quand il s’agit d’un suicide en France, on met en avant la fragilité psychique de celui qui est passé à l’acte et derrière laquelle on se cache pour ne pas entendre la portée contestataire du message. »

Pourquoi ce phénomène est-il si peu visible en France ? Pour le professeur Maurice Mimoun, chef du service des grands brûlés à l’hôpital Saint-Louis, les médias traitent l’immolation par le feu comme un fait divers, banalisant le phénomène. Par ailleurs, la prise de parole officielle du politique ou du PDG balaye toute interrogation sur la symbolique du geste et du lieu.

Ziad Maalouf et Samuel Bollendorff au festival Visa pour l'image (Crédit photo: Anthony Ravera)
 

Rémy Louvradoux, "préventeur" aux ressources humaines de France Télécom s’est suicidé le 26 avril 2011 sur son lieu de travail. Le webdoc s'ouvre sur une lettre qu'il a écrite: "Lettre ouverte à mon employeur et à son actionnaire principal". 

Manuel Gongora, agent du service de propreté du Grand-Lyon, a survécu à ses brûlures. Il raconte lui-même son histoire, cette violence contre lui-même qui était pour lui le seul moyen de se faire entendre. « Je n’ai jamais voulu mourir, je voulais protester et je voulais que ça se fasse dans un coup d’éclat pour faire bouger les lignes. »

Djamal Chaar s'est immolé le 13 février 2013 dernier devant l'agence Pôle Emploi de Nantes. « J’ai travaillé 720 heures et la loi c’est 610 heures alors Pôle Emploi a refusé mon dossier. »

« L’immolation par le feu est un symptôme du délitement du service public, de la remise en question du projet social français. On parle de personnes qui ne se reconnaissent plus dans le travail qu’elles accomplissent aujourd’hui, dans la gestion manageriale du service public ou encore dans le traitement éventuellement inhumain des allocataires du chômage. Et refuser de l’entendre, c’est continuer à s’engouffrer dans une société qui ne fait plus vraiment attention au coût humain de son évolution. »

 Maurice Mimoun, chef du service des grands brûlés à l’hôpital Saint-Louis

 

La voix au centre du dispositif narratif

« Le Grand Incendie répond à tous les critères du webdocumentaire. L’utilisation des images et de la vidéo, la mise en avant innovante de l’audio et de l’élément web, servent l’histoire et non l’inverse », a déclaré Olivier Laurent rédacteur en chef de "Time LightBox" et président du jury du Visa d’Or.


Discours de Didier Lombard, à l'époque PDG de France Télécom

Pour servir leur récit, les deux auteurs du webdocumentaire ont choisi de placer la voix au centre de leur œuvre. La narration se déroule sous forme de photos fixes, de séquences vidéo, avec une voix qui suit un électrocardiogramme, "symbole d’une société qui va mal". C’est au spectateur de décider s’il écoute les voix officielles des chefs d’entreprises et des DRH, ou s’il préfère le témoignages des familles.

« L’enjeu était de fabriquer un dispositif qui permette de placer le spectateur dans une situation d’écoute. La plupart des personnes dont nous parlons ne sont plus là pour témoigner de leur geste. Alors, il fallait donner à voir le vide et l'absence de ces lieux où elles se sont immolées par le feu, et ensuite entendre les récits des témoins. »

 

Au départ, Samuel Bollendorff et Olivia Colo travaillaient sur un autre projet au service des grands brûlés de l'hôpital Saint-Louis. Ils ont vu arriver plusieurs cas d’immolation par le feu et en enquêtant sur le sujet, ils se sont rendus compte qu’il n’y avait aucune statistique sur ce phénomène. Attirés par la dimension sociale et politique de ce geste contestataire et surtout étonnés par l’absence de répercutions, les deux auteurs ont consacré trois ans à leur webdocumentaire. Trois années pendant lesquelles ils ont contacté les familles, les témoins, les entreprises, les survivants pour porter le sujet à la connaissance de tous. 

 

 

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Inkyfada et Mada Masr : deux médias arabes engagés

L’Atelier des médias était à Marseille il y a quelques jours dans le cadre d’Ebticar-Media, une rencontre placée sous le signe de l’innovation média dans le monde arabe. Nous avons profité de ce moment pour interroger deux jeunes figures du journalisme et de l'indépendance d’esprit du monde arabe: Lina Atallah d’Egypte et Malek Khadhraoui de Tunisie. Retour sur leurs expériences et leurs projets respectifs : Mada Masr et Inkyfada.


Plus de trois ans après les soulèvements populaires en Egypte et en Tunisie, qui ont mis fin à des dictatures en place depuis plusieurs décennies, certains médias sont encore porteurs de liberté et d'espoir. Les journalistes
Lina Atallah et Malek Khadhraoui ont tous deux ont créé leur journal, preuve que la lutte pour une presse libre et indépendante continue.

Mada Masr, le journalisme indépendant et  progressif

Il y a deux ans, Lina Atallah et sa rédaction ont été renvoyés du journal qu’ils publiaient, Egypt Independent, version anglaise d'Al-Masri Al-Youm. Le groupe auquel ils appartenaient a décidé de "supprimer l’édition", malgré son succès depuis cinq ans, citant des raisons financières. Vingt quatre journalistes et rédacteurs ont perdu leur travail. Leur liberté de parole et leur indépendance d’esprit ne collait plus avec la stratégie du média qui les employait. Rapidement, la rédaction comprend qu'il s'agissait en fait d'un acte politique puisqu'après la fermeture de l'édition, Egypt Independent renaît de ses cendres avec une nouvelle équipe et une ligne éditoriale beaucoup moins libre (adaptée à celle du régime pro-militaire qui allait prendre le pouvoir en juin 2013). "L'édition imprimée hebdomadaire avait déjà été censurée par le groupe à cause d'un article qui évoquait le maréchal Tantaoui ("Is Tantawi reading the public’s pulse correctly?”), homme fort de l'armée à l'époque. Notre liberté de parole ne plaisait pas à l'édition en arabe Al-Masri Al-Youm, notamment lorsque nous évoquions l'armée égyptienne."

Avec du recul, la journaliste se dit soulagée de la fermeture du titre.

"En tant que média privé, Egypt Independent était très important car il incarnait une autre forme de journalisme que celle des médias de l'Etat. Mais après la révolution, on a découvert que ces médias n'étaient pas non plus indépendants. C'est une des leçons post-révolution que nous sommes en train d'apprendre. Il y un intérêt mutuel entre l'armée et les médias indépendants: l’institution militaire a besoin du pouvoir médiatique pour influencer l'opinion publique et les médias privés ont besoin de l'armée pour continuer à exister. Pour l'instant, nous n'avons pas vu émerger de modèle de presse indépendante en Egypte."

Lina Atallah et son équipe rebondissent en créant Mada Masr, un site d'information indépendant. Ils ont fait le choix de lancer un média bilingue arabe-anglais pour être lus par le plus grand nombre. Le 30 juin 2013, Mada Masr voit le jour sur la Toile. Une date qui n’a pas été choisie au hasard puisqu’elle a marqué l'Egypte par d'importantes manifestations concluant à la chute du général Morsi. "A ce moment-là, on a clairement vu une polarisation des médias entre le régime des Frères musulmans et celui de l'armée. Aucune voix n'a essayé de couvrir les événements de façon autonome.” C’est pourquoi, d’un point de vue éditorial, la rédaction du site entend couvrir l’actualité en profondeur. Contrairement aux médias généralistes égyptiens qui prennent position sur les faits d'actualité, Mada Masr veut comprendre ce que les faits signifient dans l’histoire du pays.

“Pour le moment, le média est mal identifié”, confie la journaliste. Dans un contexte politique confus, la diversité de la presse n’existe plus.

Inkyfada, le web magazine qui prend son temps

L’année dernière, Malek Khadhraoui et ses journalistes ont démissionné de Nawaat pour marquer leur désaccord avec la stratégie de ce blog collectif, symbole de la résistance tunisienne.

Au mois de juin 2014, ces anciens de Nawaat ont lancé leur propre média, Inkyfada, un web magazine tunisien qui rassemble des journalistes, des développeurs et des graphistes. “Ici on prend le temps pour une information qui compte et un contenu recherché. L’idée est de revenir sur des sujets anxiogènes pour donner des éléments de compréhension aux Tunisiens sur la société dans laquelle ils vivent.”

Inkyfada.com s’inscrit donc dans la lignée du slowjournalism en réaction aux mauvaises habitudes de l’après révolution.

"Avant le départ de Ben Ali, c'était important que les gens donnent leur avis parce que c'est ce que le régime ne voulait pas. Aujourd'hui, les médias, à l'époque muselés, font de l'opinion. Le réseau social Facebook, qui était un outil formidable pendant la révolution, est devenu une vraie jungle de l'information où tout est prétexte au commentaire, à la l'intox et à la propagande."

L’autre force du projet Intyfada est du côté technique. Il rassemble plusieurs compétences (journalistes, graphistes et développeurs) pour la construction “d’objets journalistiques”. Le média utilise les nouvelles technologies du web au service de l’information, pour faire de chaque navigation une expérience narrative unique. C’est le cas par exemple de cette carte interactive du terrorisme en Tunisie.


L’une des leçons que peut tirer le journaliste tunisien de la révolution est que très peu de
choses ont changé en Tunisie même si le pays a gagné un espace de liberté d’expression qu’il n’a jamais connu. “Il y a une certaine forme d'amertume quand on se penche sur les sujets qui ont poussé la population à descendre dans les rues pour manifester. La justice et la police, par exemple, n’ont toujours pas été réformées et les libertés individuelles sont encore bafouées par ces institutions.” En témoigne leur enquête Oui, la torture existe toujours en Tunisie, réalisée par Sana Sbouai.

L'horizon de la liberté

Quant à l’avenir de la presse, les deux journalistes s’accordent à dire que le monde des médias assiste à l’émergence d'une nouvelle forme d'institution médiatique où les actionnaires ne sont plus les seuls décisionnaires de l'avenir du média. “En France, aux Etats-Unis ou dans le monde arabe, on assiste à une prise de position de la part des journalistes. On voit fleurir des projets de publications indépendantes créés par des journalistes partout dans le monde. Ce qui signifie que nous sommes dans une réflexion globale sur l'avenir des médias et sur la place de la rédaction dans ce système économique contraignant.”

Les projets soutenus par Ebticar

 

Le développement des médias en ligne dans toutes les régions du monde, et de manière plus visible dans le monde arabe, transforme en profondeur le secteur des médias. Ebticar-Media souhaite soutenir les acteurs de ce changement en leur apportant un financement qui leur permettra de développer et structurer leurs projets. Les 8 et 9 juillet, le jury s’est réuni à Marseille pour sélectionner 11 projets sur les 130 candidatures reçues:

 

 

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Radio Passagers, le média de ceux qui passent

Radio Passagers, une radio collective et gratuite pour les migrants. C’est le projet que vient de lancer le journaliste Léonard Vincent qui a imaginé une université libre de la route. Il s’adresse à une population trop souvent désoeuvrée et livrée à elle même. Léonard Vincent est notre invité cette semaine.

Radio Passagers est une agence de production de programmes radiophoniques à destination des migrants, réfugiés et demandeurs d'asile. Ce projet, imaginé par Léonard Vincent, correspondant de RFI à Rabbat et écrivain français, a pour vocation d’accompagner "ceux qui passent". En voyageant sur les routes d’exil, le journaliste a été frappé par la solitude et l'ennui des migrants. "Ces jeunes sont dans un état de détresse physique et de vide psychique. Traqués par la police, ils se cachent et se sentent coupés du monde.” C’est pourquoi, il a lancé une plateforme gratuite et accessible à tous, où les voyageurs peuvent télécharger du contenu audio en français grâce à leur mobile. “S'il y a une chose qui ne lâche pas les migrants sur les routes, c'est leur téléphone portable. C'est ce qui les relit au monde. Et pour se distraire, quelque soit l'endroit où ils se trouvent, ils s'échangent des fichiers de musique.”

Une radio pour et par les migrants

Radio Passagers est donc une radio libre en ligne qui veut répondre au besoin de s'informer, de communiquer et de se distraire des migrants. “Je voudrais fournir aux auditeurs des cours, des reportages, des histoires, du contenu qui leur permettrait de se relier entre eux à travers les frontières." Alors, pour son fondateur, l’association Radio Passagers est un atelier ouvert, un outil qui appartient à ceux qui l’écoutent et le construisent. Une fois financée, la plateforme sera animée et coordonnée par un producteur à plein temps à Paris. Les reportages sont fabriqués par les correspondants et pigistes de RFI ou d'autres médias francophones en poste dans les pays de transit ou de destination, ainsi que les migrants eux-mêmes. “Le but est qu’ils s’approprient l’outil pour en faire leur propre radio. Ces jeunes sont en âge et en capacité de créer, de structurer leur pensée et de s'exprimer dans la belle langue qu'est le français."

Pour Léonard Vincent, l’objectif de Radio Passagers est surtout de cultiver les migrants, de les aider à s’intégrer dans le pays d’accueil en les renseignant sur le monde dans lequel ils évoluent. "Aucun média ne s'adresse directement à eux en leur parlant de leurs droits ou des risques qu’ils encourent. Personne ne vient occuper la place laissée vide par la dureté de l'exil. Quand on parle de questions migratoires, on n’entend jamais les personnes concernées. Alors, Radio Passagers sera un média fait par eux et pour eux."

Les voix de quelques passagers

  • Tony le guide camerounais, à Oujda, près de la frontière algérienne

  • Puis d’un colosse gambien, au chaud près de sa théière

  • Mais aussi une femme en chaise roulante qui s’appelle Marie

  • Ou bien encore dans une chambre clandestine, sans fenêtre, à Rabat, dans la "favela" de Taqaddoum, avec un très jeune garçon prénommé Moktar et son ami Abdelkerim

Pour soutenir le projet, rendez-vous sur la plateforme de crowdfounding (financement participatif) Ulule. Un système de « vases communicants » financier soutient le budget de fonctionnement, qui s'appuie par ailleurs le sponsoring de certains programmes et les cotisations des membres de l'association: les visiteurs du site peuvent acheter, pour la somme de leur choix, du temps d'antenne. Les donateurs ont le choix de fabriquer à leur guise, avec l'équipe de Radio Passagers, le temps d'antenne acheté ou de l'offrir à la radio.

Les programmes sont classés en 4 grandes catégories :

Le passé : histoire des pays, des peuples, du présent, des phénomènes de migration...

Le présent : apprentissage des langues, des métiers, des traditions, des droits, des devoirs...

Les autres : dialogue entre migrants séparés, entre familles divisées, entre ceux qui sont partis et ceux qui ne le sont pas...

Soi-même : création des migrants, de leurs idoles, de leurs proches, de leurs soutiens...

L'absence d'une antenne « linéaire » permet de proposer des programmes selon leur rythme de fabrication, de n'être pas tenus par le remplissage d'une grille, de gérer la fourniture de l'antenne selon l'actualité, les opportunités, la créativité de l'équipe de production.

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Retour sur #MondoblogAbidjan

Photo de classe devant Fraternité Matin

C’est à Abidjan en Côte d’Ivoire que s’est tenue du 2 au 12 mai la troisième formation Mondoblog. Et la famille ne cesse de s’agrandir puisque cette année nous étions plus de 70 personnes (blogueurs et formateurs confondus) à participer à cette aventure.

Les blogueurs, originaires de 26 pays, ont été formés pendant dix jours aux nouvelles techniques journalistiques et aux outils numériques tout en réfléchissant aux enjeux qu’ils représentent. Si les blogueurs s’expriment sur la toile, ils ont également eu l’opportunité de parler au micro d’RFI, délocalisée à Abidjan à l’occasion de la vingtième anniversaire des ses fréquences FM ivoiriennes.

(Billet écrit avec Manon Mella)


Mondoblog, un projet imaginé il y a quatre ans par Philippe Couve et Cédric Kalonji, est désormais porté par l’équipe de l’Atelier des médias (Ziad Maalouf, Simon Decreuze, Raphaelle Constant, Manon Mella et Dylette Sadaoui) en partenariat avec l'Institut français et l'Organisation Internationale de la Francophonie. Il s’agit d’une plateforme de 350 blogueurs qui combine un média et un processus de formation internationale. Durant six mois, l’équipe de RFI a enseigné à distance la prise en main du blog, l’organisation des contenus, la structuration du site. Elle a suivi quotidiennement les publications de ces soldats du web et fait des retours personnalisés à chacun. Finalement, 67 d’entre eux ont été sélectionnés pour 10 jours de formation dans la capitale économique de Côte d’Ivoire. Retour sur #MondoblogAbidjan 2014.

(Crédit photo: Manon Mella)

Mondocamp : les blogueurs donnent le "la"

 

La formation s’est ouverte ouverte dimanche 4 mai sur un barcamp, une “non-conférence” où tout le monde participe, axée sur le futur de la plateforme. Cette rencontre participative avait donc pour ambition de réfléchir à plusieurs voix à l’évolution de Mondoblog et aux besoins des blogueurs. Pendant ce temps de travail collectif, contributeurs et formateurs ont échangé autour des 18 sujets qu’ils ont mis à l’ordre du jour. Au programme, notamment, la création d’une application mobile Mondoblog, le mode de recrutement des futurs blogueurs, la stratégie digitale de la plateforme sur les réseaux sociaux ou le statut du Mondoblogueur...

 

Tjat Bass a, par exemple, proposé que les blogueurs obtiennent une carte de membre Mondoblog pour "plus de légitimité sur le terrain". “Mondoblog doit devenir un label”, insiste de son côté Loïc Alex Samy Mba au sujet d’un éventuel code d’honneur du Mondoblogueur. “Moi quand je suis entrée à Mondoblog, j’ai eu la chance d’avoir des parrains pour m’expliquer comment éditer un article”, martèle la camerounaise Danielle Ibohn

Nous proposerons bientôt une restitution écrite des principales idées avancées lors de ce barcamp.

 

Barcamp Mondoblog (Crédit photo: Manon Mella)

A Abidjan, tout au long de la semaine, les 67 internautes ont reçu différentes formations. Pierre Romera (Journalisme ++) les a sensibilisé au datajournalisme, Grégoire Pouget et Jean-Marc Bourgignon (Reporters sans Frontières) ont insisté sur les questions de sécurité informatique et Julien Pain s’est concentré sur l’authenticité des images. Ce samedi, Cléa Kahn-Sriber (RSF) dressera l’état des lieux de la liberté d’expression en Afrique.

En parlant de parole libérée, les blogueurs ont pu rencontrer Venance Konan, directeur du quotidien local Fraternité Matin et parrain de la formation 2014. Le point fort de la semaine revient à Philippe Couve, alias “papa Mondoblog”. Pour la première fois, les membres des trois saisons ont découvert le "père fondateur" de la plateforme.

L’Atelier des Médias confie son micro aux Mondoblogueurs


Si les blogueurs s'expriment le plus souvent sur la toile, cette fois ils ont eu l'opportunité de parler au micro d'RFI, délocalisée à Abidjan (à l'espace Latrille Events) à l'occasion de son vingtième anniversaire local.

Pendant 3 jours, les blogueurs se sont préparés à l'exercice lors d'un "commando radio" piloté par Ziad Maalouf qui a confié son micro aux blogueurs. Les idées n’ont pas manqué : libération de la parole, statut et légitimité du blogueur ou encore impact du blogging sur le monde.

 

C'est Dania, journaliste camerounais, qui a joué le fil rouge. Pendant une heure, il a présenté l’émission sous les yeux amusés de Ziad et du public.

Dessin de Marine Fargetton

Babeth a ouvert le bal avec ses humeurs nègres. Son blog est son espace d’expression où elle “partage ses états d’âmes et ses nègreries comme dirait l’autre”.

Isabelle de l’Île de la Réunion qui s'est chargée de dresser la typologie des différents blogueurs. Parmi eux, le blogueur engagé, l’idéaliste “plein de grandes théories qui rêve de changer le monde”.

Chantal (Congo) et Jean-Robert (Villeurbanne) ont décidé de s’exprimer à l’unisson: “On nous appelle les moutons noirs. Des hors la loi du journalisme. Des exaltés, des excités, des énervés permanents” disent-ils. À tout cela, ils répondent non. “Nous mettons notre énergie au service de la vérité.”

En tout, ils étaient 17 sur scène lors de cet événement festif à écouter dans le lecteur ci-dessus. Retrouvez, ci-dessous les coulisses de cet enregistrement et de ceux des autres émissions présentes à Abidjan.

 


20 ans de RFI à Abidjan - Les coulisses par rfi

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Crise ouverte à Libération

Cette semaine, l’Atelier des médias diffuse une émission spéciale Libération. Nous avons suivi deux événements organisés par les salariés du quotidien français. Samedi 15 mars, le journal a ouvert ses portes au public pour une journée #OpenLibé de rencontres avec une rédaction en désaccord avec ses patrons. Onze jours avant, un barcamp (une “non-conférence” où tout le monde participe) sur le futur du journal était organisée à NUMA, un espace dédié aux nouvelles technologies au cœur de Paris.

Lors de ces deux manifestations, nous avons rencontré des salariés et des lecteurs de Libération pour comprendre ce que vit ce quotidien et vous raconter, à travers leur regard, les difficultés qu’il traverse aujourd’hui.


Le quotidien français
Libération vient de fêter ses 40 ans sur fond de crise. Depuis le mois de février, les salariés du journal co-fondé par Jean-Paul Sartre résistent face au projet de certains de leurs actionnaires. Bruno Ledoux souhaite, en particulier, transformer, avec l’appui du designer Philippe Starck, le siège du quotidien en un lieu culturel, un restaurant, un réseau social et déménager la rédaction. En réponse, les employés ont choisi de mener un combat, ouvert, public, sous la bannière de leur "une" du 8 février 2014, la désormais historique “Nous sommes un journal”. Nous sommes un journal est devenue une rubrique dédiée à leur combat et ses coulisses dans le journal papier et sur le site. C'est également un blog, un compte Twitter et une page Facebook. Pour défendre leurs idéaux, ils imaginent, en s'appuyant sur les lecteurs, ce que peut devenir leur journal. Quels métiers, quels lecteurs ? Quel projet commun ? Quelles mutations ? Quel modèle économique ?

 

Libération(s) : Que sera Libé demain ?

 

"J’imaginais la création d’un lieu dans la rédaction, autour duquel des gens de divers horizons pourraient graviter"  (Crédit photo: Manon Mella) 

 

Mardi 4 mars, Libération s’associait à l’espace dédié aux nouvelles technologies parisien NUMA, pour organiser un barcamp autour de l’avenir du journal. Le choix de ce lieu (à la fois incubateur de start ups, réseau social, bar, restaurant) n'était bien entendu pas fortuit. Pour nourrir la réflexion menée par les salariés de Libé sur l’avenir du journal, cette rencontre participative avait pour ambition de “réfléchir à plusieurs voix et dans plusieurs voies, au cours d’ateliers thématiques”. Au programme, il y avait des échanges de réflexions et des confrontations entre salariés du quotidien, lecteurs, acteurs des nouvelles technologies et journalistes. 

“On se sert de cet événement pour trois choses : faire remonter de nouvelles idées: trouver des pistes exploitables par les salariés de Libé qui sont en train de réfléchir à un nouveau projet pour contrer celui des actionnaires.

Débattre autour des idées qu’ils ont et les tester auprès d’un autre public. Mettre en relation les journalistes avec des personnes qui vont pouvoir approfondir leur travail.”    


Maël Inizan
, salarié de Silicon Sentier (l’association à l’origine de NUMA), a été interpellé par le projet des actionnaires du journal. “J’imaginais la création d’un lieu dans la rédaction, autour duquel des gens de divers horizons pourraient graviter. C’est exactement le principe de NUMA.” La façon dont les journalistes ont pris leurs lecteurs à parti avec le mouvement “Nous sommes un journal” a poussé Maël et son équipe à contacter les salariés du journal, leur offrant une opportunité de poursuivre leur démarche”.

Atelier "Modèles économiques" au barcamp du 4 mars 2014 (Crédit photo : Manon Mella)


Un barcamp, “format d’animation collective”, suit quelques règles simples. Après le lancement du thème par les deux organisateurs Paul Richardet, l’un des fondateurs de NUMA, et Olivier Bertrand, journaliste à Marseille pour Libération et représentant syndical, tout le monde s’est présenté en trois tags (mots-clés). Une petite centaine de personnes se prête au jeu.Dans un deuxième temps, c’est aux participants d’établir l’ordre du jour. Le credo de la soirée: l’innovation naît de la confrontation des différentes compétences. Ceux qui le souhaitent inscrivent des propositions d’atelier sur un tableau et le défendent ensuite au micro pour former des groupes. De “la valeur de l’info” à la question du lieu, en passant par “le rapport aux lecteurs” et “les modèles économiques”, les participants débattront jusqu’à 22h.

 

“Nous sommes un journal”

“Quand les journalistes reçoivent le projet de Bruno Ledoux, une partie d’entre eux croient à une blague. Le texte est tellement éloigné de toutes les discussions que nous avons depuis quatre mois.”

 

Olivier Bertrand définit trois chantiers actuels au sein du journal. “Le premier est financier puisqu’on cherche tous les mois de quoi boucler le journal et payer les salaires. Le second est un souci de confiance envers les actionnaires. La fracture est tellement forte que j’ai du mal à envisager qu’on puisse rétablir le journal ensemble. Aujourd’hui, le plus urgent est de construire un projet qui soit commun à des journalistes et des actionnaires.”

Les yeux cernés, le journaliste assure prendre l’expérience du barcamp très au sérieux. Il voit cette soirée du 4 mars comme un socle pour continuer à élaborer un projet qui ne soit pas uniquement un projet de journalistes. Charlotte Rotman, journaliste au service politique, confie combien il est important de vivre la crise de manière publique. L’entre-soi est fatal et Libé n’en veut pas. L’idée est d’envisager des solutions pour le journal en agrégeant d’autres savoir-faire tout en gardant notre identité.”   

 

Et Olivier Bertrand de confirmer: Notre "une" du 8 février a peut être été mal interprétée. Nous voulons bien devenir un café, un lieu culturel, un incubateur de start-ups à condition que tout cela se construise autour du journalisme.”


Barcamp pour Libé à NUMA, par Ivan Sigg

 

Retrouvez les comptes-rendus des ateliers à l’adresse suivante:

http://bit.ly/liberation-s


#OpenLibé



Samedi 15 mars, la rédaction de Libération ouvrait ses portes pour que les lecteurs du titre puissent "rencontrer l'équipe" et "débattre de l'avenir du journal".
Les derniers étages du 11 rue Béranger à Paris ont vu défiler des centaines de personnes venues apporter leur soutien, des journalistes d’autres rédactions ou de simples curieux accompagnés de leurs enfants. Élodie, enseignante se dit “attachée au pluralisme de la presse. Elle a découvert, en discutant avec certains journalistes, les contraintes d’un journal qui publie quotidiennement ”. Alexandre, jeune journaliste, imagine un Libé de demain “ouvert sur le numérique avec de nouvelles signatures”. Renaud, un abonné du quotidien, veut faire découvrir les locaux à sa fille Mila, et vivre un moment de solidarité avec ses amis qui travaillent à Libération”.


#OpenLibé a attiré des centaines de visiteurs (Crédit photo : Raphaelle Constant)

Une visite guidée de la maison, commentée par la journaliste Patricia Tourancheau, nous permet de déambuler, palier par palier, autour de la vis, “le poumon de la rédaction”. Libération est installé depuis 1987 dans un ancien parking. Ce que les journalistes appellent "la vis" est une rampe centrale qui servait aux voitures. Certains visiteurs s’arrêtent devant les milliers d’archives tenant les murs, d’autres découvrent les open-space (vides, samedi c’est jour de repos) où s’empilent journaux, affiches et livres. Au service culture, un lecteur s’entretient avec le journaliste de Libé, Christian Losson, sur la nouvelle formule Week-end. De l’étendue des tâches sur la moquette à l’exposition des unes les plus marquantes du titre, Libé est mis à nu.

Au dernier étage, dans la salle de rédaction (dite salle du Hublot) pleine à craquer, sont organisés des débats comme “Libé et les gauches” ou “Quelle presse pour demain?”. Quelques étages plus bas, chacun peut se faire tirer le portrait par un photographe de Libération. Enfin, au 9ème étage, les visiteurs arrivent sur la terrasse qui offre une vue panoramique sur Paris. On peut y déguster une part de gâteau vendue à prix libre. “C’est un vrai luxe de bosser ici, confesse Patricia Tourancheau. Dès qu’il fait beau on interviewe les invités sur la terrasse plutôt que dans un café.”

 

Une journée portes ouvertes à Libé par Fanny Lesbros



Les années 80, l’âge d’or de Libération


Exposition des "unes" de Libé (Crédit photo: Raphaelle Constant)


Jusqu’en 1981, le journal est dirigé par ses salariés. L’arrivée de Serge July marque la fin de la première formule du quotidien, une pagination réduite sans publicité, qui se vendait à 45 000 exemplaires. Quelques mois plus tard, le co-fondateur de
Libé lance la deuxième version du journal symbolisée par le losange rouge. Patricia Tourancheau explique que c’est en 1988 que le journal français atteint son acmé: il compte 420 salariés et tire à 195 000 exemplaires chaque jour en France. “A la fin des années 80, on a connu l’euphorie. Serge July promettait 500 000 ventes pour les années 1990.”

Pour revivre la journée #OpenLibé en tweets et en photos, c’est par ici: http://bit.ly/1garfSR

Aujourd’hui, le titre emploie 250 salariés. Le journal vend en kiosques et en librairies 27 000 exemplaires, compte 25 000 abonnés au journal papier, et 12 000 abonnés numériques. Et Patricia Tourancheau d’ajouter: “Il faut quand même savoir qu’un Libé est lu sept fois en moyenne". Dans le couloir, un lecteur vient remettre à Camille Gévaudan, journaliste médias à Libération, le numéro sans photo du quotidien (jeudi 13 novembre 2013) qu’il a entièrement illustré. Je suis très émue. On ne se rend pas compte de la deuxième vie qu’a le journal une fois qu’il passe du côtés des lecteurs. On en a pris conscience depuis que nous avons lancé le mouvement “Nous sommes un journal. On va le photocopier et l’accrocher partout.”

Les journalistes ont ouvert les différents services aux visteurs (Crédit photo: Raphaelle Constant)

 

Il y a quelques jours, le principal actionnaire de Libé, Bruno Ledoux, affirmait qu’une restructuration « inévitable » et « très conséquente » s'impose au sein du journal. « Il y aura moins de journalistes qu'aujourd'hui ». Le nouveau président du directoire, François Moulias, annonçait quant à lui deux options possibles à Libération. Soit un investissement d'au moins 10 millions d'euros permettant de pérenniser le titre, soit un dépôt de bilan, selon un communiqué interne des élus du personnel repris par Le Monde.

Jeudi 20 mars, le trio Pierre Bergé-Xavier Niel-Matthieu Pigasse, propriétaires du Monde et bientôt du Nouvel Observateur, a indiqué suivre la situation de Libération avec attention. Si accident il y a, ce qui peut vouloir dire un dépôt de bilan, à ce moment-là nous aviserons et nous verrons", a dit Matthieu Pigasse au micro de France Inter. "On ne peut pas aimer la presse et rester indifférent au sort de Libération."

 

Que sera Libé demain ? Où mènera la r/évolution des salariés du journal de Sartre et July ? Face aux difficultés et aux incertitudes, il n’y a, en tous cas, pas de résignation. Le journal, et ses salariés ne ferment aucune porte. Il vivent une crise ouverte, combative et... libératrice.

 

 

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Syrie : journaux intimes d'une révolution


Ce samedi 15 mars marque le troisième anniversaire de la révolution et de la guerre civile en Syrie. A cette occasion, l’Atelier des médias a rencontré Caroline Donati, journaliste à Mediapart et co-auteure du projet multimédia Syrie, journaux intimes de la révolution, et sa réalisatrice Carine Lefebvre-Quenell. Grâce à leurs caméras, trois jeunes activistes syriens racontent leur résistance au quotidien. Caroline et Carine nous racontent comment est né ce projet.


Le 15 mars 2011
, une première vague de manifestations pacifiques du peuple syrien éclatait pour réclamer des réformes et lutter contre la corruption. Le régime de Bachar Al-Assad a répondu par une répression d’une violence inouïe, plongeant le pays dans la guerre civile dont les victimes se comptent aujourd’hui par dizaines de milliers. Une
enquête récente d’Annick Cojean pour Le Monde raconte comment le viol est utilisé par les troupes du président Assad comme une arme de destruction massive. Elle montre un régime syrien sans limites dans l’utilisation de la torture et de pratiques inhumaines et dégradantes à l’égard des femmes, des familles et des individus qui s’opposent à lui.

Deux cents journalistes et net citoyens ont trouvé la mort depuis le début de la révolte syrienne. Vingt et un journalistes sont toujours retenus en otage ou portés disparus.

Ce bilan montre à quel point il est difficile mais essentiel de raconter cette guerre. Raconter le conflit syrien de l’intérieur c’est l’ambition du dispositif multimédia mis en ligne récemment par Arte et Mediapart : Syrie, journaux intimes de la révolution.

 

“ Révolution ? Révolte populaire ? Guerre civile ? Que se passe-t-il en Syrie ? Ce web documentaire est une carte blanche que nous offrons à trois jeunes syriens : Ils filment eux mêmes des moments de leur vie dans la révolution, comme  un journal intime. Via Skype, nous les accompagnons chaque jour depuis fin 2012. Ce n'est pas la guerre telle qu’on la voit aux news, c'est le hors champ, les coulisses. Des récits à la première personne, les confidences de trois hommes qui exposent leur vie à tout moment. Suivez-les, semaine après semaine, quasiment en direct. “

Trois syriens engagés font face à la folie meurtrière du régime de Bachar Al-Assad depuis le début de la guerre. Pour résister, pour témoigner, ils filment leur vie dans la révolution :

  • Oussama est membre actif de l’opposition, il circule constamment entre Paris, Istambul et la Syrie. Il est en exil après avoir été emprisonné et "travaille à la difficile mise en place d'une alternative politique depuis la France, la Turquie et la Syrie".

  • Amer filme la résistance à Damas. Il devenu journaliste citoyen pour "transmettre la réalité de sa ville assiégée, Daraya, banlieue de Damas".

  • Majid est à Alep où il accompagne une brigade de l’Armée Syrienne Libre. Il a "renoncé aux armes pour prendre une caméra."

 

Les journaux intimes d'Oussama, de Majid et d'Amer


Relayer l’information de l’intérieur

Quand la révolution syrienne a éclaté, Caroline Donati s’est rapprochée des réseaux médiatiques de la révolution. Elle fait la connaissance d’Oussama, un personnage clé puisqu’il fait le lien entre l’intérieur du pays et l’extérieur. Avec son équipe, il a improvisé un studio parisien où ils reçoivent les premières vidéos de la guerre. “Ils faisaient un travail de témoignages, de révolutionnaires et non de journalistes. Donc l’idée initiale était de rendre compte de ce qu’il se passe en Syrie à travers leur travail.”

Carine Lefebvre-Quenell entre dans le projet à ce moment là. “Je suis intervenue en tant que réalisatrice de webdocumentaire et non comme spécialiste de la Syrie. Ce qui est intéressant car nous parlons de la Syrie de manière différente.”  

Pour Caroline Donati, on a aujourd’hui une lecture assez confuse et uniforme de la réalité syrienne – avec d'un côté le régime et de l'autre côté les radicaux.” Donc dans le flux d’informations, ensemble, elles ont cherché un moyen de restituer la réalité en étant au plus près des révolutionnaires. Leur dispositif voulait aussi et surtout montrer les coulisses du combat, sans filtre journalistique.  

Toute une réflexion est née grâce à Oussama qui a suggéré l’idée de confier des caméras à des Syriens sur place. Il a pris contact avec Amer, qu’il connaissait car ils appartenaient tous les deux au mouvement de non violence de Darayya, ainsi qu’avec Majid, journaliste citoyen pour Sham News, un réseau qu'Oussama connaît bien. “Le webdoc est un projet collectif, explique Caroline Donati. Ce qui demandait aussi un réel engagement de leur part.”  

 

Pour Carine Lefebvre-Quenell l’aspect technique n’est pas primordial. “L’idée est de retourner la caméra sur soi et de mettre des mots sur ces images. On ne leur a pas demandé de nous livrer des images de la guerre qu’on voit déjà dans les médias. On leur a demandé d’exprimer ce qui se passe en eux.”

 

Le désespoir au fil des saisons

Au fil des mois, on suit la chronologie de ces trois vies mais aussi l’évolution de la guerre. On vit l’enlisement du conflit, de plus en plus violent, à travers leurs témoignages. On voit leurs corps se transformer, leurs visages se fermer, et leur élan révolutionnaire se noircir.

 

“Cette expérience est difficile mais elle permet de constituer un récit collectif.” Oussama, Amer et Majid ne sont pas au même endroit mais les deux auteures du webdoc ont croisé leurs trajectoires pour reconstituer l’évolution de la guerre.

 

“On ne se rendait pas compte à quel point filmer sur la durée allait être pertinent. On ne savait pas que la guerre serait aussi longue. Et malheureusement, on est témoin de leur désespoir. Ils doivent sans cesse trouver des ressources en eux pour continuer. Ce qui est absolument fascinant à voir car ce qu’ils vivent va au-delà de ce qu’on raconte dans la presse. Finalement, en rassemblant toutes ces vidéos, on aura constituer un vrai document.”  Carine Lefebvre-Quenell


Caroline et Carine estiment que leur pari est réussi.
“Ils ont vraiment saisi la caméra pour en faire leur exutoire. Malgré les moments d'abattement, ils repartent au combat. C’est cet engagement que nous avons voulu montrer.”   

 

Carine Lefebvre-Quenell et Caroline Donati dans les studios de RFI (Crédit photo: Ziad Maalouf) 

 

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Le 13 février l’Unesco célébrait la journée mondiale de la radio. Ce média ne s’est jamais aussi bien porté en France, selon Médiamétrie, alors que le monde de la presse traverse une crise historique. A l’occasion du festival Longueur d’Ondes qui se tient à Brest du 11 au 16 février 2014, le Club Ina EXPERT et l'Atelier des Médias ont choisi de s’interroger sur la formation à la radio des écoles et des départements enseignants le journalisme. Pour cela, nous avons lancé une enquête afin de recueillir le sentiment de journalistes fomés en école ou à l’université ainsi que de personnes actuellement en formation. Dans un souci de déclinaison sonore,  nous avons également rencontré huit journalistes qui avaient répondu à notre questionnaire. Elles et ils ont bien voulu revenir en audio sur leurs formations, leurs parcours et leurs attentes. Retour sur ce dispositif dans ce billet bilan.

 

L’objectif de notre enquête (non scientifique) était de confirmer ou infirmer plusieurs intuitions sur la manière dont le média radio est enseigné. Nous avons en effet le sentiment que les études de journalisme ont une vision stéréotypée et monolithique du métieru de journaliste radio. Cela se traduit à l'antenne :

  • Les tranches d'actualité enchaînent trop souvent des éléments courts, sans créativité sonore.

  • Les animations manquent de diversité.

  • Les formats longs, qui occupent une place importante dans les radios de contenu, semblent délaissés par les formations.

Le journalisme radio est-il enseigné de façon stéréotypée ? La créativité sonore est-elle délaissée dans les formations au journalisme? Quelle place occupent les techniques de prise de son, de mixage, de montage dans les formations ? Quelques éléments de réponses dans les résultats de notre questionnaire.

 

L’enquête

Nous avons déjà publié un article avec les résultats bruts de notre questionnaire. Sur une durée d’une semaine, 156 personnes ont pris le temps de répondre à notre questionnaire. Elles et ils ont tous reçus une formation d’un an ou plus au journalisme. L’enquête étant orientée radio, la majorité des personnes qui ont répondu ont suivi une spécialité dans cette discipline. Les années d’obtention de diplôme vont de 1993 à 2015 (il s’agit dans ce cas de personnes en cours de formation) avec une grosse concentration de réponses pour des personnes diplômées autour de 2012-2013. Ce qui nous une vision assez large des formations journalistiques.

 

Quatre écoles ont été particulièrement représentées dans cette enquête. Il s’agit de l’ESJ Lille (15 personnes), l’IFP Paris (13 personnes), l’IUT de Lanion (16 personnes), et l’école publique de journalisme de Tours (12 personnes).




Les 3/4 des participants sont aujourd’hui intégrés dans un organe de presse ou sont pigistes, majoritairement en presse écrite et radio. Les autres n’ont pas d’emploi ou sont encore étudiants. Seules quatre personnes ne travaillent plus dans le secteur de la presse.


 

 

  • Comment évaluez vous votre formation à la radio de 1 (très mauvais) à 10 (très bien) ?

(note) (réponses)
1           4 
2           3 
3          15 
4          14 
5          17 
6          16 
7          36 
8          32 
9           8 
10         4



Tout d’abord, nous avons demandé aux participants de noter leur formation à la radio et de la comparer à celle qu’ils ont reçu pour les autres médias (presse écrite, télévision, web). La majorité des participants jugent que leur initiation à la radio est équivalente à celle dispensée pour les autres médias. La moyenne des notes accordée à leur formation à la radio est de 5,8/10.

 

Quelle place pour la technique dans les écoles de journalisme ?

Ci-dessous, une série d'interviews de huit journalistes, réalisées avec Manon Mella. Vous pouvez entendre Oriane Laromiguière, Steven Jambot, Edouard Zambeaux, Christophe Payet, Elodie Ratsimbazafy, Céline Develay-Mazurelle, Brice Andlauer et Olivier Lambert.



On remarque que dans la majorité des cas l’initiation aux techniques du son est lacunaire dans les formations. Selon les remarques additionnelles des participants, l’apprentissage à la prise de son est limité à l’ajustement des niveaux, l’important étant de ne pas saturer le son.
“Ma formation m’a préparé à parler dans le poste mais pas à faire du son”, précise par exemple Edouard Zambeaux, producteur de Périphéries à France Inter.

Plusieurs personnes déplorent que la diversité des micros et des réglages (automatique ou manuel) ne soit pratiquement pas abordée.

 

  • Comment évaluez-vous votre formation à la prise de son ?

 

Inexistante         9 
Lacunaire          27 
Basique            70 
Bonne               32 
Très bonne        11 
Autre                 0


La formation au montage est légèrement mieux notée que la formation à la prise de son mais 20% des participants la trouvent lacunaire voire inexistante. Le principal reproche reste le manque de temps et de pratique. Dans les remarques, les participants confient qu’ils ont plus appris en stage.
Steven Jambot, journaliste web à France 24 explique qu’il a “très peu appris à travailler le son, à superposer en multi-pistes et s’est formé sur le tas en travaillant”.

 

  • Comment évaluez-vous votre formation au montage sonore ?

Inexistante         7
Lacunaire         23
Basique           53 
Bonne             55 
Très bonne      11 
Autre               0



Enfin, la formation au mixage est principalement jugée lacunaire. Sans approche technique solide, il paraît difficile de connaître et de maîtriser le son.
“Le son doit dire quelque chose”, conclut Steven. Et Oriane Laromiguière, journaliste indépendante, d’affirmer qu’elle voudrait “connaître mieux le son pour mieux connaître la radio”.

 

  • Comment évaluez-vous votre formation au mixage sonore ?

 

Inexistante        34
Lacunaire          52
Basique            39
Bonne              20
Très bonne        3 
Autre                1

“En école de journalisme, on est censé apprendre le journalisme d’abord mais c’est un plus de découvrir la radio par un autre prisme avec des intervenants qui ne sont pas des journalistes”, ajoute notamment Elodie Ratsimbazafy, pigiste photographe.



Le long format, un oublié des écoles de journalisme


 

Si la formation au travail en rédaction, c’est-à-dire à la production de formats news (reportage court, enrobé, flash et journal) est jugée satisfaisante, la majorité des participants note une absence presque totale de formation sur les programmes (documentaire, magazine, etc). Dans les remarques additionnelles, plusieurs participants rappellent que si les diverses formations se concentrent sur les formats news, c’est dans le but de répondre à la demande du marché de l’emploi en radio.

  • Parmi ces formats, auxquels avez-vous été initiés ?

 

Reportage court                                           132
Chronique                                                     80
Enrobé                                                        132
Reportage court sans commentaire                 80
Reportage long avec commentaire                  50
Reportage long sans commentaire                 26
Magazine radio                                            48
Talk                                                            27
Journal                                                      122
Flash                                                        128
Tranche d'info                                              64

 

Pour Edouard Zambeaux, “les étudiants qui sortent d’écoles sont capables de faire des enrobés, des papiers, de la présentation mais assez peu d’être sur des formes plus inventives. On peut se demander si les écoles sont condamnées à une certaine forme d’efficacité. Et je pense que les radios réclament des étudiants capables d’assurer la présentation des flash.”

 

“Les écoles ont tout intérêt à promouvoir la personnalité de leurs journalistes et à s’ouvrir à d’autres façons de faire”, affirme Céline Develay-Mazurelle, journaliste et co-productrice de Si loin si proche (RFI).

 

  • Parmi ces techniques, auxquelles avez-vous été formé ?

Présentation de journal                                       126 (27%)
Présentation de magazine                                    28 (6%)
Animation de tranche (fil rouge)                             36 (8%)
Présentation de chronique                                    63 (14%)
Mise en situation lors de reportage                       83 (18%)
Intégration d'ambiances                                       72 (16%)
Commentaire en situation                                    56 (12%)



Au regard des résultats de notre enquête, on constate donc que les écoles favorisent une approche journalistique de la radio au détriment, peut-être, du son. Plusieurs témoignages confirment que les étudiants en journalisme se tournent peu vers les longs formats ou les programmes parce que les écoles ne développent pas leur curiosité et créativité radiophonique. La technique la plus enseignée reste la présentation de journal . Très peu voire aucune place n’est accordée au reportage long avec commentaire ou au tout sonore. Les techniques de prise de son, de mixage et de montage sont, semble-t-il survolées.

 

“Il est important d’apporter plus de réflexion sur la créativité en radio parce que c’est un média qui permet de suggérer beaucoup de choses”, pense Christophe Payet, producteur délégué de France Culture. “Dans mon école, le tout sonore n’était pas perçu comme du journalisme”, remarque Steven Jambot.

 

“Il serait temps qu’on forme les étudiants pour qu’ils soient heureux de faire leur travail de journaliste radio”, conclut Olivier Lambert, réalisateur et co-fondateur de Lumento.


Résultats d'un questionnaire mis en ligne du 4 au 12 février auquel 156 personnes ont répondu.  

 

 

 

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Rencontre avec les mondoblogueurs ivoiriens

De passage à Abidjan, l’Atelier a réuni quelques contributeurs de la grande famille Mondoblog pour mieux les connaître. Qu’est-ce que le blogging en Côte d’Ivoire ? Comment appréhender les lecteurs ? Tour d’horizon de nos plumes ivoiriennes dans cette émission spéciale Mondoblog.


Chroniques des temps nouveaux


Emile Bela Kouakou, blogue sur
Chroniques des temps nouveaux depuis un an. Il y raconte “ce qui se passe dans son environnement immédiat” et analyse des sujets d’actualité regroupés en diverses catégories comme la politique ou les nouvelles technologies.

Le 5 avril 2011, au plus fort de la guerre en Côte d’Ivoire, Emile s’est retrouvé bloqué chez lui, avec son ordinateur comme seul moyen de communication. C’est ainsi qu’il s’est essayé au blogging, pour raconter sa situation, pour laisser une trace. Il a d’abord ouvert un blog autonome puis a rejoint la communauté Mondoblog. Pour lui, la plateforme lui a donné plus de visibilité et a fait mûrir ses idées et ses connaissances en matière de blogging.

Récemment, Emile a publié un billet intitulé Blogueurs, vos lecteurs sont vos doubles dans lequel il explique le rapport qu’il entretient avec son lectorat. Voici un extrait :

« Certains blogueurs disent écrire pour eux-mêmes d’abord, pour leurs lecteurs ensuite. Ceux-là sont mus par la passion qu’ils ont pour l’écriture et le besoin de s’exprimer. D’autres soutiennent qu’ils écrivent pour dénoncer une situation, pour susciter le changement à travers des propositions. Ces derniers sont motivés par le désir de créer un impact positif.
Qu’il se situe dans l’une ou l’autre des deux catégories ou même dans les deux à la fois, n’importe quel blogueur est ouvertement ou discrètement « hanté » par le souci d’intéresser davantage de lecteurs à son blog tout en fidélisant ceux qui y sont déjà. C’est ici que commence le rapport « blogueur-lecteur », souvent mal géré…. »

 

Le jeune ivoirien explique que le blogging réclame aussi de la passion et de l’investissement:
«
Nombreux sont ceux parmi nous, blogueurs, qui disent être arrivés au blogging par passion. Par cette même passion, ils sacrifient plusieurs plaisirs. Certains perdent même des amis chers parce que n’ayant plus de temps à leur consacrer. Ils consacrent à leurs blogs, entre 1 et 2 tiers de leur temps. Ils bloguent avec leur cœur, sans rien attendre ni recevoir en retour. On pourrait, par exagération, parler de sacerdoce lorsqu’on considère le temps, les ressources financières, l’énergie intellectuelle qu’ils investissent dans la gestion de leurs blogs, et dans l’espoir d’être lu. »

 

Humeurs nègres
 

Derrière les Humeurs nègres se cache Babeth Lalie. Elle se définit comme “juriste de formation, ingénieur des Ressources Humaines et passionnée de liberté et d’équité.” Pourquoi Humeurs nègres ? Parce que Babeth a voulu se réapproprier un terme péjoratif. Son blog, elle le considère comme un espace de liberté où elle exprime ses joies, ses exaspérations d’appartenir à une société “malheureusement encline à nous maintenir dans un esclavage éternel. Un esclavage politique, technologique, familial, coutumier...”

 

 

Avec un style plein de liberté, la blogueuse dénonce un esclavage environnant dans lequel les jeunes filles ne peuvent pas choisir avec qui se marier. Les citoyens élisent des leaders politiques qui ne respectent pas leurs engagements. Les smartphones fabriqués par l’homme polluent les moments passés entre amis, etc. C’est aussi par le biais de l’humour que Babeth pointe du doigt l’exploitation de l’homme par l’homme. Dans un récent billet, elle décrit le statut de stagiaire en Côte d’Ivoire. Extrait :

 

« A son premier jour en entreprise, le stagiaire arbore un large sourire, dissimulant son arrogance, son angoisse et les aspects les plus retors de son caractère, sous une pseudo sociabilité et une fausse modestie.
Il joue les gentils toutous, démontrant à l’envie, que le : « Ayant un très profond désir de réussir mon insertion professionnelle, je sais m’adapter et ai le sens des responsabilités, de l’organisation et de la rigueur », contenu dans sa lettre de motivation, n’était ni du bluff, ni un leurre.
Il fera montre d’une disponibilité qui frise le harcèlement auprès de ses supérieurs, en quémandant presque, du travail.

[...]

Le cursus du stagiaire en entreprise est un grand classique. Il l’amorcera par une agaçante carrière d’archiviste-coursier. Il sera désormais responsable de tous les documents, y compris ceux dont il ignorait l’existence et qui lui seront exigés, non sans la menace de voir son stage s’écourter.

Puis, s’en suivra une initiation intensive à l’art de la photocopie ! Je ne sais pas si la photocopie fait l’objet d’un cours de spécialisation dans toutes nos institutions académiques, mais, en tout cas, une chose est sûre, la majorité des stagiaires ont la maîtrise des photocopieuses les plus complexes.

A ce stade, il n’a pas encore touché le fond. Le déclin survient lorsque des impudents à l’autorité démesurée, notoirement habitués à être servis, confondent le statut de stagiaire à celui de domestique. »

 

Le secret d’écriture de Babeth est de raconter ses billets et non de les écrire formellement. Elle confie n’avoir jamais blogué avant Mondoblog et elle le fait sans crainte. “Je n’ai pas du tout peur de parler de sujets sensibles car la liberté d’expression passe aussi par mon blog.”

La Côte d’Ivoire vue par Abidjanais

Abidjanais est un nouveau membre de Mondoblog. Il a ouvert son blog, La Côte d’ivoire vue par Abidjanais, en septembre 2013 pour raconter son environnement au travers du regard des Ivoiriens. “La Côte d’Ivoire est sortie d’une crise et l’image que les autres ont du pays n’est pas forcément juste. Je pense que le blogging est un bon moyen pour expliquer ce que nous vivons à Abidjan.”

Sur son blog, Abidjanais parle aussi et surtout de politique. En effet, chez nous à Abidjan, on a coutume de dire « La politique, même si tu ne la fais pas, elle finira par te faire ». “

 

Par exemple, l’un des récents billets publiés s’intitule Afrique, si nos hommes politiques savaient s’arrêter, inspiré d’une questions d’un journaliste à un dirigeant africain : Allez-vous changer la Constitution pour rester au pouvoir ? “Voici la conception que les hommes politiques africains ont donné d’eux-mêmes et ce n’est normal.” Extrait :

« Si je demande à chacun de vous de me donner une définition au groupe de mots « grand homme », les réponses différeront certainement d’une personne à l’autre. Pour moi, un « Grand homme », c’est celui qui naît, devient une référence pour sa génération et laisse ses traces dans les archives de l’humanité afin que les générations après lui, puissent s’en servir comme modèle. Jésus Christ, Bouddha, Mahomet, Einstein, Molière, Pélé, Lincoln, De Gaulle sont ceux qui me passent par la tête au moment où j’écris ce billet. »

 

Le Blog de Behem

 

Moussa Bamba est un amoureux des mots mais quand on lui demande de parler de lui, il s’y prend à deux fois. Lauréat du Concours des 10 mots de la francophonie en 2005, il a ouvert Le Blog de Behem en 2011. Il y parle principalement de nouvelles technologies et des nouveaux usages du web en Côte d’Ivoire. Connecté il l’est, puisque quand il ne blogue pas, il est rédacteur en chef et community manager de son propre magazine en ligne, Men Magazine.

 

L'un des billets les plus remarqués de Moussa est un top 10 des expressions Nouchi : 

« 1- Ya Foye« Il n’y Rien » dans le sens de « Rien à Signaler » « Tout va bien ».

2 - Etre enjaillé : « Aimer » quelque chose. 

3 - Ça ne ment pas : Quand on dit « Ça ment pas » à Abidjan pour qualifier une chose, on veut tout simplement dire qu’elle est de bonne qualité. 

4 - Affairé / Kpakpato : une personne qui aime les commérages.

5 - Prendre drap : veut dire qu’on est guetté par un danger.

6 - Tu me moyen pas :  « Je ne peux (pas) le batte ».

7 - Avoir pierre/jeton : avoir beaucoup d'argent.

8 - Plomb/ Togo ces deux mots symbolisent la pièce de 100 Francs CFA et par ricochet le chiffre 100. 

9 - Etre moisi ou piqué : être dans une situation financière précaire.

10 - Connaisseur connait, gaou passe : souvent utilisée pour démontrer qu’on a un œil d’expert.»


Étaient également présents autour à cette table ronde et ont participé aux interviews :

Aly Coulibaly, Au pays des éléphants ; 

Kahofi Suy, La Côte d’Ivoire au jour le jour ;

Fofana Baba Idriss, Vis à vis 

 

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“En bus, en taxi-brousse, en taxi-moto, en bateau, en train, en avion et même à vélo.” C’est ainsi que Sébastien Martineau parcourt les 10 000 kilomètres qui séparent Dakar au Sénégal du Cap en Afrique du Sud, dans le cadre de son projet Afrique: Aller (pas) simple. Depuis le 20 octobre 2013, et ce pendant trois mois, ce journaliste de la radio allemande Deutsche Welle s’est lancé dans un périple pour faire un état des lieux de l’Afrique des transports. Qu’implique l'absence ou la présence de moyens de transport pour les populations ? Quelles sont les conséquences quand une ligne de train comme le Dakar-Bamako ne fonctionne plus? Comment se fait le commerce sur le fleuve Niger, après le début de la guerre au Nord-Mali? Comment se porte le port d'Abidjan deux ans après la crise post-électorale en Côte d'Ivoire? Et comment voyage-t-on dans un pays aussi grand que la République Démocratique du Congo? Autant de questions auxquelles Sébastien Martineau tente de répondre à travers ses reportages.

 


Depuis 3 ans, Sébastien Martineau travaille à la rédaction Afrique francophone de la radio allemande
Deutsche Welle. Il se consacre notamment à la production d’un magazine hebdomadaire sur l’économie et le développement en Afrique. Pour lui, la question des infrastructures des transports est centrale dans le développement de l’Afrique. “Par exemple, si les coûts de transport baissent de 10%, l’économie augmentera de 25%. Ça m'intéressait de voir à quel point les médias européens sont “catastrophistes”.”

L’idée est donc de partir en terre africaine pendant trois mois pour constater le fonctionnement des transports sur le continent. Au menu, Sénégal, Mali, Côte d'Ivoire et Ghana... puis Cameroun, Gabon, Congo-Brazza et RDC. Et enfin Zambie, Namibie et Afrique du Sud. Il a prévu de prendre une seule fois l’avion en RDC car le pays est très vaste et manque de routes. Il souhaitait également rallier le Ghana au Cameroun sur un navire porte conteneur mais pour des raisons de sécurité, il n’a pas eu l’autorisation. La piraterie est encore très présente dans le Golfe de Guinée.

 

Sébastien Martineau à Condrobo, Bouaké (Crédit photo: Sébastien Martineau)

 

En Afrique, on se déplace majoritairement par la route

Au Sénégal, au Mali, et en Côte d’Ivoire, Sébastien a pu constater que les rares voies ferroviaires ne sont pas adaptées au transport de marchandises.“Il y a des gares qui datent pour la plupart de l’époque coloniale et qui ne sont pas entretenues, sauf exception.” La route reste donc l’axe principal pour le commerce comme pour les déplacements des individus. Les gens bougent en voiture, en bus, à moto. Et la conséquence directe de ces nombreux déplacements est l'endommagement des axes. “Il y a des fonds levés pour améliorer les routes mais avec les conditions climatiques et la surexploitation, elles se détériorent très vite.”

Le train

L’un des premiers reportages de Sébastien Martineau était consacré à la liaison ferroviaire entre le Mali et le Sénégal. Où en est le train entre Dakar et Bamako ?

“Il y a dix ans, c’était la privatisation du rail au Mali et au Sénégal. Une privatisation contestée, mais qui survenait à un moment où les deux pays n’arrivaient plus, de toute façon, à maintenir le réseau en bon état. Où en est aujourd’hui le train entre Dakar et Bamako ?”


“Cette voie est malade.”
La liaison entre les capitales du Sénégal et du Mali ne fonctionne plus pour les voyageurs. Voilà quatre ans que l’express Dakar-Bamako ne circule plus et que les rails ne sont plus en état. A Dakar, Sébastien a découvert une gare délabrée où les trains sont stockés à 1 km. Le seul train à transporter des voyageurs est celui que l’on nomme le petit train bleu, qui fait des aller-retour toute la journée entre Dakar et Rufisque. “Une fois par jour, un autre train va jusqu’à Thiès, à 70 km de la capitale. Pour aller dans le reste du pays, il faut prendre la route.” A Kayes au Mali, trois fois par semaine un train de voyageurs rejoint Bamako. Mais la plupart des habitants préfèrent prendre le car. “Un moyen de transport un peu plus cher (10 000 francs CFA contre 7 000 pour le train) mais plus rapide.” Le train met plus de 15 heures pour rallier la capitale à cause du manque d’entretien des voies. Sébastien constate que dans ces deux pays, le train n’endosse pas le rôle économique qu’il pourrait jouer. “La plupart des déplacements de marchandises se fait par la route, une infrastructure qui apparaît insuffisante pour le bon développent économique.”

Selon lui, les États ne sont pas en mesure d’investir seuls dans de nouvelles infrastructures. Pratiquement tous les rails ont été privatisés et c’est aujourd’hui un véritable défi que de relancer l’Afrique des transports.

 

 Le petite train bleu à Dakar (Crédit photo : Sébastien Martineau)

Le bus

S’il n’a pas beaucoup pris le train, Sébastien a expérimenté le voyage en bus. Lorsque nous l’avons rencontré à Abidjan lors du forum Innov Africa, il se trouvait au tiers de son voyage. Il avait traversé deux frontières, entre le Sénégal et le Mali puis vers la Côte d’Ivoire. Jusqu’ici, il a remarqué une certaine qualité des compagnies de bus malienne et ivoirienne. Mais selon lui, les différents points de contrôle ralentissent énormément les trajets. “Il s’agit de policiers, de militaires, d’hommes en uniforme dont on ne sait pas toujours ce qu’ils représentent.” Le journaliste a pu observer le racket routinier de ces officiers. Les passagers du bus doivent payer une certaine somme (environ 1000 francs CFA, c’est-à-dire 1,5 euros) pour continuer leur trajet, raconte-t-il. “Soit parce qu’ils ont de la marchandise, soit parce qu’ils sont étrangers même si la Communauté Économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) promeut la libre circulation.” 

 

A Abidjan, Sébastien a rencontré Zoro Bi Nagoné, économiste des transports et secrétaire général de l’Union africaine des transports publics. Pour celui-ci, le problème majeur des grandes villes africaines reste les embouteillages aux heures de pointe qui handicapent la ville. “En Côte d’Ivoire, cela est du à l’insuffisance et à la qualité des infrastructures, explique-t-il. Les grands aménagements à Abidjan datent de 1994.” Par ailleurs, la capitale compte entre 250 000 à 300 000 véhicules, selon l’ingénieur.

On trouve deux autres moyens de transport : la compagnie de bus publique (SOTRA) et les taxis, qui doivent eux aussi se frayer un chemin dans la circulation. Donc une des solutions envisagées serait de créer des couloirs de bus réservés ou de développer un système de bus à haut niveau de service (circulation en site propre). Un moyen de transport de masse à un coût d’investissement confortable pour une ville africaine.

 

 


Les outils numériques du reporter

Tout au long de son périple, Sébastien Martineau tourne des reportages audio et alimente son blog, Afrique: Aller (pas) simple, en français et en anglais. “C’est un moyen d’avoir un fil rouge et c’est une forme qui se prête bien au voyage.”

 

S’il a réussi à financer son voyage, c’est grâce à la plateforme de crowdfounding KissKissBankBank. Une soixantaine de personnes se sont mobilisées autour de son projet, lui permettant de récolter 3 100 euros. La journaliste confie que s’il a choisi ce type de financement, c’est pour ne pas dépenser toutes ses économies personnelles et parce qu’il y voyait un moyen de promouvoir le projet.   

 

Quand il n’est pas dans les transports, le reporter se sert de différents réseaux sociaux pour diffuser ses productions. Sur Facebook, il a ouvert une page dédiée à son périple sur laquelle il partage ses articles ainsi que sur son profil Twitter. Il utilise également Soundcloud, une plateforme audio, pour héberger ses reportages.

“Je profite du voyage pour me former. Je m’essaye notamment au diaporama sonore. C’est simple de produire et de diffuser à distance même si la connexion internet plante souvent. Je n’ai pas non plus le confort d’être dans un studio et dois donc m’adapter au terrain.”

En terme de matériel, il voyage léger. Seuls un ordinateur portable avec logiciel de montage, un enregistreur sonore et un appareil photo réflexe constituent son kit du reporter.

 

Pour finir, si la question des infrastructures des transports est centrale en Afrique pour Sébastien Martineau, celle de la concurrence est tout aussi importante. “Par exemple, quand les conteneurs de marchandises arrivent sur le marché de Dakar, d’Abidjan ou de Douala, il n’y a pas assez de camions pour les transporter.”

Affaire à suivre sur Afrique: Aller (pas) simple.

 

 

La carte du parcours de Sébastien Martineau

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Les défis de la presse en Côte d'Ivoire

(Crédit photo: Raphaëlle Constant)

Quel est l’état de la presse en Côte d’Ivoire deux ans et demi après l’arrivée d’Alassane Ouattara au pouvoir? Comment la profession se reconstruit après plus d'une décennie de crises et de guerre? L’Atelier des médias a posé son studio pendant une semaine à Abidjan en Côte d’Ivoire. L'occasion de réunir cinq journalistes pour échanger sur leur parcours et leur vision du métier dans le pays:

Baudelaire Mieu, correspondant de Reporters sans Frontières et journaliste indépendant

Antoine Assalé Tiemoko, directeur général de L'Eléphant Déchaîné

Venance Konan, directeur de Fraternité Matin et écrivain

Saint Claver Oula, rédacteur en chef du Nouveau Courrier

Kahofi Suy, journaliste pour West Africa Democracy Radio et blogueur

 

Dans la nuit du 14 au 15 novembre derniers, Désiré Oué, rédacteur en chef de la revue Tomorrow Magazine, a été assassiné par balle à son domicile. Peu après, un autre journaliste, Dieusmonde Tadé, journaliste au Nouveau Réveil, a été enlevé pendant 24h. Il avait reçu des menaces de mort après la publication d’un article évoquant un ancien chef de guerre pro-Ouattara (pro régime actuel).
Les tentatives d’intimidation contre les journalistes en Côte d’Ivoire se multiplient écrit Reporters sans Frontières dans une note. L'organisation de défense de la liberté d'expression s’inquiète des violences faites à l’égard de journalistes:

"Les rédactions font face à des actes réguliers de vandalisme et les professionnels des médias subissent encore le poids de la situation politique fragile du pays." Reporters sans Frontières

 

 

Durant l'enregistrement de l'émission (crédit photo: Raphaelle Constant)

La presse a joué un rôle trouble et partisan dans les divisions qui ont gangrené la Côte d’Ivoire depuis le début du millénaire. Où en est-elle aujourd’hui? Parvient-elle à se reconstruire sur de nouvelles bases? Elle est en tous cas vertement critiquée par le pouvoir en place qui lui reproche de ne pas jouer son rôle dans la société.

 

Pour Baudelaire Mieu, journaliste indépendant, collaborateur de Jeune Afrique et correspondant pour RSF, la condition des journalistes ivoiriens s’est améliorée depuis la fin de la crise. “Ils peuvent travailler avec plus de quiétude mais avec des pincettes”. En revanche, Baudelaire Mieu déplore la “psychose” actuelle qui conduit ses confrères de presse écrite à s’auto-censurer. “Le journaliste prend des gants, il butte sur les mots à utiliser dans la rédaction de ses papiers”.

 

Dans le cadre de l’enlèvement du journaliste Dieusmonde Tadé, Baudelaire Mieu établit une relation de cause à effet entre ses écrits (concernant un ancien chef de milice pro-Ouattara) et son enlèvement. Pour lui, c’est ce genre d’intimidations (menaces, enlèvements, coups de fil) qui est à l’origine des inquiétudes qui pèsent sur le milieu journalistique en Côte d’Ivoire.

 

Venance Konan est directeur de Fraternité Matin. Son dernier livre s'intitule Chroniques afro-sarcastiques : 50 d'indépendance, tu parles ! Il s'est exilé en France en 2011 à cause de menaces et de la condition des journalistes en Côte d'Ivoire. Le journaliste explique pourquoi il a quitté son pays dans un article de Slate Afrique. Puis il est revenu au lendemain de l'arrivée d'Alassane Ouattara au pouvoir.

Venance Konan est arrivé tout à la fin de l’enregistrement et répond à plusieurs questions sur la possibilité pour un organe appartenant à l’Etat ivoirien de ne pas devenir un média de communication gouvernementale.

 

 

En Côte d’Ivoire, les journaux de presse écrite se comptent par dizaine. Mais pour Baudelaire Mieu ça n’est pas la multitude des journaux qui fait une bonne presse.
Dans ce domaine, l’emploi reste précaire. Les journalistes n’ont même pas le minimum pour vivre. Et selon le journaliste, tant qu’il n’y aura pas de réforme, la santé de la presse ne s’améliorera pas: “Il faut pousser les pouvoirs publics”.

 

Baudelaire Mieu explique que la plupart des journaux ivoiriens sont financés par des mécènes et peuvent être utilisés comme des outils de communication ou de propagande et comme arme politique.

 

Un journal, une couleur
En Côte d’Ivoire, dans le discours populaire, les journaux sont assimilés à une couleur selon leur appartenance politique.

  • Bleu pour le Front Populaire Ivoirien (FPI le partI de Laurent Gbagbo), Notre Voie par exemple.
  • Vert pour le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI)
  • Orange pour le Rassemblement Des Républicains (parti du président de la république Alassane Ouattara).

 

"Dans cette grisaille, on a aussi les journaux indépendants comme L'Eléphant déchaîné" (Baudelaire Mieu)

 

 

Antoine Assalé Tiemoko a connu la prison pendant un an en 2007 pour ses écrits au Nouveau Réveil. Il y a deux ans, il a monté un journal satirique, l’Eléphant déchainé.

 

Extrait de son portrait sur le site.

“ Corruption, enrichissement illicite, dérapages des anciens chefs de guerre. Le Directeur de L'Eléphant déchainé dénonce les dérives qui minent son pays. C'est le nouveau Zorro. Derrière un large bureau, un homme à la frêle allure et à l'oeil vif. Le directeur de L'Eléphant déchaîné, Antoine Assalé Tiémoko, 37 ans, décoche ses flèches à la vitesse de l'éclair. Ses cibles: les ministres, l'entourage du chef de l'État, les hommes d'affaires aux pratiques condamnables. Son bi-hebdomadaire pensé sur le modèle du Canard enchaîné français tire à 7000 exemplaires.”

 

Pour Antoine Assalé Tiemoko c’est le modèle de financement qui conditionne l’indépendance ou non d’un journal. L’Eléphant déchaîné a été pratiquement créé sur fonds propres, c’est-à-dire avec l’argent du fondateur. Il n’est financé par aucun parti et donc rattaché à aucun. “Le plus dur c’est de lancer le journal, après on se bat pour qu’il tienne”.

 

Antoine Assalé Tiemoko reçoit des intimidations. Il a publié en ligne une lettre de menace qu’il a reçue (disponible ici). Elle se termine ainsi:

“On connaît la route de ton village et on connaît le numéro de ta voiture. Continue et tu vas voir. Nos parents ne sont pas morts pour que des chiens comme toi viennent salir le travail que nous faisons pour la Côte d’Ivoire.”

 

Kahofi Suy partage ses informations et ses analyses sur son blog La Côte d’Ivoire au jour le jour depuis trois ans. Récemment, il a écrit un article sur la condition de journalistes dans son pays. Il y dénonce la mort de plusieurs journalistes dans des conditions troubles, et l’attitude du ministre de la Communication.

 

 

 

 

 

 

Saint Claver Oula dirige la rédaction du Nouveau Courrier, un journal qui se présente comme pro-Gbagbo. Pour lui, un journal peut faire la promotion d’une idéologie et, parallèlement, émettre un regard critique lorsqu’il y a dérapage.

 

Le Nouveau Courrier appartient au groupe JV11, les journaux qui se définissent eux mêmes comme “pro-Gbabo” et se considèrent victimes du 11 avril (allusion au jour de l'arrestation de Laurent Gbagbo). Un groupe qui a, notamment organisé une journée presse morte “pour protester contre les lourdes sanctions ciblées, les menaces et maintenant les agressions dont ils sont victimes depuis le 11 avril 2011. Il s’agit enfin pour eux d’alerter l’opinion nationale et internationale sur le danger de mort qui plane sur la vie de leurs journalistes et travailleurs.”

 

Pour conclure, Antoine Assalé Tiemoko pense que le rôle du journaliste est de:

"contribuer à la transparence et à l'évolution de la démocratie. C'est le seul rôle que nous vous assignons."

 

Kahofi Suy va dans son sens. 

"Il faut militer pour une presse indépendante et libre. Ce combat doit venir des journalistes eux-mêmes. Il faut professionnaliser son métier et interpeller les organes de régulation." 

  

Et pour Baudelaire Mieu, 

"Ces évolutions doivent passer par une reconstruction du modèle économique de la presse."

 

 

 

 

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A l’occasion d’InnovAfrica, la fête annuelle et itinérante de l’innovation africaine, l’Atelier des médias s’est délocalisé en Côte d’Ivoire. Nous en avons profité pour mettre un coup de projecteur sur des porteurs d’initiatives innovantes. Et pour rencontrer quelques figures de l’écosystème des nouveaux médias et nouvelles technologies à Abidjan.

 

Le forum InnovAfrica valorise depuis cinq ans les projets sur les usages innovants au Sud en matière de technologies et d’innovation sociale en faveur du développement. Au programme cette année : “l’innovation par l’expérimentation”. L’idée est de faire découvrir aux participants des projets axés sur les nouvelles technologies afin d’améliorer la vie quotidienne des plus démunis. L’enjeu est aussi de créer des communautés d’innovateurs et des têtes de réseaux afin de diffuser du savoir dans tous les pays africains. Nous avons demandé à trois des organisateurs d'InnovAfrica2013, Jean-Michel Cornu, Sylvain Maire, et Florent Youzan de nous en dire un peu plus.

 

Pour en savoir plus sur l’internet en Côte d’Ivoire, l’Atelier a réuni quatre acteurs des nouvelles technologies. Nos lecteurs et auditeurs connaissent bien Jean-Patrick Ehouman, Israel Yoroba, Cyriac Gbogou, Edith Yah Brou. Notre premier séjour ivoirien a été l’occasion de donner la parole à d’autres figures locales.

De gauche à droite: Frédéric Tapé et son associé, Yehni Djidji, Emmanuel Anssouan et Cyr Leonce Anicet Kakou (Crédit photo: Raphaelle Constant)


Susciter et maintenir une dynamique d’innovation dans le web ivoirien

Frédéric Tapé est co-fondateur d’Africain Corp Media Network (AMN), une agence au coeur de l’innovation ivoirienne. Elle propose, entre autre, un espace de coworking. Il s’agit d’un lieu de travail collaboratif. L’idée est aussi d’encourager les échanges entre travailleurs et surtout de centraliser les acteurs de la vie numérique abidjanaise. “Il y a un fort engouement de la jeunesse pour les nouvelles technologies en Côte d’Ivoire qui souhaite s’affirmer sur la scène locale.”

Pour Frédérice Tapé, l’activité économique d’AMN se développe à l’image de celle du pays. L’entreprise loue des salles communes de travail et des bureaux individuels avec du matériel et une connexion internet entre 85,000 et 180,000 Fcfa/mois. “Pour tout entrepeneur, lancer une start up a un coût, et notre système permet de réduire la facture de 60% par rapport à une installation individuelle.”

Mais AMN c’est aussi une communauté. Depuis 2 ans, l’espace abrite des développeurs, des start-ups, des chefs de projet web, etc. Mozilla Côte d’Ivoire et Social Spot y ont notamment leur bureau. Plusieurs événements sont organisés par l’équipe d’AMN pour pousser les travailleurs à collaborer et à échanger sur leurs initiatives.

Ensemble donnons la parole aux lettres

Yehni Djidji est médaille de bronze du concours de littérature des 7e jeux de la francophonie. Cette jeune ivoirienne est la fondatrice de la plateforme 225 Nouvelles, dédiée aux livres et à l’écriture. “Il s’agit d’un site web qui promeut la fiction ivoirienne et reste ouverte aux contributions d’autres pays africains.” 225Nouvelles a permis de créer une communauté d’auteurs. Les écrivains s’inscrivent gratuitement sur le site pour partager leurs textes, se faire connaître et recevoir les appréciations des internautes. Chaque publication est éditée et corrigée par une équipe éditoriale.

Lancée il y a un an, la plateforme compte aujourd’hui une cinquantaine d’auteurs. Elle fonctionne comme un réseau social puisqu’auteurs et lecteurs interagissent autour des contenus en ligne. Un système de classement des auteurs permet aussi de mettre en avant les publications les plus lues. En partenariat avec l’association des écrivains de Côte d’Ivoire , 225 Nouvelles propose des ateliers d’écriture pour renforcer le niveau des écrivains. A terme, Yehni Djidji voudrait mettre en relation ses auteurs avec des éditeurs et envisage de publier un recueil des meilleures nouvelles publiées sur le site.

Gamefier la réalité

Cyr Leonce Anicet Kakou est ingénieur réseau et développeur. Cette année, il présente son propre projet dans le cadre du Carrefour des Possibles Afrique, une manifestation qui a pour objet de détecter et promouvoir de jeunes innovateurs. Meshogo est une plateforme qui met en relation différents acteurs du secteur commercial et leurs clients par le biais du jeu. L’idée est d’établir un monde virtuel à l’image du monde réel sous forme de média social. Cyr Leonce Anicet Kakou s’est inspiré des jeux de rôle pour donner une existence numérique aux acteurs commerciaux. Sur le modèle de Second Life ou Foursquare, l’un des principes est de géocaliser des magasins, créer des avatars, faire interagir les utilisateurs.

“Les Ivoiriens font un gros effort pour développer des initiatives et se servir des nouvelles technologies compte tenu du peu d’infrastructures mises à leur disposition. Les acteurs de l’innovation ont de grosses lacunes. Le système éducatif doit être revu. Mais le gouvernement tente de nous aider en rendant plus accessible du matériel mobile ou en développant l’accès à l’internet par exemple.”


La communauté web ivoirienne a besoin d’un cadre

A la suite d’une campagne électorale en ligne, Emmanuel Anssouan a été élu, le 24 mai 2013, maire du web ivoirien. Sa mission, porter la voix des internautes, fédérer les différentes communautés ivoiriennes en ligne. “En Côte d’Ivoire, la communauté des internautes est très dynamique, et elle a besoin d’un cadre pour se promouvoir. Je suis le porte-parole des besoins des ivoiriens. Par exemple, je négocie le coût de la connexion avec les opérateurs, je rapporte les projets dans lesquels le ministère de la jeunesse pourrait intervenir.”

Le paysage web ivoirien est marqué par un fort taux de criminalité avec la figure du “brouteur”. Pour lutter contre ce phénomène, le maire du web a présenté en novembre dernier, les Assises de la sécurité informatique dans l’espoir de faire du web ivoirien un espace sain et protégé.




Le Carrefour Des Possibles Afrique est un processus qui promeut et renforce les liens entre pays du Sud. Il rassemble des porteurs de projets situés en Afrique, leur permet de se rencontrer et de présenter leurs projets. Cette semaine, l’Atelier des médias a découvert les dix projets sélectionnés. Ces innovateurs ont bénéficié d’un coaching précieux pour l’amélioration de leur projet. Zoom sur quatre d’entre eux.

Sika Houessouvi présente un projet né au Sénégal, sEAUlidaireCette application Facebook a vu le jour

pendant la pénurie d’eau à Dakar en septembre 2013. “L’idée était de mettre en relation les donneurs d’eau avec les demandeurs d’eau. L’application a été mise en place en un week-end et, quelques jours après plus de 750 relations, se sont crées.” Pour Sika Houessouvi, le but était de montrer la capacité des réseaux sociaux en cas de situation d’urgence dans la vie réelle.

 

Afate Gnikou, jeune togolais, veut écrire une page de l’innovation technologique avec son imprimante 3D, W.Afate, construite à base de déchets informatiques récupérés. L’imprimante 3D conçoit du volume, elle imprime un objet, permet donc le passage du virtuel au réel. “L’enjeu est d’équiper les diverses couches sociales avec de la technologie de proximité.” La W.Afate est porté par le Woelab-Lomé, un incubateur de projets.


Du côté du Cameroun, Fritz Ekwoge représente le projet Feem. Lui et son équipe ont pensé à un système de transfert de fichiers sans passer par internet ou bluetooth mais par le wifi. 

“Cette technologie est 100 fois plus rapide et le gouvernement ne peut pas espionner les fichiers.” En Afrique, la tendance était au bluetooth, une connexion de téléphone à téléphone. Feem a été imaginé pour répondre aux besoins à l’échelle globale.


Gildas Guiella du Burkina Faso a imaginé une éolienne couplée à une plaque solaire. Construite en bois blanc, cette éolienne permet d'alimenter toute une maison en électricité puisqu'elle produit jusqu'à 5kW. L'ingéniosité de Gildas Guiella est d'utiliser le vent et le solaire pour fabriquer de" l'énergie.

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Le fact checking : une tendance qui se vérifie

Table ronde "fact checking" (Crédit photo: journalisme.com)

Devant la masse d’informations qui nous parvient chaque jour, devant la possibilité pour chacun de partager avec le monde des affirmations, des faits, sans qu’il soit possible de les confronter, devant la surmédiatisation de politiques devenus docteurs es mise en scène de leurs actions, devant les dérives sensationnalistes de certains médias, devant enfin la montée des populismes et des démagogies, experts en approximations, en contre vérités et en désinformation, la recherche de la vérité est peut être plus nécessaire que jamais.

Depuis quelques années, des cellules, des individus au sein des médias, des sites, des émissions se spécialisent dans la vérification des faits, le fact checking pour reprendre la terminologie anglosaxone. Bien entendu, les fact checkers existent depuis que le journalisme est un métier, c’est une fonction consubstantielle à la production d’informations.

Toutefois, les possibilités offertes par les nouvelles technologies ont permis de créer de développer des expériences de vérification innovantes.

L’Atelier des médias a profité des Assises du journalisme pour prendre le pouls de cette pratique de fact checking. Est-elle en train de changer le paysage de l’information? Nous en parlons avec Cory Haik,  responsable du projet "Truth Teller" du Washington Post, Samuel Laurent, Les décodeurs (Le Monde), Baptiste Bouthier, "Désintox" (Libération) et Loïs Siggen Lopez, "Factuel" (RTS).

 

“Nous devenons les arbitres de la vérité”

 

Comment vérifier en temps réel les déclarations et discours des politiques? C'est ce que tente de faire le logiciel robot du Washington Post. Un logiciel détecteur de mensonges, qui transcrit quasiment en temps réel les discours politiques et les compare automatiquement avec un stock de vérifications déjà effectuées par les journalistes de la rédaction. “Le tout avec une présentation pensée pour l’utilisateur.”, se félicite Cory Haik.

"Vrai" ou "Faux", la sanction tombe automatiquement, marquée d'une croix rouge en cas de simulacre. Le Washington Post a pu développer ce prototype grâce à une subvention de 50 000 dollars de la Knight Foundation, qui finance des projets journalistiques innovants.

L'idée de Truth Teller est née après que Michele Bachmann, une candidate pour les nominations républicaines dans l’état de l’Iowa, ait menti pendant une heure en présence du public et de journalistes. “Je me suis dit, tout le monde a un téléphone portable. Nous pouvons donc vérifier les infos, nous pouvons faire des choses de manière instantanée.”

Les trois mois suivants, Cory Haik et son équipe ont créé une base de données avec des informations et citations permettant de vérifier les dires des politiques. “Des journalistes, envoyés sur le terrain, ont écouté les déclarations des politiques et ont fait un travail traditionnel de vérification. Ces informations collectées, qui recensent des faits vrais ou faux, ont été inséré dans une base de données.”


“Tout le travail d’enquête dont on a besoin pour le Truth Teller est inutilisable à moins qu’on ne l’intègre à une base de données. Donc, nous travaillons avec nos journalistes et reporters afin de leur faire comprendre l’importance de systématiquement transformer leur informations en faits vérifiés.”

En parallèle, les interventions des politiques sont filmées, les discours retranscrits de manière automatique grâce à un outil Speech-to-text. Le programme informatique créé par l’équipe du Washington Post n’a plus qu’à comparer automatiquement les dires des personnalités aux données du Truth Teller. “L’utilisateur peut voir notre vérification en même temps qu’il regarde la vidéo du discours.”

 

Pour Cory Haik, le fact checking ne va pas remplacer les journalistes, ni mettre des robots à leur place. C’est une démarche qui vient soutenir leurs efforts de vérification de l’information. Elle permet de diffuser leur travail et de faire entendre la vérité plus rapidement. “J’insiste sur le fait que toute production doit être réalisée et produite par un journaliste.”

L'avenir de Truth Teller est d'être disponible pour le citoyen lambda afin que quiconque puisse vérifier les discours.

"Le défi de ce détecteur de mensonges c'est de faire un Shazam de la vérité."

“Les politiques ressortent régulièrement les mêmes mensonges sans que le journaliste ne réagisse”

 

Samuel Laurent est journaliste et fact checker au Monde sur Les décodeurs, “un blog qui passe au crible les propos des hommes et femmes publiques”. Ce projet a été imaginé par Nabil Wakim, actuel rédacteur en chef du Monde.fr, à la fin de l’année 2008.

Pour Samuel Laurent, tout journaliste fait du fact checking par définition puisqu’il s’agit de vérifier les faits. “L’idée est de dire que la parole politique est à la fois faite de chiffres, parce qu’elle se veut experte, et de communication. Donc ces chiffres ne sont pas toujours vrais.“ Aujourd’hui, le problème est qu’il y a de plus en plus de sources d’informations qui reprennent ces chiffres et faits erronés. Ainsi, le jeu du fact checking est d’analyser morceau par morceau les discours publics pour les valider ou rétablir la vérité. Mais Samuel Laurent déplore que les journalistes ne soient pas plus attentifs aux résultats publiés. “J’entends régulièrement des politiques ressortir les mêmes mensonges sur les matinales sans que le journaliste ne réagisse.”

 

Au Monde, les sujets qui interpellent le plus le public sont l’immigration, l’insécurité où l’on constate une avalanche de données et de discours de toutes parts. Selon le journaliste, la rédaction apprécie la fact checking car c’est une méthode qui est entrée dans le paysage. Le fact checker ne fait pas le travail d’un journaliste politique, il l’approfondit et l’augmente. “Aujourd’hui, certaines rubriques nous commandent même des fact checking.”

 

Le Monde a recourt au fact checking de façon quotidienne : l’équipe des “décodeurs” écoute, lit, regarde différents médias et vérifie les informations en cas de doute grâce à des sources publiques. Les rapports parlementaires par exemple sont une mine d’or.
Toute cette recherche est évidemment possible grâce à Internet.
“En France, les journalistes web ont existé contre leur rédaction. Ils ont développé des savoir-faire spécifiques comme celui de chercher rapidement des infos en ligne et donc affirmer ou non un fait, une parole, un chiffre.”

 

“Un laboratoire du mensonge politique”

 

Baptiste Bouthier est journaliste pour LibéDésintox où “la parole des politiques est soumise à contre-enquête”. L’équipe se concentre sur les dires des politiques ou sur quelques personnes publiques qui interagissent avec la sphère politique. “Le parti pris de Désintox est de faire un laboratoire du mensonge politique. Dans cette définition, nous ne publions que ce qui est faux et pas ce qui est vrai.”

 

Tous les matins, l’équipe de quatre journalistes passe au crible les matinales de radio et télévision. “C’est un travail difficile car à force d’entendre les mêmes personnes des mêmes partis donner les mêmes arguments, il y a un risque de saturation.” L’autre moitié du temps est consacrée à la vérification des faits sur internet ou en appelant directement les élus.

 

Selon le journaliste, les réactions des politiques au fact checking sont diverses. Certains, de bonne foi, acceptent de reconnaître qu’ils se sont trompési. D’autres politiques sont insensibles au flagrant délit et continuent à mentir malgré les preuves publiées par Désintox.

 

“Le fact checking n’est pas une mode, il s’est développé avec l’apparition d’intenet et cela s’inscrit dans ce que devient le journalisme : d’un côté une info qui va vite et qui est mal vérifiée, et à l’inverse une information qui prend le temps de réfléchir. Et le fact checking s’inscrit dans cette dernière logique en apportant une valeur ajoutée.”

 


“Le fact checking, c’est du journalisme sous contraintes”

 

Loïs Siggen Lopez co-présente Factuel, une chronique diffusée dans la matinale de la RTS. Factuel  “vérifie, valide et enrichit une information tirée de l’actualité suisse ou internationale”. Pour Loïs, le fact checking c’est du journalisme sous contraintes car les angles arrivent aux journalistes, et seulement à ce moment, un travail d’enquête peut commencer. “La première contrainte est le format de cette chronique: il faut faire vivre le contenu en deux minutes sans donner trop de chiffres.” Deuxièmement, “il y a 26 cantons en Suisse donc 26 bases de données différentes.”

 

Pour le journaliste, c’est assez difficile d’obtenir une vérité absolue. D’ailleurs, chaque jour, l’équipe décerne un feu vert, orange ou rouge à la personnalité qu’elle vérifie, et le plus souvent c’est un orange qui ressort de l’enquête. Preuve qu’il existe une zone grise dans la vérification des faits. Le fact checking n’est pas ancré dans l’instantanéité pour Loïs Siggen Lopez. “On se laisse 5 à 6 jours avant de sortir une information pour s’assurer de sa véracité.”

 

“Il y a un véritable mariage entre le fact checking et les métiers du web et j’espère qu’un jour les rédactions ressembleront un peu plus à des repères de geeks.”

 

 

Pour voir la table ronde "Fact checking" des Assises du journalisme:


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"Les faits sont sacrés, les commentaires sont libres"

 

L’Observatoire de la déontologie de l’information (ODI) a été créé en 2012 pour répondre à la défiance croissante du public face à l’information et à ceux qui la fabriquent. Les membres de l'association souhaitent contribuer au renforcement de la qualité dans le paysage médiatique français. Pour ce faire, ils ont publié cette semaine un rapport, que l'on espère annuel, pour relever les dysfonctionnements et les bonnes initiatives dans les médias. Son titre est L'insécurité de l’information. Ce document a été dévoilé et débattu à l'occasion des Assises du journalisme 2013. Patrick Eveno, co-auteur du rapport et trésorier de l'ODI était notre invité cette semaine. Il était en compagnie de Jean-Marie Charon, sociologue et spécialiste des médias, qui a présenté aux Assises son baromètre annuel. 

Vous pouvez écouter l'entretien qu'ils nous ont accordé dans le lecteur ci-dessous et lire le compte rendu du rapport de l'ODI et de la conférence présentant ce rapport.

 



Le constat:
la défiance du public vis à vis des médias institués est toujours forte.
Le challenge: les rédactions et les journalistes doivent se mobiliser pour faire face à cette crise de confiance. “Le contrat de confiance n’existe plus et c’est pourtant le lien essentiel entre le journalisme et son public”, explique Patrick Eveno qui est également historien des médias.

 

« La confiance dans les informations diffusées par les médias n’est que de 54% pour la radio, 49% pour la presse écrite, 48% pour la télévision, 35% pour Internet », selon le baromètre annuel réalisé par TNS Sofres pour La Croix. « Environ un Français sur deux estime donc que les choses ne se sont pas passées vraiment comme le rapportent les médias. »


"Néanmoins, les Français ne rejettent pas les médias traditionnels et 70% d’entre eux s’intéressent toujours autant à l’actualité." Si le public est méfiant, il s’agit plutôt d’une demande de sécurisation de l’information. Dans ce contexte, le rôle des médiateurs dans les organes de presse est accru. Les commentaires ou les courriers de protestation qui leur parviennent sont de plus en plus agressifs. Nicolas Jacobs, médiateur de France 2 en témoigne:

La spectacularisation de l’information est la toile de fond des critiques. Les téléspectateurs jugent que la chaîne ne donne pas une couverture proportionnée à certains événements. Deuxièmement, la dramatisation de l’info fait que la télé met sur un même plan des éléments très divers qui n’ont pas à être traités ensemble.”




L’exactitude de l’information

Le rapport de l’ODI pointe toute une série de manquements aux règles éthiques du journalisme. "Les faits sont sacrés, les commentaires sont libres", rappellent ses auteurs avant de revenir sur les valeurs socles de la déontologie journalistique. "S'agissant de la relation des faits : vérité et exactitude, équité et impartialité, respect des personnes transparence, distanciation et doute."

Les manquements constatés durant l'année passée sont classés selon deux catégories.

 

Les erreurs passives comprennent notamment:

  • les fautes vénielles (mauvaises liaisons, fautes d'accord, de grammaire et d’orthographe), comme "cette chaîne de télévision qui situe Fort-de-France à l'étranger"

  • les fausses annonces (manque de temps ou course à l'audience, la publication d’une information dans un média connu n’est pas toujours vérifiée). "De nombreux médias ont annoncé la libération des otages français au Cameroun sur la foi de sources militaires camerounaises."

  • les canulars (piège dans lequel tombe le journaliste aggravé par le manque de temps et de contrôle de la part de l’encadrement). "Le compte Twitter d'un ministre russe annonce la mort de Bachar el-Assad. Le compte est faux, il n'avait été activé que peu de temps auparavant et ne comportait pas de pictogramme « compte vérifié »."

 

Parmi les fautes actives, on retrouve:

  • les problèmes dus à la rumeur. "Suite au meurtre d'un jeune homme par un policier à Marseille, de nombreux médias donnent une version fondée sur une source anonyme « proche de l’enquête », selon laquelle le jeune faisait partie d'un groupe qui aurait agressé le policier. Celui-ci aurait accidentellement tiré au moment où il était mis à terre par les jeunes. Selon les résultats officiels de l’enquête, il n'était pas en service, présentait un taux d'alcoolémie positif et avait fumé du cannabis au moment des faits."

  • la mise en scène de l’information. "Une chaîne a diffusé dans un magazine sur l’automobile une mise en scène montrant des CRS masqués en train d’occulter un radar pour le rendre inopérant (il s’agissait de mettre en lumière que la politique ministérielle leur imposait de « faire du chiffre »)."

  • les "unes" alarmistes. "Pesticides : les Français en ont plein le sang. Une étude sanitaire sur l'exposition de la population française aux pesticides fait l’objet sous ce titre d’un compte rendu dans un hebdomadaire. L’article met en garde contre des produits d’utilisation domestique dont le taux présent dans le sang des Français serait « dix fois supérieur à celui trouvé dans le sang des Allemands! ». Le rapport est beaucoup moins alarmiste: « la population française présente des niveaux d’exposition aux métaux lourds et aux pesticides organochlorés globalement bas et conformes aux niveaux observés à l’étranger. »

 

Un mouvement positif en faveur de la déontologie

Découlent du rapport quatre recommandations :

« Réanimer les réflexes de vérification et de relecture critique par l'encadrement avant diffusion ; 

Consolider le mur qui devrait séparer l'économique et le rédactionnel ;

Jouer la transparence vis-à-vis du public ;

Instaurer un contrat de confiance entre le public et le média »

En conclusion, l’ODI pointe du doigt un manque important d’encadrement rédactionnel. Il suffirait d’être un peu transparent et d’annoncer au public les charges des uns et des autres. C’est-à-dire, reconnaître et rectifier ses erreurs face à son audience.
Les initiatives concrètes, prises collectivement, en faveur de la déontologie et de la qualité de l’information restent encore à développer: des colloques, des structures de regroupement, des livres, et des formations pour sensibiliser professionnels ou non sur la déontologie de l’information.
Et surtout, l’association recommande de relancer le dialogue.

“Le public n’acceptera de lire que s’il y a une véritable confiance”, concluent les conférenciers.


Table ronde L'insécurité de l'information (Crédit photo: Obsweb2012-)

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Quand les étudiants en journalisme innovent

Table ronde avec les étudiants en journalisme (Crédit photo: Manon Mella)

Réinventons le journalisme. Belle idée affichée par les Assises du journalisme 2013, une ambition pour laquelle il faudra compter sur la relève. Les médias ont, pour beaucoup, des difficultés à suivre le rythme de la révolution numérique. Qu'en est-il des écoles? Si les nouvelles technologies numériques permettent de nouveaux formats d’écriture, elles imposent aussi de nouvelles connaissances, indispensables à une bonne maîtrise de l’environnement dans lequel évolueront les journalistes de demain. Quelles sont ces évolutions et comment sont-elles enseignées dans les écoles de journalisme ? Les Assises 2013 ont mis en avant 4 projets innovants, portés par des étudiants, venant de quatre institutions en France. Pour tenter d’en savoir plus, l’Atelier des médias a réuni trois élèves et un formateur: Charles-Henri Groult, Mathieu Lehot, Maud Guillot, et Florent Bouchardeau ont partagé leurs expériences à Metz, mardi 5 novembre lors d'une table ronde.

Ci-dessous, la version audio de l'entretien de l'Atelier des médias avec 4 étudiants ou journalistes fraîchement diplômés.



 

Le Quatre Heures du CFJ


"Quel serait le média de vos rêves ?", leur a demandé l’équipe pédagogique du CFJ en janvier 2013. “Nous voulons faire du Quatre Heures le premier média français de slow info qui réconcilie web et grand reportage.“ Et le 29 mai naissait le projet de 13 étudiants en journalisme associées à un développeur et à un graphiste. Chaque mercredi, à 16 heures pile, Le Quatre Heures propose aux lecteurs un long reportage multimédia. Une nouvelle expérience narrative qui entremêle texte, photo, vidéo et son dans une lecture « en immersion ». Un récit au long cours à « déguster » confortablement installé et en plein écran.
Charles-Henri Groult, fraîchement diplômé du Centre de Formation des Journalistes de Paris et journaliste pour Lefigaro.fr a présenté son projet, devenu média à part entière. A l’origine, l’équipe d’étudiants voulait faire du reportage à la façon du mook XXI mais sur Internet. L’idée est d'asseoir le lecteur devant son ordinateur pour qu’il prenne le temps de découvrir un dossier grand format. Des choix radicaux donnent du charme au projet: pas besoin de cliquer, le seul scroll de la souris permet de descendre dans le reportage comme le lecteur descend dans une page. Le format est vertical pour donner plus de grandeur aux images.
Inspiré de Snow Fall, le projet du New York Times, le Quatre Heures cible un lectorat urbain et connecté mais n’a pas encore trouvé son modèle économique.

Le Quatre Heures

Le datalab de l’IJBA


Né aux Etats-Unis du mouvement Open Data (libéralisation des données), le data-journalisme est une manière d’utiliser des bases de données comme source d’informations pour les analyser, en extraire l’essentiel et représenter cette information en images, de manière attractive et interactive.
Dans la formation de l’Institut de Journalisme Bordeaux Aquitaine, deux semaines sont consacrées au data journalisme, pendant lesquelles les élèves doivent travailler sur le mode du collaboratif et s’imprégner de “la culture de la bidouille”. Mathieu Lehot, élève en Master 2 a participé au projet Enquête sur saisonniers, les précaires de la vigne. L’équipe en charge du dossier a fait le choix de partir d’un fichier brut pour y trouver une information inédite. L’idée était de montrer que derrière le “prestige des grands crus bordelais cachent une autre réalité. Celle de travailleurs pauvres qui (sur)vivent dans l’ombre des château”.

Pour faire parler les données, les étudiants ont utilisé un logiciel opensource (bases de données brutes sur demandeurs de RSA en Gironde) et des coordonnées géographiques (données par cantons en Gironde) pour aboutir à une carte interactive et à une enquête terrain répondant à la question: Comment se fait-il que se concentrent dans les zones viticoles de la Gironde de forts taux de demandeurs du RSA ?
Ainsi, pour les élèves de l’IJBA, le data-journalisme est une forme de vulgarisation de l’information extrêmement claire et accessible à énormément de public.

Il semblait bien y avoir un lien entre les forts pourcentages de bénéficiaires de minimas sociaux des cantons de l’est de la Gironde et la viticulture


Le webdoc à l’EJDG

Florent Bouchardeau ancien élève et formateur multimédia à l’Ecole de journalisme de Grenoble, explique que la formation au webdocumentaire est née d’un désir des étudiants de monter une plateforme interactive pour parler des sujets qui leur tenaient à coeur. Cette demande a marqué un tournant dans la formation car elle a révélé un réel intérêt pour la dynamique du web.
Florent Bouchardeau est à l’initiative de plusieurs webprojets dont Villeneuve 5/5, “une immersion en 5 actes dans le quartier qui a inspiré le discours de Grenoble”. Le défi des neufs étudiants était de de montrer le quotidien de La Villeneuve pendant 8 mois, par sons, vidéos, photos, textes et surtout de donner la parole aux habitants. Ce projet multimédia a été publié par Lemonde.fr et récompensé par le Prix Google de l’innovation en journalisme en 2011.

Quand Florent Bouchardeau endosse sa veste de formateur, il pousse ses élèves à dépasser leurs limites pour créer de nouveaux outils. Pour lui, les écoles sont des laboratoires où l’expérience acquise pendant le développement des projets est nécessaire au renouvellement des rédactions.

Villeneuve 5/5


Les cours de code à Sciences Po

L’école de journalisme de Sciences Po a mis au programme de son Master des cours de code pour faire des étudiants des professionnels plus indépendants dans leur publication en ligne. Car connaître le code, c’est connaître les possibilités qu’offre le web pour transmettre une information. Pour Alice Antheaume, directrice adjointe, c’est une nouvelle compétence requise dans le recrutement des journalistes. “Coder est la suite logique de cette tendance à devenir des journalistes multi-tâches.”
Lucie Ronfaut, élève en Master 2 confirme cette idée. L’enseignement du code est important pour une meilleure appréhension de l’architecture du site sur lequel le journaliste travaille. Et savoir coder c’est aussi se sentir libres en maîtrisant la technique et non l’inverse. “Les sites internet c’est comme voitures, si elle tombe en panne, je sais mettre les mains sous le capot.”  

Le périmètre de la profession est en train de s’élargir. Aujourd’hui les étudiants apprennent à coder, demain il y aura de nouvelles connaissances à acquérir pour réinventer le journalisme. Si tous les étudiants présents s’accordent à dire qu’il faut bousculer les programmes pédagogiques, ils sont aussi persuadés que la profession doit retravailler ses fondamentaux.



Atelier professionnel : Quand les étudiants en journalisme innovent (Crédit photo: journalisme.com)

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Table ronde Comment financer l'information ? (Crédit photo: Manon Mella)

Comment financer l’information? Mercredi 6 novembre, les Assises du journalisme 2013 ont, de nouveau, mis au programme l’une des questions majeures de la presse à l’heure de la révolution numérique.

En introduction, Patrick Eveno explique que jusqu’à maintenant, la majeure partie de la presse tirait ses recettes de la vente des publications, de la publicité et, parfois, d’annonces. Aujourd’hui, on distingue trois sources de revenus : le financement direct par le lecteur qui s’abonne à un titre de presse, la publicité, et les aides à la presse. Toutes ces sources sont en baisse.

Lorsqu'autrefois le principal objectif était de diminuer le prix du journal pour augmenter le lectorat, aujourd’hui, les préoccupations sont rivées sur la baisse du nombre de lecteurs et la fragilisation des recettes publicitaires. Du côté du web, le paywall (accès payant après un certain nombre de lectures) semble être la solution choisie par la majorité des contenus en ligne. Tour d’horizon des expériences de formules payantes existantes ou en devenir.

Billet écrit avec Manon Mella.

Intervenants:

Animé par MARC MENTRE, journaliste, responsable de la filière journalisme à l'Emi-Cfd et blogueur (Media Trend)

Avec MICHEL DANTHE, rédacteur en chef adjoint, responsable du numérique au Temps ; PATRICK EVENO, historien des médias ; BRUNO HOCQUART DE TURTOT, directeur général de la Fédération de la Presse Périodique Régionale et du Syndicat de la Presse Hebdomadaire Régionale ; ERIC METTOUT, directeur de la rédaction de L'Express ; EDWY PLENEL, directeur et cofondateur de Mediapart, DAVID SERVENAY, conseiller éditorial et cofondateur de La Revue Dessinée.

Pour visionner la conférence http://youtu.be/bOdZgFEf4aY

 

 

“Le modèle d’Emile de Girardin est mort”

 

Emile de Girardin est le pionnier de la presse bon marché en France. Au XIXème siècle, il révolutionne l’économie dans le secteur de la presse en recourant à la publicité et en lançant des romans-feuilletons. En 1836, il fonde le quotidien parisien, "La Presse" et y adapte son modèle. Son but: faire baisser le prix du journal pour augmenter le nombre de lecteurs.

Mais aujourd’hui, à l’heure d’internet, le lectorat ne cesse d’augmenter. Ce qui manque maintenant, ce sont des recettes. Le modèle Girardin est donc en train de s’effondrer pour laisser place à un nouveau paradigme.

Quelle plus-value la presse peut apporter ?

 

Patrick Eveno, historien des médias, poursuit en expliquant que l'information de divertissement (infotainment) est arrivée comme un nouveau moyen de financer l'information. Comment? C'est en attirant le public que l'on peut améliorer les recettes publicitaires.

“L'information n'a jamais été rentable”

Dans une interview accordée aux Echos, Patrick avait déjà déclaré : Avant la guerre, de nombreux journaux, comme Le Petit Parisien ou Paris Soir, faisaient ainsi du marketing, des spectacles, des loteries ou des tombolas, et c'est ce qu'ils avaient autour de l'information qui les faisait vivre. C'est encore plus vrai aujourd'hui à l'heure d'Internet." Aujourd’hui, un journaliste coûte entre 50 000 et 100 000 euros à son organisme de presse. Le mythe de l’information indépendante est bel et bien mort car elle est beaucoup trop liée à l’économie de son entreprise.

L'un des problèmes actuellement c'est que l'information factuelle est présente partout, notamment sur les réseaux sociaux. Quelle plus value peut offrir la presse pour que le public accepte de payer un abonnement? Une analyse plus précise et des contenus plus variés entre autres.

 

 

“Les jeunes journalistes sont frustrés par le manque d’innovation en France” 

 

David Servenay est le co-fondateur de Rue89. Il a lancé une revue trimestrielle bi-médias, La revue dessinée en septembre 2013. Un mook de 228 pages qui entremêle bande dessinée et information.

La revue fonctionne sans publicité. Pour que ce beau projet voit le jour, l’équipe de David Servenay a choisi de financer son projet via la plateforme de crowdfunding Ulule.fr.

D’abord pour s’assurer un an de publications mais aussi pour créer un premier noyau d’abonnés.

 

La Revue dessinée est vendue 15 euros en librairies et 3,59 euros en ligne avec des bonus. Pourquoi un tel écart ? Parce que la rédaction juge que depuis des années, l’offre des éditeurs n’est pas très intéressante car l’abonnement à un paywall vaut 75% du prix du papier. D’autre part, la présence croissante des tablettes dans les foyers devrait aboutir à des offres couplées. “Le support papier et le support numérique sont deux expériences différentes. Les lecteurs sont à la transition de l’usage et souhaitent avoir les deux objets.” Néanmoins, il pointe le manque de soutien de l’innovation dans le secteur de la presse. La France est en retard en matière d’innovation journalistique contrairement aux États-Unis ou au Royaume-Uni qui ont développé des laboratoires de réflexion.

 

 

Crédit photo: journalisme.info

“La force de la presse régionale c’est qu’elle fait de l’info utile”

Bruno Hocquart de Turtot, directeur général de la Fédération de la Presse Périodique Régionale, confie que la presse hebdomadaire régionale regroupe 256 titres qui produisent environ 10 000 exemplaires. Elle s’arroge la mission de maintenir le pluralisme de l’information en région face aux grands groupes qui détiennent le monopole de l’information. Selon lui, la PHR fonctionne toujours sur le schéma traditionnel de la presse et s’en félicite car elle semble préservée de la crise actuelle. “La force de la presse régionale c’est qu’elle fait de l’info utile.” Utile au sens d’attractive à la fois pour lecteur et pour l’annonceur. Toutefois, les titres régionaux n’ont toujours pas basculé vers le web. Certes on les retrouve en ligne mais la plupart des sites sont des vitrines fonctionnant sur du freemium (contenu gratuit).


Si la presse régionale se porte bien, pourquoi sortir du schéma traditionnel ? Faut-il remettre en cause ce modèle ?, s'interroge Bruno Hocquart de Turtot. Et de répondre: la technologie évolue et les attentes du lecteur changent en conséquence. Alors comment la presse peut-elle l’accompagner ? La presse régionale essaye de trouver des solutions. L’une d'entre elles serait d’envisager une mutualisation des investissements. Ce n’est pas un secret, les éditeurs ont besoin de ressources financières mais aussi matérielles pour être créatifs, se tromper et ne jamais arrêter d’innover. “L’info utile va préparer les lecteurs à payer pour valoriser l’information.”

Jouer la transparence pour répondre à la crise de la presse ?

Pour Edwy Plenel, fondateur de Mediapart, dans la crise actuelle, il est nécessaire de prendre conscience que l’intégrité du journaliste passe par la rentabilité des entreprises. Ainsi, le succès économique d’un titre de presse va de pair avec la mobilisation d’une rédaction. Aujourd’hui, le journaliste milite pour recréer un écosystème créateur de richesses similaire à l'époque de Girardin.  Cet écosystème doit compter deux entrées : transparence et égalité. Transparence parce que les journalistes ne peuvent réclamer la transparence des pouvoirs publics et politiques sans la revendiquer eux-mêmes. Ensuite, égalité pour que tous les médias reçoivent les mêmes aides. Pour finir, Edwy Plenel prône des aides indirectes à la presse. "Nous voulons créer des journaux indépendants."

 

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