Publications de Lou Garçon (12)

En voiture, Pakistan!

Les camions portent des bijoux. On se déplace jusque dans les zones tribales pour acheter une moto. La voiture de luxe est un membre de la famille. Bienvenu au Pakistan, le pays où l’on soigne son mal encajolant son véhicule.


Au petit matin, les ouvriers du vieux Lahore se rendent sur leur chantier en bicyclette Sohra, une marque pakistanaise culte, avec des fleurs en plastique accrochées au guidon. Ils croisent sur leur cheminles derniers camions échappés de la nuit et décorés des plus finesreprésentations d’actrices pakistanaises, de Ben Laden ou de BenazirBhutto. Vers 10h, les premiers 4×4 pointent leurs pare-chocs endirection de la rue, hors de leurs cages dorées. Alors, une journéeordinaire dans une grande ville pakistanaise peut commencer.


Véhicules aux caractéristiques féminines


Prendre la route : au Pakistan, une passion. Une histoire de fierté aussi, notamment lorsqu’il s’agit du truck art, la décoration traditionnelle des camions. Perçu comme mineur par les élites du paysqui le décrivent comme issu d’une culture de paindoo, de« paysan », l’art de la peinture sur camion est célébré par lesvoyageurs et les nationaux attachés aux traditions populaires. Peints àla main dans des ateliers de Rawalpindi, de Karachi ou de Peshawar, cescamions, qui répondent à différents styles selon la région d’origine deleur propriétaire, sont des livres à ciel ouvert.


Ehtisham Khan, un étudiant d’Islamabad qui s’intéresse à la manière dont les Pakistanais modifient leurs véhicules, est le créateur du blog Pakistan Truck Art. Pour lui, la décoration des camions au Pakistan connaitune phase récessive. « De plus en plus de camionneurs doivents’adapter au système des conteneurs ce qui leur laisse moins de placepour la décoration. Ils ne peuvent plus embellir leur camion parcequ’ils veulent respecter les règles internationales » explique-t-ilpour l’Echo de Shalimar.


Le truck art est souvent perçu comme une façon pour les conducteurs d’échapper à une existence terne. Explication trop facile, selon Ehtisham Khan. Pour lui, la ségrégation entre les hommes et lesfemmes est plus certainement à l’origine de ce phénomène : “Pour certains, l’art sur camion serait un exutoire parce qu’il n’y aici pas d’équivalent aux bars et aux autres endroits que les camionneursoccidentaux fréquentent lorsqu’ils sont sur la route. Mais il y a uneautre explication, que je trouve bien plus convaincante. Les camionneurspassent le plus clair de leur temps dans leur camion au point quecelui-ci devient leur alter ego. Voila pourquoi ces véhicules ont descaractéristiques féminines. Comme pour une femme, on leur offre desbijoux. La décoration obsessionnelle des camions est la réponse à unmanque“ analyse-t-il.


Des couples sur de grosses motos


Un camion que l’on pomponne : la réponse à un manque ? Quid du véhicule considéré comme le plus sexy du monde, la moto ? Depuis que les films de Bollywood ont repris la culture de la heavy bike, lesPakistanais, devenus fous, ont investi en masse dans l’objet qui feraitvibrer les filles. Et c’est dans les zones tribales qu’ils sontmajoritairement allés se fournir, où l’on peut acheter de grosses motoscylindrées d’origine chinoise pour si peu.


C’est ainsi que tard dans la soirée à Lahore, il n’est pas impossible d’apercevoir un couple sur une Harley Davidson, la jeune fille ceinturant son ami à cheveux longs et à barbichette. La culture de lavitesse a également inspiré des gangs à moto qui se sont mis àfréquenter les artères de Lahore et de Karachi. A Lahore, où il n’y apas de piste où s’entraîner, ils font du une roue au milieu de lacirculation et se tuent très régulièrement.


La discrétion ne fait pas partie de notre culture


Aujourd’hui, pour ceux qui en ont les moyens, la tendance au Pakistan est plutôt à la réparation et la collection de voitures anciennes. Un site internet, pakwheel.com, est devenu le point de rencontre descollectionneurs. Sur ce site, ils partagent des photographies devieilles voitures, parlent mécanique et organisent des expositions devéhicules anciens dans les rues des grandes villes pakistanaises.


Moin Abassi est un avocat basé à Karachi. Il est membre d’un club de collectionneurs de voitures anciennes (Classic Car Club of Pakistan) et l’heureux propriétaire de trois voitures vintages. Il explique lesraisons du succès de pakwheel.com : “Au Pakistan, nous manquons dedivertissement et la passion pour les voitures de collection estdéfinitivement une manière de soigner notre ennui. Beaucoup dePakistanais passent un temps fou à marcher dans les villes dans l’espoirde tomber sur une vieille voiture et de partager ensuite leurdécouverte sur le site internet. »


Cet avocat épris également d’aviation refuse néanmoins de faire un lien entre le goût pour les voitures anciennes et la façon dont les élites pakistanaises consomment de l’automobile : « Dans les grandesvilles, on voit régulièrement des voitures de luxe qui circulentencadrées par des Jeep remplies de fusils et de gardes armés. Lespropriétaires de ces véhicules recherchent plutôt l’attention que lasécurité. Il faut croire que la discrétion ne fait pas partie de notreculture.”


En matière de réserve, la classe moyenne pakistanaise pourrait facilement gagner la manche qui l’oppose à l’élite du pays. Beaucoup d’employés achètent en effet des voitures d’occasion qu’ils transformentselon les codes du moment. C’est ce qu’on appelle la culture de lamodification : on ajoute des lumières, des éléments qui remodèlent lescourbes de la voiture afin d’obtenir une version torturée d’un coupésport. Dernière tendance : transformer les portières de façon à cequ’elles s’ouvrent vers le haut, à la manière d’un papillon.


Mais les changements radicaux ne sont pas toujours recherchés. Il s’agit le plus souvent de s’offrir un petit plaisir identitaire: une plaque d’immatriculation aux couleurs d’un parti politique, des maximesécrites sur la vitre arrière (« embrasse moi je suis pakistanais »,« serial lover »…) . Pour Ehtisham Khan, du blog Pakistan TruckArt, les conducteurs qui décorent ou modifient leurs véhicules neconnaissent pas toujours la signification des symboles qu’ils utilisent.« Prenez, par exemple, les lettres inscrites sur les plaques de laplupart des taxis d’Islamabad, qui sont similaires à des symboles devoitures de course. Bien que les conducteurs de taxi soient incapablesd’expliquer pourquoi ils ont fait inscrire ces lettres sur leurvéhicule, ils sont persuadés que leur taxi ne serait pas complet sanselles » dit-il.


Un entrepreneur né dans une voiture


L’amour entre les Pakistanais et la gent automobile aurait pu enfin s’officialiser lorsqu’une entreprise locale, Adam Motor Company, lança la première voiture pakistanaise : l’Adam Revo. L’entrepreneurresponsable de cette révolution, Feroze Khan, se décrivait alors commele fils d’une mendiante né dans une voiture.


Une belle histoire. Mais dommage, la production de l’Adam Revo a été arrêtée en 2006. Pour Moin Abassi, les Pakistanais, lorsqu’il s’agit de voiture, ne peuvent faire confiance qu’à des noms familiers : « Ilsconsidèrent les marques pakistanaises de qualité et de durabilitéinférieures. A cause de cela, les entrepreneurs hésitent à se lancerdans la construction d’une voiture 100% pakistanaise. Nous avons biendes ateliers d’assemblage de pièces pour Toyota ou Honda mais même cesvoitures là ne plaisent pas autant que celles 100%’étrangères. »


Selon Moin Abassi, l’Inde, avec le groupe Tata, fait aujourd’hui partie des grands noms de l’industrie automobile parce que le gouvernement indien a restreint pendant des années l’importation devoitures étrangères et a ainsi encouragé la production nationale : « Depuisla classe moyenne jusqu’au Premier ministre, ils circulaient tous enMaruti, une voiture réalisée localement » note-t-il. Le Pakistan? Il continue quant à lui d’importer massivement des voituresétrangères. Et dans de longues Mercedes, des jeunes hommes de bonnefamille continuent de tourner en rond dans Islamabad, « la ville quidort toujours », dans l’espoir de trouver un remède à leur ennui.


Blog l'Echo de Shalimar: http://lechodeshalimar.wordpress.com/

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Les bahaïs: une communauté universelle


Né au XIXe siècle en Iran, le bahaïsme est l’une des plus jeunes religions du monde. Au Pakistan comme ailleurs, les bahaïs travaillent dans l’ombre, pour lapaix. Ils se sont interdits toute action politique. Interview avecRuhiyyeh Mofiti , membre de la petite communauté bahaïe de Lahore.


Qui sont les bahaïs de Lahore ?

Nous sommes environ soixante bahaïs dont beaucoup d’enseignants, de docteurs et quelques écrivains. Nous nous réunissons régulièrement, notamment le 24 mars de chaque année pour fêter le nouvel an. C’est ceque nous appelons, comme les Iraniens, Norouz. Selon le calendrierbahaï, il y a 19 jours dans un mois et 19 mois dans une année. Chaquefin de mois, nous prions ensemble. Mais comme tous les bahaïs du monde,notre but est de construire une communauté universelle. Nous ne sommesdonc pas repliés sur notre petit groupe.


Votre religion est un syncrétisme et vous n’attachez pas plus d’importance à la communauté des bahaïs qu’à celle des sunnites, des chiites, des chrétiens…

Nous ne faisons pas de différence entre les bahaïs et les adeptes d’autres religions. Pour nous, les hommes vivront en paix lorsqu’ils partageront les mêmes croyances. Alors oui, nous sommes desconstructeurs de société et notre but est de fonder une communautéuniverselle. La religion bahaïe peut être décentralisée très facilementet à Lahore, parce que nous n’avons pas de temple, nous organisons lesprières et l’étude des textes sacrés dans nos maisons. Des non-bahaïssont souvent présents lors de ces réunions. Il y a des temples bahaïs àNew Delhi, à Chicago ou encore à Sydney mais à Lahore ce sont nosmaisons qui sont nos temples.


Qui dans votre famille s’est le premier converti au bahaïsme ?

Mes parents étaient des Iraniens. Mon père est parti vivre à Bombay alors qu’il était tout jeune homme. A cette époque, les Iraniens ne rêvaient pas du tout d’immigrer en Amérique : ils voulaient touss’installer dans le sous-continent indien ! Mon grand-père était unchiite fanatique. Mon père à lui découvert le bahaïsme à Bombay et adécidé de se convertir. Puis il a épousé ma mère qui était née dans unefamille de bahaïs.


Vous êtes une fille d’Iraniens. Comment réagissez-vous face à la persécution des bahaïs d’Iran ?

Beaucoup d’entre nous ont toujours de la famille en Iran et nous pouvons facilement obtenir un visa pour voyager dans ce pays. Nous savons donc que la situation n’est pas facile pour les bahaïs iraniens.Mais les bahaïs de tous les pays travaillent pour la paix. Ils pensentque la meilleure façon d’atteindre cette paix est de respecter les loisdu pays dans lequel ils vivent. Malgré l’oppression des bahaïs d’Iran,aucun d’entre eux n’a jamais fait preuve de violence à l’égard dugouvernement. Evidemment, les bahaïs iraniens veulent que leurs droitsfondamentaux soient respectés. Ils en ont fait la demande auprès de L’Organisation des Nations Unies (ONU) et ils ont eu raison de le faire.Mais à cette exception près, les bahaïs ne se lèvent jamais contre leslois de leur pays. Cela ne veut pas dire que nous ne nous impliquons pasdans l’évolution de notre société. Nos croyances nous empêchent de nousinvestir dans la vie politique mais nous avons en revanche le droit devoter lors d’élections.


Depuis 2004, les bahaïs de Lahore sont à la recherche d’un nouveau cimetière car la communauté grandit…

Une communauté bahaïe n’accepte pas les aides et les financements qui ne sont pas le fait d’une autre communauté bahaïe. Il y a une seule chose que nous avons le droit d’obtenir de notre gouvernement : uneterre pour enterrer nos morts. Le cimetière que nous possédons déjà àLahore sera bientôt trop petit. Nous en avons donc demandé un nouveau.On ne nous dit pas non mais on nous demande de trouver l’endroitnous-mêmes et cela complique les choses. Nous avons beaucoup de règles àrespecter. La terre doit par exemple être idéalement située puisque lesbahaïs vivent toujours à moins d’une heure de leur cimetière (un bahaïest enterré juste après sa mort). Et puis, nous refusons d’avoir uncimetière en mauvais état. Nous n’utilisons d’ailleurs pas le mot« cimetière », nous parlons de «gulistan», ce qui signifie « lepays des fleurs ». La sérénité du lieu où nous enterrons nos prochesest essentielle. Ce lieu doit être fleuri, il doit accueillir unefontaine et toutes ces choses qui nous rendent moins tristes lorsquenous visitons nos morts.


Certains Pakistanais accusent les bahaïs d’être des alliés des Israéliens parce que le centre du bahaïsme se trouve à Haïfa, au nord de l’Etat hébreux. Le gouvernement pakistanais interdit aux bahaïsde voyager en Israël. Qu’en pensez-vous ?

Je pense que c’est très triste parce que Haïfa est le lieu le plus important au monde pour un bahaï. Mais Israël est un pays précieux pour la plupart des religions et pas seulement pour nous. D’une certainemanière, nous ne sommes pas les seuls à être privés de se voyage : noushésitons donc à nous plaindre. Pour montrer que nous ne sommes lesalliés de personne, nous utilisons le terme de « pays sacré » pourparler d’Israël. Et même pour cette question essentielle, nous ne nousmettons pas en porte à faux avec le gouvernement. Car nous savons quenotre but peut être atteint en faisant preuve de patience. Surtout, nousessayons de montrer que nous ne sommes pas du côté des ennemis dugouvernement. Je pense que se battre aujourd’hui contre l’interdictionde voyager en Israël entraînerait beaucoup d’incompréhension de la partdu gouvernement et des Pakistanais non-bahaïs. Quand la société seraplus ouverte, alors nous nous pencherons à nouveau sur ce problème.


Avez-vous l’impression que le gouvernement est à l’écoute de votre communauté ?

Au Pakistan, notre communauté a toujours eu de très bonnes relations avec les différents gouvernements au pouvoir comme avec le reste de la population, surtout dans les grandes villes. Le 24 avril, qui marque lamanifestation de Bahá’u'lláh comme prophète de la religion bahaïe, aété accepté comme un jour férié optionnel. Les bahaïs font égalementpartie d’une minorité religieuse officiellement reconnue par lePakistan.


Et vous sentez-vous pleinement appartenir à « une minorité religieuse pakistanaise » ?

Personnellement, non. Mais j’ai rencontré de nombreuses personnes- des chrétiens notamment -qui se sentaient minoritaires au Pakistan. Ceux-là désirent avoir une place au Parlement et plus de visibilité dansle monde politique en général. Ils se sentent effectivementdiscriminés. Mais puisque les bahaïs ne prennent pas part aux affairespolitiques de leur pays ils ont forcément moins l’impression d’êtreprivés de leurs droits que les autres. Je n’ai jamais eu le sentimentd’être une citoyenne de seconde zone dans ce pays. D’une certainemanière, nous sommes même chanceux. Les ambassades nous délivrent parexemple des visas très facilement, ce qui n’est pas du tout le cas pourles Pakistanais musulmans.


Votre communauté ne s’est-elle jamais sentie en danger depuis que le Pakistan s’est radicalisé ?

On nous appelle « minorité ». A partir du moment où on est une minorité religieuse au Pakistan, on est en quelque sorte séparé du reste de la société et donc moins facilement attaquable. Bien que notrereligion soit une forme de syncrétisme, nous ne touchons pas à l’islam.Une minorité pakistanaise prend plus de risques lorsqu’elle serevendique comme une branche de l’islam. C’est le cas pour les ahmadispar exemple. Effectivement, il y a des minorités qui ne se veulent pasmusulmanes- les chrétiens par exemple- et qui sont elles aussi endanger. Mais si les chrétiens pakistanais sont parfois persécutés cen’est pas pour des raisons religieuses mais plutôt pour des questionspolitiques, non pas parce qu’ils sont chrétiens mais parce qu’ils sontperçus à tord comme des alliés de l’Amérique. Il s’agit de montrer qui ale pouvoir et qui ne l’a pas.


Les bahaïs sont de plus en plus nombreux dans le monde…

Nous n’appelons pas à la conversion mais si des Pakistanais veulent étudier le bahaïsme, ils en ont le droit. Des musulmans, des chrétiens, des hindous viennent régulièrement assister à nos réunions ou à nosprières. Ils montrent de l’intérêt tout en gardant leur proprereligion. Pour nous, le monde ne se définit pas comme une compétitionmais comme une coopération. Certains Pakistanais se convertissentdéfinitivement à la religion bahaïe. Mais nous considérons que la basede toutes les religions est la même. Ceux qui se convertissent n’ontdonc pas à rejeter cette base qui fait partie de leur ancienne religion.


Parlez-nous des conversions plus en particulier…

Des Pakistanais de toutes les religions se sont convertis au bahaïsme. Mais nous n’avons pas de politique de conversion de même que nous refusons d’être obsédés par la sauvegarde de notre religion. Nosenfants sont libres d’épouser des non-bahaïs. Leurs conjoints n’ont pasbesoin de changer de religion du moment que la mixité religieuse au seindu couple n’empêche pas de vivre en harmonie. Nous faisons simplementattention à ce qu’il n’y ait pas mariage d’un bahaï avec un membrefanatique d’une autre religion. Les enfants d’un couple mixte ontégalement le droit de choisir leur propre religion.


Les bahaïs estiment que les hommes vivront en paix lorsqu’il n’y aura plus qu’une seule religion universelle. Pensez-vous que cela soit possible en République islamique du Pakistan ?

Oui, nous le pensons sincèrement. Mais l’idée n’est pas d’imposer une seule et unique religion. Il s’agit plutôt d’atteindre une harmonie religieuse dans le monde. Pour y arriver, les leaders religieux devrontgommer les différences entre les croyances. Au Pakistan, il y a déjà denombreux événements qui impliquent les membres de toutes lescommunautés religieuses. Les bahaïs croient en la décentralisation de lareligion. C’est pour cela qu’ils vivent dans le monde entier ;dispersés dans les grandes villes. Dans un pays comme le Pakistan, nousdevons faire face au fanatisme. En Occident, le matérialisme faitégalement des ravages. Nous luttons contre ces deux réalités car ellessont des freins à la coopération et à l’entraide entre les peuples. Nous pensons que la religion n’est là que pour unir. Si elle devientune cause de violence, alors il vaut mieux ne pas avoir de religion dutout…


Photographie: les jardins bahaïs de Haïfa


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Tourisme au Pakistan


Dans les gigantesques mines de sel de Khewra, des galeries souterraines sont ouvertes aux touristes. Les mineurs se fraient un chemin parmi les nombreux visiteurs. Ailleurs au Pakistan, le tourisme est en voie de disparition.


Dans l’édénique vallée de Swat, les Pakistanais découvraient les joies des sports d’hivers avant que des taliban ne brûlent la station deMalam Jabba. Chez les Kalash (peuple païen de la vallée de Chitral déclaré « infidèle » par les taliban), des centaines de curieux venus des grandes villes du pays assistaient aux différents festivals marquant le passage des saisons. A Lahore, des touristes arrivés de New Delhi finissaient leur traversée du sous-continent indien en plaçant leur pas dans ceux de Rudyard Kipling.Tout cela, il n’y a pas si longtemps.
Quelques années, quelques mois à peine. Les plus belles régions du Pakistan sont aujourd’hui des mots qui font peur.


Bien que le tourisme n’ait jamais vraiment tiré l’économie du Pakistan vers le haut, ces sites jouaient un rôle non-négligeable. Ils offraient au Pakistan l’image d’une terre d’aventure, allégeant l’impression d’avoir affaire à un pays sous tension permanente.Aujourd’hui, certains lieux ont gardé leurs plus fidèles vacanciers malgré la tourmente. A la manière des Anglais de l’avant partition, les grandes familles pakistanaises possèdent toujours leur retraite d’été dans les hauteurs himalayennes, notamment à Murree et à Nathia Gali.


D’autres sites culturels et touristiques du Pakistan sont toujours d’actualité. La frontière de Wagah par exemple qui sépare l’Inde et le Pakistan (voir l’article Cérémonie sans frontière) est rythmée quotidiennement par une procession militaire à laquelle assistent des centaines de Pakistanais et quelques étrangers. Ou encore Taxila, ville située à une heure d’Islamabad, qui abrite les ruines de la civilisation de Gandhara. Enfin, les mines de sel de Khewra, les plus importantes du monde après celles de Wieliczka en Pologne, sont certainement le lieu de villégiature le plus prisé du moment par la classe moyenne.


Un Pakistan de sel


A Khewra, on s’y rend en famille, le temps d’une journée. Un gisement y est spécialement dédié aux visiteurs. Pendant les vacances, ils sont des centaines à poser en rang d’oignon devant les blocs de sel oubliés dans les carrières. Lorsqu’il fonctionne, le petit train de la mine amène directement dans les galeries destinées aux touristes et permet de garder un œil fixé sur la beauté du lieu. Sur les voûtes basses, roses et blanches, orangées. Sur les variations chromatiques du sel himalayen.


Sous terre, c’est un Pakistan de sel que les autorités locales ont voulu mettre en scène. L’idée, kitch au possible, a été un succès : les Pakistanais adorent leur pays. Une petite mosquée faite en briques de sel est au cœur du lieu. Les mineurs y prient sans jamais se demander s’il s’agit d’un gadget ou d’un monument à prendre au sérieux. Une reproduction en sel du Minar-e-Pakistan de Lahore, cette tour construite à l’endroit où fut demandée la création du Pakistan pour la première fois, est l’une des autres grandes réalisations de la mine.


A Khewra, la plupart des familles s’offrent les services de guides, des hommes qui délivrent aux visiteurs une mythologie montée de toute pièce : « Voyez ce mur : c’est celui des amoureux. Si vous léchez la pierre, vous vivrez en harmonie avec votre famille. Et voici la muraille de Chine… » expliquent-ils aux spectateurs souvent
médusés. A un endroit, il y a comme un dessin naturellement formé dans la roche, que les guides comparent à une célèbre photographie du poète et philosophe Allama Iqbal, grande figure pakistanaise. Les visiteurs
n’ont pas l’air dubitatif lorsqu’on leur désigne, à « l’état brut », toutes ces références à la culture de leur pays. Taillé dans la pierre de sel, l’image donnée du Pakistan sonne un peu faux.



Diamants de sel rose du Pakistan


En contrebas, le long de la route qui traverse le village de Khewra où vivent la plupart des mineurs, on peut acheter des lampes et des statuettes sculptées dans des blocs de sel rose. Les lampes en sel assainiraient l’air des maisons. A Khewra, les vertus du sel ne sont plus à remettre en question. Une clinique a même été créée dans la mine en 2007. Des patients asthmatiques y passent plusieurs jours. Leur traitement ? Respirer les particules de sel contenues dans l’air.


Dans le paysage montagneux qui entoure la mine, des camions transportent de gros blocs roses que l’on retrouvera après traitement dans les épiceries fines françaises sous le doux nom de « diamants de sel rose du Pakistan ».


Khewra est une exception. Avec sa mauvaise image, le Pakistan n’accueille pas beaucoup de touristes. Les Pakistanais eux-mêmes ne voyagent plus dans beaucoup de régions du pays. Il faut dire que les hommes au pouvoir n’ont jamais vraiment communiqué sur la culture pakistanaise. Aucun Etat n’a autant renié ses richesses. Le nouveau ministre du tourisme pakistanais, Mullah Atta ur Rehman, est un religieux affilié au parti Jamiat Ulema-e-Islam considéré comme proche des taliban. Son seul fait d’arme est d’avoir interdit la vente d’alcool aux non-musulmans dans tous les PTDC (Pakistan Tourism Development Corporation), ces hôtels gouvernementaux que l’on trouve un peu partout dans le pays.


Photographies de Lou Garçon


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Peintre en zone rouge


Iqbal Hussain est le portraitiste du quartier rouge de Lahore. Dans son immeuble, la terrasse sert de restaurant, le rez-de-chaussée d’atelier. Iqbal fait poser les prostituées. Et gardeleurs secrets.


En toile de fond, la belle mosquée Badshahi s’allonge sur son esplanade, vague de pierre de beige et d’ocre remplissant dramatiquement l’espace. Au second plan, deux volières enferment quelques oiseaux etdes pots en terre. Autour, la vie se dessine. Des oies poursuivent lespassants puis retournent à leur place habituelle, près des volières auxoiseaux. Un chien pelé au cou écrase sa tête contre le sol brûlant. Aupremier plan enfin, l’homme qui monte la garde vient de balancer sonmégot. Accrochées à un arbre, deux balançoires crottées. Tout est enplace. Il est 9 heures du matin en face de l’immeuble du peintre IqbalHussain, juste devant Heera Mandi, le marché aux diamants,quartier des prostituées de Lahore.


Là, en retrait, Iqbal s’affaire devant son chevalet qu’il a trimballé dans la rue. La mosquée n’a pas ses faveurs. Ce matin, il peint le vieil édifice situé de l’autre côté de la rue. Un immeuble typique duvieux Lahore, dans lequel il a grandi, dans lequel il vit toujours.C’est sa boîte à bijoux. Alors, forcément, il y a déposé ses trésors.Des Bouddhas rapatriés d’Afghanistan, une Marie en prière ou une statuehindoue représentant un éléphant qu’il a posée, en pied de nez auxintégristes, sur l’enseigne qui indique que l’immeuble fait aussirestaurant.


« Il y a quelques jours, j’ai mis devant ma porte la statue d’une femme dénudée que j’aime beaucoup. Chaque fois qu’un religieux passe dans la rue, il s’arrête devant elle. Et il a toujours l’air perdu », dit-ilavec un sourire malicieux. Il vient d’arrêter de peindre pour nousmontrer l’indécente. Son immeuble est décoré à l’intérieur comme àl’extérieur à la manière d’un temple du syncrétisme et il sait bien quecela aussi en irrite plus d’un au Pakistan.


Des peintures de demoiselles en sari


Iqbal Hussain est né à Heera Mandi. Les femmes de sa famille ont toujours dansé pour les hommes. Elles étaient les courtisanes du Maharaja de Patiala qu’elles ont quitté en 1947 pour rejoindre la villela plus proche du nouvel Etat pakistanais : Lahore. Par instinct, ellesse sont dirigées vers le quartier traditionnel des prostituées et y sontrestées. Iqbal est le fils d’un client de passage. Aujourd’hui, ilsigne les papiers administratifs et les livrets scolaires des enfantssans pères d’Heera Mandi.


L’artiste abat peu de toile d’importance en extérieur. Il se distrait en crayonnant des vues de son immeuble ou de la rivière Ravi mais de ce côté-là, il n’y a pas révolution. Le projet de sa vie, celui qui l’arendu célèbre à Lahore, est bien plus puissant et l’oblige à travaillerdans le secret de son immeuble. Ce projet, il l’a inauguré alors qu’ilétait encore étudiant en art.


Iqbal peint les prostituées de son quartier. Certains l’appellent même le « Toulouse-Lautrec du Pakistan » et l’artiste d’Heera Mandi n’apprécie pas toujours la comparaison. « Toulouse-Lautrecétait étranger au monde des prostituées. Il les peignait et il s’amusaitcertainement avec elles. Moi, je fais partie de la vie de ces femmes », nuance-t-il alors qu’il s’apprête à faire poser l’une d’entreelles.


Au rez-de-chaussée, là où sont entreposées des peintures de demoiselles en sari, une lourde porte encadrée de céramique ouvre sur l’atelier. Le chevalet y fait son grand retour, placé aumilieu de la pièce. Il est assisté de deux fidèles statues de Moghols.Dans un miroir, se reflète le visage blanc d’une toute jeune prostituée.Allongée sur une banquette en face d’Iqbal, elle regarde droit dans lesyeux mais entre toujours par la porte de derrière, incognito.


Peindre, c’était « mélanger des couleurs »


Des tubes de couleurs sont jetés sur le sol. Au mur, le portrait d’une femme sur le dos, les jambes légèrement ouvertes. Iqbal trace les contours de son amie sur la toile. La jeune fille lui parle de sonfrère, de l’augmentation du loyer de leur maison. A 5h30 tous lesmatins, Iqbal se rend au bazar et commande une tasse de thé. Il y voitles débris de la nuit, des femmes qu’il a autrefois peintes, qui se sontéloignées du quartier avec un client généreux et qui sont revenues àmoitié folles. Souvent, en fin d’après-midi, Iqbal et ses modèlesboivent une bière ensemble. Ils décompressent.


« C’est dur d’écouter les femmes d’Heera Mandi parler de leurs problèmes. Je me demande parfois comment j’arrive à digérer toutes ces histoires. J’ai l’impression de peindre des cris silencieux »explique-t-il après m’avoir demandé d’un air absent si je connais lafameuse peinture de Munch, Le Cri.


A l’adolescence, la sœur d’Iqbal a commencé à prendre des cours de danse et de chant, comme le veut la tradition. Elle a ensuite fait vivre le foyer en se prostituant. Grâce à elle, le fils de la famille aétudié à l’université. Petit délinquant passé par la case prison pourdes histoires de bagarres, Iqbal a été repris en main par les hasards dela vie. A vingt ans, il était lancé dans la peinture comme on apprendla plomberie. Par besoin, sans jamais rêver d’être un artiste. PourIqbal, peindre, c’était « mélanger des couleurs ». On est loindes tralalas d’Henry Miller : “peindre, c’est aimer à nouveau”


Artiste, Iqbal l’est devenu. Artiste maudit même. Après des années de galère, il eut en 1996 l’idée d’ouvrir un restaurant sur la terrasse de son immeuble. Des drogués mourraient alors régulièrement dans le parclongeant la mosquée Badshahi. Il fallut la visite de l’ambassadeuraméricain Thomas Simons pour que le restaurant d’Iqbal décolle enfin.Depuis, des Land Cruisers sont souvent garés devant l’immeuble devenuune institution, à quelques pas de là où vivent les habitants les plusmarginaux du pays.


Heera Mandi n’existe déjà plus


Toutes ces années, la sécurité n’a jamais compté dans le quartier. Pour la première fois depuis bien longtemps, les prostituées sont menacées par les extrémistes. Cinq petites bombes ont explosé le 21 maidernier à Tibbi City, la partie la plus pauvre d’Heera Mandi. Leseunuques et les prostituées se sont vite retranchés dans leursappartements. Après avoir entendu les détonations, Iqbal s’est rué surle téléphone. Il a pris des nouvelles de ses modèles, de ses protégés.


Lui aussi dérange. Mais au moins, il ne doit plus se battre avec les autorités. « En 1984, j’avais organisé ma deuxième exposition. C’était le régime de Zia. Le jour de l’ouverture, des policiers ont faitirruption. Ils m’ont dit que certaines peintures étaient indécentes.C’était stupide, il n’y avait rien d’obscène. Ils se justifiaient endisant qu’on pouvait voir sous le tissu, en transparence, le bras desfemmes représentées », raconte-t-il alors que nous marchons dansTibbi City.


Récemment, une école coranique tenue par des fondamentalistes a été ouverte à Heera Mandi. Les religieux de l’établissement font courir une terreur bien dosée dans les ruelles crasses. Bordels et familles deprostituées se font plus discrets. Les pièces de tissus tendues devantles habitations ne laissent passer aucun murmure. Autrefois éternelles,les lumières s’éteignent et la musique s’essouffle, la nuit, dans la rueprincipale d’Heera Mandi.


Pour Iqbal, Heera Mandi n’existe déjà plus : « Quand j’étais jeune, Heera Mandi était un quartier très différent. Les femmes étaient belles et élégantes. Elles prenaient des leçons de musique et de dansel’après-midi et réalisaient leurs performances le soir. Ellestravaillaient aussi lors de mariages ou d’anniversaires et obtenaientainsi la bénédiction de la communauté. Elles n’étaient pas seulementconsidérées comme des prostituées ».


Iqbal ne sort plus beaucoup dans le quartier. Son temps, il le passe avec sa famille. Avec ses filles qui ont fait des études et ne vendent pas leurs corps. Avec ses modèles, qu’il invective en utilisant lelangage ordurier d’Heera Mandi quand elles n’arrivent pas à l’heure. Ilne fréquente pas l’élite qu’il régale dans son restaurant. Il préfère lacompagnie des prostituées et réfléchit beaucoup à sa conditiond’artiste.


Photographie prise par Lou


en ligne: http://lechodeshalimar.wordpress.com/

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Si l’on m’avait dit il y a encore deux ou trois mois que le Pakistan, supposé terrain de jeu du mollah Omar, produit officiellement de l’alcool sur son territoire, je me serais empressée de mettre en balance
l’information avec la morale locale. Naturellement, le bon sens
voudrait que dans une République islamique comme le Pakistan, où
consommer de l’alcool est défendu aux musulmans (soit plus de 95% de la
population) depuis 1977, date de la première prohibition lancée par
Zulfiqar Ali Bhutto, il n’y ait pas de production de boissons
alcoolisées. Cela s’entend et chacun penserait de même, l’alcool étant
considéré comme un mal par beaucoup de Pakistanais et les capacités du
marché national semblant ridiculement faibles.


Une nouvelle fois au Pakistan, il est raisonnable ne pas se contenter de la logique. En effet, Murree Brewery, une des entreprises les plus prospères du pays, est une briseuse de tabous qui fabrique des bières
légères depuis 1860. Elle débuta en fournissant les Anglais installés
dans la ville de Murree, une jolie retraite himalayenne. Assurant sa
production à Rawalpindi, près de la zone sensible qui, jusqu’en 2008,
constituait le quartier général de Pervez Musharraf, Murree Brewery a
apprit avec le temps à varier les plaisirs et propose aujourd’hui du
gin, de la vodka et du whiskey en plus de sa traditionnelle bière.


L’entreprise règne sans partage ; les distilleries de Quetta étant les seules à jouer également dans la cour des grands. 12 ans, c’est l’âge du meilleur whiskey de Murree (bientôt dépassé par des bouteilles
de vingt ans), un whiskey qui fait bien des émules. Pour goûter à sa
délicate maturité, des occidentaux expatriés en Inde passent parfois la
frontière. Ils ne trouvent effectivement pas d’équivalent dans des
villes comme New Delhi ou Bombay, où l’alcool, certes bien moins répandu
qu’en Occident, n’est pourtant pas interdit.


Une boisson haram


Longtemps, Murree Brewery a pensé être capable de faire flancher les hommes et les lois qui l’empêchent d’exporter à l’étranger. L’Angleterre devra attendre ; Murree Brewery n’obtiendra pas demain
l’autorisation de vendre ses cannettes et ses bouteilles aux
Pakistanais, Indiens ou Sri lankais d’Europe. Qui sont donc les
consommateurs dignes de ce nom dans un pays où 95% de la population est
interdite d’alcool ? Au Pakistan, peut-on produire une boisson haram
(contraire aux lois de l’islam) et amasser de l’argent ?


Officiellement, seules les minorités du Pakistan et les étrangers sont clients de la marque. Les Parsis, ces adeptes du zoroastrianisme originaires d’Iran et arrivés en Inde il y a plus de mille ans, ont
contrôlé pendant des décennies le commerce de l’alcool dans le
sous-continent indien. Depuis le début du siècle dernier jusqu’à la fin
des années 1960, cette mainmise s’est exprimée au travers des wine
shops
que les adeptes de la première religion monothéiste tenaient
dans les grandes villes du pays. Si Murree Brewery est toujours la
propriété d’une famille de Parsis pakistanais, il n’y aurait plus
aujourd’hui que quelques milliers de membres de cette communauté à vivre
encore au Pakistan. Le vent a tourné et les chrétiens, une minorité
plus majoritaire, ont repris le flambeau.


Pour joindre les deux bouts, certaines familles mijotent dans leurs maisons des liqueurs de mauvais genre vendues pour presque rien aux musulmans pauvres, avec complicité occasionnelle de la police. En 2007,
une vingtaine de personnes sont mortes à Karachi après avoir bu un
alcool frelaté. Les riches musulmans ont quant à eux leur « dealer »
attitré, des chrétiens qui achètent légalement les bouteilles de Murree
Bewery et les revendent par la suite.


Si l’on est étranger en terre pakistanaise et que l’on ne veut plus boire du chai (thé) à toutes les soifs, il n’est pas impossible de trouver de bonnes bouteilles à déguster discrètement dans
la moiteur d’un salon pakistanais, volets tirés loin des ennuis.
Entendons-nous bien, avant que cela ne se produise, il est bien
évidemment nécessaire de se rendre dans l’un des bureaux du pays
délivrant pour les non nationaux et les minorités pakistanaises des
permis de consommation d’alcool.


Un permis permet d’accéder aux réserves des hôtels de luxe, lieux officiels du commerce d’alcool. L’hôtel Avari de Lahore, possédé lui aussi par l’une des rares familles de Parsis à vivre encore au Pakistan,
est un de ces points de vente. Dans un petit entrepôt aux murs humides
situé en lisière du parking de l’hôtel, des employés chrétiens pour la
plupart aideront le non initié à faire son shopping. De retour dans ses
quartiers, l’heureux occidental aura de quoi se préparer son
“pousse-thé” préféré.


Les ventes augmentent d’année en année


L’alcool étant interdit aux musulmans, il est devenu la principale source de pouvoir des minorités et de certains étrangers installés dans le pays. Nombre de chrétiens ont un permis pour acheter de l’alcool mais
ne boivent pas : ils revendent. Les ambassades elles-mêmes revendraient
des bouteilles de marques occidentales importées légalement de leur
pays.


L’élite pakistanaise, musulmane ou pas, est certainement le consommateur le plus régulier d’alcool au Pakistan. Dans les beaux quartiers, les fêtes arrosées sont les plus courues. Les hommes
politiques boivent pour la plupart mais, parce qu’ils veulent se
réserver la sympathie des religieux, ne changeraient pour rien au monde
la législation sur l’alcool.


Le patron de Murree Brewery doit être aux anges. Les ventes augmentent d’année en année. Pourtant, les étrangers et les Pakistanais issus des minorités religieuses s’en vont. Il faut croire que la
consommation des musulmans enfle. Qu’importe qui boit et pourquoi un tel
engouement, Murree Berewy fait dans le légal et n’a rien à se
reprocher. D’ailleurs, à force d’attendre de pouvoir vendre à l’ensemble
des Pakistanais, ses usines se sont mises à produire de nouvelles
gammes : jus de fruit avec pulpes et limonades qui pétillent.


L’interdiction de l’alcool et la difficulté pour se fournir d’une manière illégale ont certainement entraîné la montée des addictions aux drogues, très importantes dans ce pays voisin de l’Afghanistan. Il est
facile de trouver du haschich dans n’importe quel quartier des grandes
villes et par vraiment plus compliqué d’acheter des drogues injectables.
Le tout pour bien moins cher que les bouteilles revendues au marché
noir à un prix très élévé. Le taux de prévalence du sida chez les
drogués pakistanais est en constante hausse, les soins quasi
inexistants.


Les portes du pouvoir ne laisse pas passer grand-chose. Derrièrecelle qui ferme le palais présidentiel, Asif Ali Zardari pourrait très bien avoir une coupe de champagne à la main au moment où j’écris ces lignes. Murree’s classic lager en tête, je pense à Ghulam Ali, un chanteur pakistanais mythique de Ghazal, et interprète d’un hymne à l’ivresse, Hangama Hey Keun Barpa, où sont répétées les phrases: “Pourquoi tant de bruits? J’ai juste un peu bu…”

Pour en savoir plus sur le Pakistan, consultez mon blog:
http://lechodeshalimar.wordpress.com/
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La présentatrice était un homme



Ali Saleem, pakistanais « trysexuel » de son propre aveu, présente un talk show sur Aaj TV. Lorsqu’il s’habille en femme, Alidevient Begum, la seule présentatrice du pays osant le flirt à latélévision.


Il y a de nombreux religieux et bureaucrates pakistanais qui s’occupent avec beaucoup de sérieux, comme ils le feraient pour leurs propres enfants, de l’âme de leurs concitoyens. Gardiens de la morale,ils peuvent très facilement, selon le gouvernement en place, avoir lesoreilles qui chatouillent et les yeux qui piquent.


Parmi les sujets dont on ne parle pas sur la place publique : la sexualité, bien entendu taboue. Ainsi, les actrices pakistanaises qui embrassent sur la bouche lorsqu’elles jouent dans un film indiendoivent, de retour au pays, affronter le vent de la polémique qu’ellesont fait se lever. Mais la morale n’a jamais su comment empêcher leseunuques de mendier et les prostituées de danser, soit autant de façonde parler avec de jolis mots du commerce des corps.


Qu’une société parallèle, centenaire et déconsidérée par beaucoup, existe toujours dans le « pays des purs », rien d’étonnant à cela. Après tout, en Afghanistan, les femmes continuaient à pousser la chansonnetteen secret, dans leur maison, à l’époque où toute musique étaitinterdite dans le pays. Mais quand la culture des damnés, d’ordinairecachée dans les ruelles sombres d’Heera Mandi, le quartier rouge deLahore, se mêle aux riches familles et débarque sur les petits écrans,c’est bien la preuve d’une évolution dans le pays.


Explication. Nous sommes dans une belle villa posée en fin de plage à Clifton, Karachi. A l’intérieur, de jeunes pakistanaises dansent en tops à bretelles et prennent des photos d’elles-mêmes et des copines,bras tendus en avant et sourires déjà figés. Plus costaude, l’un de cesovnis est l’attraction de la soirée. Mais cette mignonne en t-shirt etpantalon est-elle seulement une fille ?


Chiffonnés, les cheveux un peu longs d’Ali Saleem sont peut-être à l’origine de sa bouille asexuée. La peau comme travaillée par une crème blanchissante, Ali se marre sans cesse. Avec ses airs de poupéedémaquillée à la va-vite, sa tête d’enfant qu’on n’a pas encoredébarbouillé, il est à la ville un homme efféminé, selon ses propresmots, un « trysexuel ».


« Un personnage tiré de mon cœur »


A la scène, c’est une toute autre histoire. L’histoire d’un garçon phénoménal, à la fois acteur, chanteur, présentateur et journaliste, un trublion qui a su tirer parti de son identité en forme de pointd’interrogation. Il y a quelques années, il a fait d’un personnageinventé, double féminin de lui-même, un objet de télévision pulvérisantles records d’audience, malgré les pressions religieuses et politiquesqu’une telle affaire pouvait entraîner. Pour ceux qui ne le connaissentdonc que par ces apparitions télévisuelles, Ali est en effet BegumNawazish Ali, parfois surnommée BB ou bibi (Lady),présentatrice travestie animant une fois par semaine un talk show au nomqui sonne comme une conversation érotique : Late night with BegumNawazish Ali.


Au Pakistan, il y a les eunuques, dont on nous parle de plus en plus dans la presse française, notamment parce qu’ils sont les premiers à subir les violences de la rue mais aussi parce qu’ils ont été récemmentreconnus par la Cour Suprême comme des citoyens à part entière. Appeléségalement Hijras, parfois nés à cheval entre deux sexes, leplus souvent transsexuels, les eunuques sont au Pakistan lesreprésentations modernes de ces hermaphrodites autrefois dédiés à lagarde des harems Moghols. Aujourd’hui, ils vivent en groupe, sous laprotection d’une sorte de meneuse et il n’est pas rare qu’ils seprostituent pour survivre.


Si les eunuques sont généralement pauvres, Ali Saleem est lui né dans une famille aisée. Son père, un ancien colonel de l’armée pakistanaise, n’a jamais cessé de croire en lui. Toute sa vie, le jeunehomme a obtenu ce qu’il voulait. Lorsque ses parents se sont séparés,la famille s’est envolée loin des airs provinciaux d’Islamabad et Ali adû apprendre à fouler le sol brûlant de Karachi. Karachi l’oppressante,ses garçons des rues et sa culture des gangs dont les veines remontentjusqu’aux pouvoirs locaux. Karachi et ses fêtes sans fin dans lesmaisons bien ordonnées de Clifton. Ici, Ali n’avait pas fini des’amuser.


Lorsqu’il eu l’idée d’incarner un personnage féminin à la télévision, Ali dut lui trouver un nom et une inspiratrice. L’entourage du jeune homme s’accorda sur le profil « de la voisine d’un ami », uneveuve d’un âge moyen issue, comme Ali, d’une bonne famille et connuepour ses idées « socialistes ». Grâce à elle, Ali allait secréer un alter ego féminin, à la fois sensible et « peau de vache »Begum Nawazish Ali est avant tout un personnage tiré de mon cœur »dit-il aujourd’hui avec des trémolos dans la voix.


De toutes les femmes qu’il a aimées, Ali garde une affection toute particulière pour Benazir Bhutto. A ses débuts, sur Géo TV, la chaîne qui accueillit les aventures de Georges (voir l’article George, lePakistanais), Ali se déguisait déjà en femme, imitant son modèle detoujours. Larges lunettes, voile posé comme une arme sur les cheveux,lèvre nerveuse, le fils de militaire n’hésitait alors pas à mettre enavant les côtés sombres de son idole démocrate.


C’est enfant, lors d’une pièce de théâtre pour laquelle il interprétait une femme sous une burqa, qu’Ali découvrit son talent de comédien. Aujourd’hui, beaucoup le comparent à l’acteur australien BarryHumphries, inventeur et interprète de Dame Edna, un autre personnagehaut en couleur. Pour Ali, Dame Edna est un être stéréotypé. Un costumede femme très voyant sur une âme d’homme. Rien à voir avec Begum, quiest la chair de sa chair.


La présentatrice était un homme


Une fois par semaine, Begum Nawazish Ali reçoit. Sur le plateau de télévision : un sofa, des coussins, une table basse. La flamme d’une bougie joue avec les lumières des projecteurs. Ambiance pensée, quelquepart entre le boudoir kitch et le salon que nos grands-mères réservaientexclusivement aux invités. Même absente, Begum est en première lignedes regards : elle sourie sur une peinture accrochée à l’un des murs dustudio, le sari à paillettes cachant discrètement sa fausse poitrine.


Tous les samedis soirs, Begum entre dans la vie des téléspectateurs en chantant, accompagnée par un petit groupe de musiciens. Puis viennent les hommes politiques, les acteurs et les actrices, les religieuxparfois. Les célébrités sont nombreuses à se déplacer. Naimatullaj Khan,l’ancien maire de Karachi et membre du parti religieux Jamaati Islami,fait partie de ceux qui, ayant essuyé des critiques après leurparticipation à l’émission, affirmèrent qu’ils ne savaient pas que laprésentatrice était un homme.


Les invités mâles de Begum Nawazish Ali sont souvent désarçonnés lorsque leur intervieweuse tente de les séduire. En plus de flirter, la présentatrice est passée maître dans l’art de faire des remarquessexuelles telles que : « en voyage de noce à Paris, mon mari m’amontré sa tour Eiffel ». Malgré les regards gênés, elle arrive àabattre les pudeurs de certains. Après les rires on fait tomber sesgardes. Les invités parlent et parfois, en disent beaucoup plusqu’ailleurs.


Jusque dans ses choix d’invités, Begum s’amuse. Elle fait se rencontrer sur un même plateau un politicien appréciant les starlettes et une actrice au goût prononcé pour le pouvoir. Elle flatte descordées de chanteuses improbables, badine avec un avocat emprisonnéplusieurs fois pour militantisme et opposant légendaire de Musharraf.Mais Begum est bien plus fine qu’elle ne veut le faire croire.


Sous le costume de Begum


Ali Saleem est une provocation constante pour la société pakistanaise. Derrière son succès, se cache une époque presque révolue durant laquelle la culture et les médias firent un grand bon en avant.Pervez Musharraf : celui par qui tout avait commencé et avec qui toutaurait pu finir. Alors qu’il avait permis la création de télévisionsprivées et donc d’un espace critique, le général déclara l’étatd’urgence en novembre 2007 et interdit la diffusion de nombreuseschaînes jugées trop libérales. La plupart de ces chaînes dépérirfinancièrement et durent s’aligner sur les volontés du général pourreprendre du service.


Géo TV, le plus important groupe de télévision privé du Pakistan, ne fut pas si docile. Les journalistes, les patrons : tous se sont révoltés. Entre diffusion sur internet et recours devant la justice, GéoTV, qui avait profité de l’arrivée au pouvoir de Musharraf et de sonamour des médias, s’est rebellé contre son propre maître. A l’époque,Ali Saleem est un ancien de Géo TV. Sur Aaj TV, qui détient les droitsde son émission, à force de s’habiller en femme et de se moquer deMusharraf, il dut lui aussi affronter les ordres du dictateur. En 2008, Latenight with Begum Nawazish Ali fut interdite pendant plusieurssemaines.


Ali doit-il craindre les fondamentalistes ? « Je ne reçois pas de lettres de menace », assure-t-il. Parce que Begum est un personnage de télévision, parce qu’Ali se débarrasse de son maquillageaprès chaque enregistrement, l’émission évite les critiques les plusdures. Begum aime faire des remarques de mauvais goût ? Ce n’est pas unproblème tant qu’elle ne fait pas officiellement partie de la sociétépakistanaise. Fausse distance et vraie provocation. Et si une femme cecachait sous le costume de la présentatrice ? Alors, elle seraitpeut-être en danger. Ali dit souvent qu’il peut tout se permettre parcequ’il est un homme.


Sur d’autres plateaux de télévision, Begum l’insolente parfois s’éloigne et Ali Saleem, sa peau en feu, ses mèches fragiles, réapparaissent. Aujourd’hui, Ali porte ses habits de tous les jours,ceux qui ne dressent aucune frontière entre les genres. « Je rêve deme marier. Avec une femme, bien entendu. » Rayonnant, assis enface du bellâtre qui l’interview, Ali est en costume d’homme et a gardéses ongles vernis.


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De la domination au Pakistan

Au Pakistan, tradition et préservation de l’héritage culturel sont des domaines réservés au peuple. La majorité des grandes fortunes s’intéresse peu à l’art et estime que la réussite se mesure à la taille du compte en banque et à la subtilité de la garde robe. Une connaissance autre que d’ordre scientifique n’a quasiment pas d’incidence dans une vie d’homme riche, très peu d’intellectuels interviennent dans les médias, les littéraires sont des excentriques. La plupart des riches du Pakistan sont les héritiers de familles déjà influentes avant la partition. Plus rares sont ceux d’origine modeste qui connaissent le succès. Ces nouveaux riches commandent des maisons en forme de châteaux forts, des piscines de compétition pour leurs sous-sols, des miroirs pour leurs jardins et ont des dizaines de domestiques à leur service.

A Lahore, être moyen c’est être médiocre. Sur le pavé, les pauvres circulent à pieds, parfois en vélo. Sur le bitume, les riches s’amusent dans leur Land Cruiser aux vitres teintées. Ils se cachent mais s’exhibent. Au milieu du jeu, les familles de la classe moyenne, invisibles, s’entassent dans des voitures d’occasion cabossées sur lesquelles sont écrits en caractères gothiques des slogans tels que : « prince de la route », « attrape moi si tu peux », « respecte tes parents et tu auras une BMW à la place d’une SANTRO »… Au Pakistan, la voiture est une façon de se faire voir ou une manière de protéger l’élite du reste de la population hypothétiquement « terroriste ».

Les check-points, nombreux dans la ville depuis que les attentats sont devenus monnaie courante, sont un moyen (peu efficace) pour l’armée de contrôler ceux des conducteurs dont le physique se calque bien sur « l’image » que le monde se fait d’un kamikaze. En cas de pêche fructueuse, l’infortuné désigné par un militaire doit garer sa voiture, sourire, attendre patiemment que les hommes en vert le déclare non coupable. L’armée n’arrête et ne fouille que les voitures bonnes pour la casse. Puisque l’extrémisme se nourrit des frustrations et de la pauvreté, il n’est effectivement pas idiot de pronostiquer que les prochains à se faire exploser au Pakistan seront issus des quartiers déshérités.

En attendant, ceux qui conduisent des grosses voitures n’ont même pas à montrer leur permis de conduire. Chaque semaine, on meurt sur la route parce que des éphèbes conduisent à toute allure et sans permis des voitures de luxe qu’ils n’arrivent même pas à maîtriser. Mais heureusement, papa a les poches pleines de contacts haut placés. Au Pakistan, là où il y a de l’argent et du pouvoir, il y a la possibilité d’échapper sans gène à la loi. La société est avant tout faite pour que rien ne résiste aux plus riches. Sur la route comme dans la vie, certains se comportent à la manière des pires criminels. Ceux qui ont définitivement vendu leur âme au diable emploient comme domestiques des enfants qu’ils payent quelques dizaines d’euros par mois et traitent comme des esclaves.

La riche société pakistanaise est de facture très médiocre. Ses enfants deviennent le plus souvent des ingénieurs, des docteurs et des informaticiens blasés par un travail qu’ils ont choisi parce qu’il leur rapporterait de l’argent et un visa pour l’étranger. Il y a aussi la célébrité qui, comme ailleurs dans le monde, inspire de nombreux jeunes. A l’exception des actrices de Lollywood, la plupart des stars pakistanaises viennent de bonnes familles. La classe à un coup et les célébrités du pays dépensent des fortunes pour ressembler à l’idée qu’elles se font d’elles-mêmes. Dans une interview lumineuse donnée au journal féminin pakistanais Women’s own, l’actrice Veeva Malik répondait il y a quelques semaines en ces termes à un journaliste curieux de savoir où elle trouvait la force « de se placer au-dessus de la foule »: « Mon père était dans l’armée. Je suppose donc que le combat est dans mon sang. Je suis une personne audacieuse mais sans mauvais fond. J’ai des armes, des gardes, des commandos. Non pas que j’aie peur ou que je me sente menacée. J’aime juste me la jouer. Je possède une propriété, des voitures somptueuses. J’ai 22 domestiques et 7 artistes maquilleurs à mon service. Je vis dans le luxe et c’est mon droit. »

Les grandes familles politiques et les hauts gradés de l’armée observent leur société difforme sans broncher. Eux-mêmes ne font pas dans l’humanitarisme. La plupart des hommes passés par la case pouvoir ont été accusés de corruption à un moment de leur vie. Leurs pratiques sont reproduites à petite échelle dans tous les bureaux liés à un service public. Pour un particulier, l’espoir est d’avoir affaire à un organisme privé. Un médecin qui obtient un passeport en trois semaines au lieu de 3 mois sait qu’en échange, il devra recevoir gratuitement en visite médicale les hommes des services qui l’ont aidé à obtenir ses papiers. Chose connue de tous, les bureaux administratifs ont une ligne d’attente pour les plus riches qui peuvent se permettre de glisser un ou deux billets dans la poche des fonctionnaires et une autre ligne, très longue, pour ceux qui n’ont rien à offrir.

L’électricité, l’eau, l’administration ; rien ne marche correctement dans le pays. Les coupures de courant sont de plus en plus fréquentes. En moyenne de 10 à 12 heures dans les beaux quartiers, elles paralysent le reste du pays jusqu’à 18 heures chaque jour. Parce que l’Etat n’arrive pas à fournir tous les foyers, il a pensé que la solution temporaire la mieux indiquée serait de couper le courant. Malgré cela, les factures d’électricité sont vertigineuses. Les plus riches les payent et achètent des générateurs. Des dizaines d’engins achetés une petite fortune pour que toutes les pièces de leurs immenses maisons puissent briller dans le noir. Chez les plus pauvres, une véritable régression est en marche. Les factures étant trop élevées alors que l’électricité fournie diminue de jour en jour, nombre d’entre eux se sont totalement déconnectés du réseau et ont réinvesti dans la bougie. La crise de l’énergie est si importante qu’elle déstabilise les forces au pouvoir. Raja Pervaiz Ashraf, le ministre de l’eau et de l’énergie, affirme depuis plus d’un an, notamment pour calmer les esprits lors de manifestations contre la politique énergétique du gouvernement, qu’il n’y aura bientôt plus de coupures d’électricité au Pakistan. Ses très sérieuses promesses ont fait de lui la risée des citoyens et des médias. Dans des vidéos reprenant ses interventions, on l’entend affirmer sereinement que, « par la grâce de Dieu », il n’y aura plus jamais de coupures d’électricité dans le pays à partir de « décembre 2009 », puis d’ « août 2009 »…

La réalité, c’est que la crise de l’énergie n’a pas été correctement prise en main par les différents gouvernements au pouvoir. Les Chinois, qui financent à 85% le port pakistanais de Gwadar, au Balochistan, ont proposé leur aide au pays. L’offre n’a pas été rejetée, le Pakistan n’hésitant jamais à se lancer dans des partenariats avec son voisin et ami, mais aucun projet digne de ce nom n’a pour le moment été lancé. Les hommes au pouvoir n’investissent pas dans l’énergie ou très peu, faisant des mauvais choix. Dans des villes industrielles comme Faisalabad, les usines ferment parce qu’elles ne peuvent pas payer les factures d’électricité et les générateurs qui leur permettraient de tourner en continu. Les Pakistanais ne comprennent pas et sont tant habitués à l’idée d’être dirigés par des hommes corrompus qu’ils interprètent, peut-être à la hâte, la crise de l’énergie comme une autre façon de se faire de l’argent sur leur dos.

La corruption : un des sujets de discussion qui passionne le plus les Pakistanais. Demandez à l’un d’entre eux ce qu’il pense de Benazir Bhutto, la « démocrate » érigée par l’Occident en martyre, qui avait encouragé la montée des taliban en Afghanistan lorsqu’elle était Premier ministre du Pakistan. Il vous dira que sa mort est bien malheureuse mais qu’il n’y avait pas plus corrompu et plus cynique. Asif Ali Zardari, son mari devenu président du Pakistan, n’a plus aucune crédibilité auprès de la population et est aujourd’hui la risée de ceux qui l’appellent « monsieur 10% ».

A la corruption des élus s’ajoutent les privilèges et les passe-droits dont jouissent certains, qu’ils aient un pouvoir local ou national. Récemment, un docteur d’Islamabad a été pris la main dans le sac alors qu’il faisait rapatrier en ambulance une vache achetée pour son propre plaisir sur un marché. Les fils à papa se sentent exister grâce à des balades (en voitures blindées encadrées par des hommes armés à moto) normalement réservées à leurs pères. Plus indécent encore, ces déplacements se font après que la circulation ait été bloquée dans une partie de la ville.

Pour le 1er avril, le président de la Turquie, Abdullah Gül, s’est déplacé à Lahore et à bien fait rire les habitants. La ville s’était travestie et grossièrement maquillée pour l’occasion. Les visages souriant des ministres du gouvernement, de Zardari, du gouverneur du Pendjab et du président de la Turquie se sont levés sur les grandes artères. Des guirlandes électriques ont été accrochées à tous les arbres et arbustes de Mall Street, la grande rue qui mène vers le cœur historique de Lahore. Des lumières éternelles contre les coupures d’électricité qui paralysent la ville. Pour que Gül et Zardari se baladent en paix, les Lahoris ont obtenu une journée de vacance non payée et obligatoire. Les vendeurs de Mall street ont dû fermer leurs magasins. Comme les autres, ils ont perdu le fruit d’une journée de travail. Les lieux publics, les parcs, les bureaux administratifs : tous n’ont accepté aucun visiteur. Ce déplacement dédié à lancer des partenariats entre les deux pays a suspendu pendant 24 heures la vie économique de Lahore. Une autre façon de ne pas se sortir de la crise économique que connait le Pakistan et qui accentue le danger extrémiste.

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George, le Pakistanais


Il y a cinq ans, un citoyen anglais s’est intéressé à la vie de ceux qui roulent carrosse et des autres qui n’ont rien au Pakistan. Trois années après, il rentrait en Europe, emportant sessouvenirs avec lui. Entre temps, ce catholique pratiquant était devenuune célébrité au Pakistan, le pays où l’islam est roi.


L’histoire de l’immigration ne dit pas qu’avec un peu de chance, il est possible de connaître la gloire en partant vivre dans un pays pauvre. George Fulton fait partie de ces rares personnes qui ont tiré legros lot dans le tiers monde en gardant leur éthique. En 2005, ce jeuneproducteur de la BBC part au Pakistan pour mettre au point un programmetélévisé. C’est un voyage de courte durée et peu excitant durant lequelil n’a aucune intention d’aller au fond des choses. Au même moment, lachaîne pakistanaise Géo TV, qui cherche à réaliser la première émissionde télévision réalité de l’histoire du pays, est à la recherche d’uncobaye. Les producteurs ont vent de la présence de George au Pakistan etlui proposent d’être la pièce maîtresse d’un jeu très sérieux. Ils’agit de découvrir le Pakistan en trois mois et à la manière d’unlocal. A l’arrivée, un vote des téléspectateurs décidera si le rosbifpeut devenir poulet tandoori. George ka Pakistan : George, lePakistanais.


Les ministres, les bureaucrates et les riches Pakistanais que Georges rencontre n’ont eux aucune idée de l’état dans lequel se trouve le pays. Les règles qu’ils instaurent semblent stupides. Dans les hôtels deluxe de Karachi, où George commence son périple à la manièreoccidentale, les serveurs sont des Pachtounes qui viennent du Nord dupays. Ils sont appréciés par les étrangers et par les Pakistanais aisés.Leur type européen rassure. Etrange, lorsque l’on sait que les talibanssont majoritairement Pachtounes…

Qu’il soit face à un Afro-Pakistanais du Baloutchistan, appliqué à une partie de golf à laquelle le ministre du commerce l’a invité ou en pleine discussion avec un journaliste de Lahore, George annonce toujoursla couleur. « Comment puis-je devenir Pakistanais ? » demande-t-il àses interlocuteurs. Une question sur le gain et la perte d’identité qui,loin d’être originale en Angleterre, paraît extrêmement pertinente auPakistan, un pays où la culture régionale séculaire est très forte.


Un Anglais peut-il accepter les valeurs d’un Pakistanais ? Lors d’un jeu télévisé organisant des rencontres matrimoniales, George doit répondre à des questions ordinaires pour le commun des Pakistanais. «Aquelle caste devra appartenir votre future épouse ? Est-ce que lesfemmes à la peau foncée vous posent un problème ? ». George n’aévidement pas d’avis et il se garde bien d’expliquer qu’il fréquentedéjà une Pakistanaise. La chose sera révélée bien plus tard.


A la fin des trois mois, les spectateurs ont affirmé à 66% que George avait toutes les qualités requises pour devenir un vrai Pakistanais. L’intéressé décida alors de rester au Pakistan et épousa la jeunejournaliste pakistanaise qu’il fréquentait. Ensemble, ils montèrent untalk show sur une chaîne concurrente de Géo TV. Quelques mois après lafin de George Ka Pakistan, le gouvernement donna la nationalitépakistanaise à George. L’Anglais devenu Pakistanais ne fut pasinquiété pour son union contraire aux règles de l’Islam. Son ourdoudevenu impeccable et sa frimousse de gentil loser ont eu raison de laloi qui veut qu’une femme pakistanaise ne se marie pas avec un nonmusulman. Malgré son succès, George est redevenu George Fulton lorsqu’en2008, il décida de rentrer en Angleterre avec son épouse. Il parlaalors de raisons personnelles, d’une fatigue chronique chez l’un de sesparents, de problèmes familiaux à régler… Evidemment, la cause de sondépart était plutôt à chercher derrière la montée de l’extrémisme auPakistan et la peur d’être attaqué en tant qu’étranger. Etranger ? Ilétait pourtant Pakistanais!
Les étoiles ne brillent pas éternellement et George est aujourd’huiredevenu un journaliste anonyme en Angleterre… et un Pakistanais enexil.

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Cérémonies sans frontières

Une cérémonie alliant la rigidité militaire et la parade exotiquerejouée tous les soirs depuis 1949, soit deux ans après la séparation del’Inde et du Pakistan, met en scène les gardes de Wagah border, lafrontière qui sépare les deux pays ennemis.
La fermeture quotidienne du « mur de Berlin en Asie », « mur » qui coupela Grand Trunk Road et sépare les territoires indiens du bourbierpakistanais, donne lieu à cette cérémonie nationaliste à la chorégraphiebien étudiée. Cette tradition étant devenue l’attraction majeure de larégion du Punjab (elle attire des milliers de Pakistanais par semaine),les acteurs ne laissent rien au hasard. Oubliés l’austérité protocolairedes frontières les plus fermées du monde, le no man’s land empêchanttout échange entre les deux parties et le rapide coup de siffletsignifiant la fin des passages frontaliers.



Depuis plusieurs années, les deux pays ont décidé de faire de ce point d’entrée et de sortie un haut lieu touristique. Des tribunes ont étéinstallées pour contenir les foules et les Occidentaux (absents duregard dans le reste du Pakistan, ils sont ici étonnement très bienreprésentés) sont placés au premier rang. Miracle d’une frontière quidevient invisible. Pendant quelques minutes, les règles s’assouplissent :les femmes et les hommes sont parfois assis côte à côte et les voilesne couvrent pas l’ensemble des têtes. Les rangs s’agitent, et pour tous,enfin, le rideau tombe. Lorsqu’ils entrent en scène, les gardesavancent d’une marche rapide et font claquer leurs talonnettes. «Pakistan zindabaad ! » (Longue vie au Pakistan !), crie un vieux barbuaccroché à son drapeau pakistanais qui tient le rôle de chauffeur de «salle ». La foule ne se fait pas prier pour scander le slogan. Chacun deleur côté de la frontière, les gardes tapent du pied, font desdémonstrations de levée de jambe, vont et viennent à toute vitesse,gonflent souvent le poitrail, balaient du revers de la main la poussièreinvisible qu’il pourrait y avoir sur leurs épaulettes. Le spectacledure plus d’une heure et fait se lever la foule. Enfin, un dernierregard entre gardes ennemis et deux mains, une pakistanaise et uneindienne, sortent rapidement de leurs fourreaux pour se serrer. Lesdrapeaux sont baissés. On ferme la porte, fin de partie. A demain.



De l’avis des Pakistanais, les gardes Indiens sont de petits soldats moustachus sans envergure. En revanche, leurs propres troupes seraient composéesde forts et grands barbus, fiers représentants de « la plus grandeforce militaire du monde musulman ». Les Pakistanais pensent que leurssoldats offrent un spectacle d’une plus grande qualité. A quelquesmètres à peine, les Indiens sont eux aussi persuadés d’être les plusforts et la foule crie tout autant. Le nationalisme est intense. Uneseule ombre au tableau de ces belles démonstrations de force : lesgardes des deux pays. Avant le spectacle, réunis au milieu de lafrontière, ils se tapent presque sur la cuisse en se racontant desblagues alors qu’ils se jaugeront ensuite et se montreront une trèsgrande hostilité…



Au premier regard, la frontière est l’expression même du conflit indo-pakistanais. Wagah est pourtant un rare lieu de dialogue et derencontres entre les représentants des deux Etats. Les cérémoniesmilitaires et nationalistes- c’est un comble- humanisent la frontière.En 2003, l’actrice indienne Urmila dû traverser Wagah border pour serendre à Lahore. Elle fut accueillie par des artistes pakistanais telsque le chanteur Shafqat Amanat Ali Khan. Son arrivée fit la une desjournaux.
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Et le Cachemire trembla…






Au Pakistan, la région himalayenne frontalière de l’Inde est appelée Azad Kashmir. Le Cachemire libre. Trois guerres se sont déjà produites en son nom et en celui du Cachemire indien. Des années de tensions dont
les premières victimes sont les populations éparpillées des deux côtés
de la frontière. Aux horreurs commises par l’armée indienne sur les
populations locales ont répondu des attaques islamistes parfois
financées par le Pakistan. Les Indiens et les Pakistanais ont su faire
un usage redoutable de la langue eux qui, chacun de leur côté de la
ligne de contrôle, parlent de la région d’en face comme du « territoire
occupé ». Bollywood, qui d’ordinaire ne sévit pas sur les sujets
politiques, a produit en 1998 un beau film sur la question des
territoires du nord de l’Inde. De tout cœur est l’histoire d’un
journaliste de radio envoyé dans le Cachemire indien à l’occasion des
50 ans de l’indépendance du pays et tombé fou amoureux d’une Cachemirie
qui se destine à une attaque suicide. Le Cachemire pakistanais comme le
Cachemire indien souffrent en effet de l’implantation de groupes
terroristes qui rendent la région instable. L’Inde dénonce ces
attaquants qu’elles considèrent comme des marionnettes aux mains de
l’armée pakistanaise.


Cela faisait donc déjà beaucoup à supporter pour les habitants du Cachemire lorsque le 8 octobre 2005, la terre se mît à trembler. On se souvient des images de Pachtounes rescapés, de leurs visages en lame de
couteau et de leur fierté légendaire mise à la trappe lorsqu’il leur
fallut se battre pour une couverture et une tente. Cinq années après le
séisme, le Cachemire pakistanais continue de cicatriser. Sur la route
qui mène d’Islamabad à Muzaffarabad, la capitale du Cachemire
pakistanais, les ponts suspendus ont été reconstruits et le paysage n’a
jamais été aussi beau. Mais les panneaux rappellent à l’ordre. Des
travaux liés au tremblement de terre ont toujours lieu un peu partout.
Il faut à nouveau rendre la montagne accessible à l’homme. Les locaux
circulent sur ces routes merveilleuses du Cachemire dans de vieilles
Jeeps Toyota. Le genre de voitures qui, lorsqu’elles sont garées à
Islamabad, provoquent chez les passants la peur panique d’une attaque à
la bombe.


A l’approche de la capitale du Cachemire pakistanais, les dégâts sont plus criants. Les maisons se sont effondrées comme des châteaux de cartes. Certaines n’ont pas été reconstruites et ressemblent à des tas
de pierres oubliées dans un coin de la montagne. Beaucoup de Cachemiris
continuent de vivre dans des abris temporaires. Les quelques habitations
reconstruites en dur répondent aux mêmes critères : il s’agit de
maisons en terrasse avec des toits recouverts de feuilles de métal, une
structure en ciment ou non selon les moyens des familles et une véranda.
Les maisons traditionnelles du Cachemire ne peuvent pas résister aux
séismes. Les gens qui ont pu se refaire un logis ont donc essayé, avec
leurs moyens, de réaliser des constructions plus sûres. Les plus pauvres
n’ont pas eu d’autre choix que de reconstruire à la manière de leurs
ancêtres. La gabégie étant une affaire importante pour les gouvernants
locaux, certains responsables ont quant à eux cru bon, quelques semaines
après le séisme, de revendre aux plus offrants les feuilles de métal
distribuées par les autorités.


Les maisons reconstruites en dur appartiennent souvent à des familles aisées dont des membres vivent à l’étranger. Les Cachemiris sont un peuple de migrants. La tranquille ville de Mirpur, située au sud du
Cachemire, est communément appelée « la petite Angleterre » du Pakistan,
ses habitants ayant migré vers l’Angleterre. Les plus chanceux de ces
Pakistanais d’Europe reviennent à Mirpur et finissent leurs vieux jours
dans des maisons manoirs qu’ils se sont fait construire. D’autres
envoient de l’argent à leurs familles et nourrissent l’économie locale.
Dans les magasins, les prix s’affichent autant en livres sterling qu’en
roupies. Les jeunes de la ville fument des cigarettes et ressemblent aux
petites frappes des films de Ken Loach.


Rien de tel à Muzaffarabad. Dans la capitale du Cachemire, la vie est moins douce et le fond de l’air plus frais. Pour se réchauffer, les hommes portent enroulés autour de leurs longs corps des châles épais
qu’ils remontent jusqu’au nez. Ville où les fleuves Jhelum et Neelum se
rencontrent, Muzaffarabad est aussi dangereusement proche de
l’épicentre du séisme de 2005. 11 000 habitants de Muzaffarabad furent
tués lors du tremblement de terre. Dans les rues crasses de cette ville
construite en côte, les motocyclettes se fraient un chemin à toute
vitesse. Les gens marchent vite en se donnant des coups de coude pour
passer. Ils ont l’air de vouloir s’échapper. La moitié des bâtiments de
Muzaffarabad tombèrent au moment des secousses. La moitié d’une ville de
presque 800 000 habitants à terre. Le gouverneur du Cachemire de
l’époque affirma alors devant les journalistes qu’il était maintenant en
charge d’un cimetière à ciel ouvert.


Balakot est une petite ville située à une quarantaine de kilomètres de Muzaffarabad. Difficilement accessible par route et coupée du reste du monde pendant la saison des pluies en juillet, l’endroit est au plus
près de la faille responsable du tremblement de terre. Toutes les
habitations de Balakot ont été détruites lors du tremblement de terre à
l’exception de deux maisons et d’un marché couvert. Cinq ans après les
faits, des ouvriers des travaux publics sont encore sur tous les fronts.
Dans l’hôtel PDTC de la ville, entièrement détruit et reconstruit par
la suite, les employés cuisinent des parathas, ces galettes
cuitent dans de l’huile. Ils ont tous perdu des membres de leur famille.
Nous avons suivi ici Naeem, un ingénieur de l’armée pakistanaise basé à
Islamabad et chargé depuis quatre ans de contenir l’érosion du sol à
Balakot. Son travail est essentiel, car les pentes terreuses risquent à
tout moment de s’effondrer sur les routes tracées dans la montagne. Il
est assisté dans sa mission par un homme de Balakot qui sait bien
combien il est important de sécuriser sa ville. Cet ancien garde
forestier a perdu son épouse, une directrice d’école, dans le
tremblement de terre. Lui-même se trouvait dans un champ de la vallée le
matin du 8 octobre. Lorsque la terre s’est mise à trembler, il n’a pu
que s’allonger au sol et attendre en s’accrochant à l’herbe rare. L’une
des deux seules maisons de la ville ayant échappé à la destruction
appartient à cet homme.


A Balakot, les maisons ont des toits de couleur bleu ou rouge, signe qu’il s’agit bien d’abris temporaires. Ces habitations ont été majoritairement offertes par l’Arabie Saoudite. Malgré l’aide
internationale, et notamment celle des ONG, le gouvernement pakistanais
souhaite délocaliser les habitants vers un autre « Balakot » qui est
en court de construction. Sur les 6000 personnes que comptait la ville,
2000 ont déjà tout quitté. Les autres sont trop pauvres ou refusent, par
attachement, de s’en aller. L’ancien garde forestier veut faire en
sorte qu’en cas de nouveau tremblement de terre, les choses se passent
un peu mieux que la fois précédente. Mais comme ses voisins, il
n’envisage pas la fuite. Les morts enterrés dans la ville ne peuvent pas
être abandonnés et un Pachtoune n’oublie pas facilement d’où il vient.
Une folie selon le gouvernement pour qui Balakot est avant tout une
ville qui sera rasée en cas de nouveau séisme. Aujourd’hui, les filles
d’un quartier de la ville étudient dans leur école qui n’a pas été
reconstruite en dur de peur de nouvelles secousses. Les élèves suivent
les cours sous des tentes offertes par la Chine. De gros caractères en
mandarin sont écrits sur les toiles qui, entrouvertes, laissent
s’échapper les rires des fillettes emmitouflées dans leurs voiles. Non
loin de là se trouve la tombe de deux fiers guerriers de la région, Syed
Ahmad Shaheed et Shah Ismail Shaheed Brelvi, morts en 1831 alors qu’ils
combattaient contre l’armée sikh. En sécurité dans leur jardinet du
haut de la ville, les pierres tombales ont elles très bien résisté au
tremblement de terre…

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Islam et dents de vampire

Le quartier d’Iqbal Town est depuis quelques mois le théâtre de la guerre invisible qui s’étend sur Lahore, la capitale culturelle du Pakistan que l’on pensait imperméable aux extrémistes. Cette partie de la ville a été traumatisée par l’attentat du marché Moon de décembre dernier, par une série d’explosions mineures intervenues la semaine passée et par la toute récente découverte dans deux magasins de munitions destinées à des attentats suicides.

Jusqu’à la fin des années 1970, Iqbal Town était chérie par les acteurs et les actrices des films pakistanais. Les studios Shahnoor et Bari y produisaient le meilleur du Lollywood (nom désignant le cinéma pakistanais, association de Hollywood et de Lahore) et dynamisaient la vie de ce quartier. Les résidents célèbres s’inspiraient des codes sociaux hollywoodiens. Dans les films comme dans la vie, les femmes osaient les talons aiguilles et les jupes serrées. Grâce à l’industrie cinématographique alors florissante, les adolescentes pakistanaises pouvaient rêver de leurs propres héros (comme le cultissime Waheed Murad) et commenter leurs films pakistanais préférés. A la fin des années 1970, la censure qui accompagna l’arrivée au pouvoir du très strict général Zia condamna le cinéma pakistanais à une fin douloureuse. Aujourd’hui, l’industrie cinématographique indienne a définitivement remporté la guerre culturelle qui se jouait depuis des décennies entre Lahore et Bombay. Iqbal Town a donc perdu son statut de quartier d’artistes et a gagné, en devenant une zone résidentielle et commerciale accueillant la classe moyenne, l’intérêt des terroristes à la recherche d’endroits surpeuplés.

Le cinéma pakistanais contemporain, malgré des exceptions notables, n’a rien d’enthousiasmant. Il fait donc bon revoir les « classiques » de l’âge d’or de Lollywood. Omar Ali Khan, en plus d’être le réalisateur controversé du premier film gore de l’histoire du Pakistan (Hell’s Ground, voir l’article « Attention à l’homme sous la burqa »), est un incroyable cinéphile et un fin connaisseur du cinéma d’horreur asiatique. Il documente à sa manière l’histoire du cinéma pakistanais. Entre autres merveilles, il a retrouvé il y a quelques années la dernière bobine du film Zindaa Lash (Dracula au Pakistan), soit ni plus ni moins que le premier film d’horreur réalisé dans le pays. Ce passionné a remis en état la pellicule avant de contacter l’équipe du film et de réaliser une série d’interviews. Une documentation qui sauva cette œuvre très spéciale de la poubelle où elle avait été arbitrairement jetée.



A sa sortie en salle, en 1967, Zindaa Lash fut le succès que personne n’aurait pu prédire. Les producteurs passionnés par l’histoire pensaient y perdre leur chemise, les acteurs leur réputation. Les autorités de censure, après un premier visionnage, refusèrent de délivrer leur assentiment et conseillèrent aux producteurs de ne plus jamais commettre la même erreur. Après tractations, le film sortît sur les écrans avec la mention « X » réservée à un public adulte, première du genre au Pakistan.

L’intérêt de Zinda Lash, c’est la qualité de sa photographie et le sérieux de son intrigue. Deux choses qui, plus de quarante ans après les faits, sont extrêmement rares dans le cinéma pakistanais. Le réalisateur du film, K.H Sarfaraz, fut tenté par un mélange des genres qui donne au film un arrière goût de « Dracula à la sauce oriental ». L’imitation de l’Amérique se mêle au macabre copié sur les productions des studios Hammer. En guise de paquet cadeau, un bel enrobage de danses et de chansons pakistanaises épice le tout.

Dans Zinda Lash, Dracula est un séduisant vampire habitant une région montagneuse du Pakistan. Il accueille dans son domaine des personnes de passage qu’il mord à la nuit tombée. Après avoir transformé un de ses visiteurs en vampire, il s’attaque aux femmes de la famille de cette victime. Les proies féminines de Dracula ont les yeux en amande relevés d’un trait de khôl. Elles swinguent comme personne. Après avoir été légèrement mordues, elles en redemandent. Leur désir de sang s’incarne dans des danses considérées comme lascives au Pakistan. En Asie du sud, le cinéma d’horreur et la pornographie sont souvent liés. La mention « X » délivrée aux films d’horreur laisse en effet un espace de liberté plus grand pour "les scènes érotiques".

Dracula est assassiné à la fin du film par un homme ayant imploré l’aide d’Allah et de son Prophète. La prière aura fait son effet puisqu’une porte se délivre devant le monstre, laissant passer les rayons du soleil meurtriers. Les démons ne sont pas absents de l'islam. Le Coran parle des Jinns, ces êtres invisibles bon ou mauvais qui hantent les corps souillés. Au Pakistan, les pirs, ces hommes âgés considérés comme saints, se font payer pour faire disparaître les mauvais esprits et les mauvais sorts. Dans les villages, le folklore local accentue la peur des plus superstitieux. Il y a trois ans, deux pierres tombales d'un cimetière musulman de Lahore ont tremblé pendant plusieurs jours. Les foules se sont amassées sur les lieux, à la recherche de sensations fortes. Les télévisions et les journaux ont parlé de l'événement avec beaucoup de sérieux. Le chanteur de qawali Nusrat Fateh Ali Khan, décédé en 1997, aurait lui-même été victime des mauvais esprits. Dans un pays où la profession de mendiant est reconnue mais pas celle de musicien ou d'artiste, le succès du "bouddha qui chante" a fait hurler plus d'un religieux orthodoxe. La légende dit qu'après la mort de Fateh Ali Khan, un homme aurait ouvert la tombe du chanteur, découvrant un cadavre dont la langue s'était enroulée autour du crâne. Certains religieux interprétèrent la rumeur comme un signe de possession, une preuve que la musique est bien un objet du mal...


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Attention à l'homme sous la burqa

Les spectateurs pakistanais n’en peuvent plus d’attendre le très politiquement correct My name is Khan, dernier né des studios de Bollywood et grande sortie de l’année 2010. Littéralement envahi par la personnalité de Shahruck Khan (Devdas), le film suit le parcours d’un musulman atteint par le syndrome d’Asperger bien décidé à expliquer au président des Etats-Unis que les musulmans ne sont pas tous des terroristes… En 2007, un film indépendant pakistanais traitant en partie du même sujet (Khuda kay liye, de Shoaib Mansoor) avait eu un énorme succès auprès de la jeune élite pakistanaise habituée aux études à l’étranger et qui, depuis les attentats du 11 septembre, avait dû affronter l’hostilité des Occidentaux. Premier film pakistanais à sortir en Inde depuis 40 ans, Khuda kay liye nous faisait vivre les déboires d’un riche étudiant en musicologie installé aux Etats-Unis et victime d’une fausse dénonciation après les attentats de 2001.

Le cinéma pakistanais a connu son heure de gloire dès la Partition jusqu’aux années 1970 et fut un temps équivalent au cinéma indien. Aujourd’hui, le gouvernement et ses 70% de budget consacrés à l’armée ont si peu fait pour la culture que le 7e art pakistanais se réduit à peau de chagrin. Pour les plus vaillants, des productions de seconde zone continuent de faire des ravages. Dans les salles aux sièges rougeâtres et aux lampadaires décrépis du vieux Lahore, les hommes des classes pauvres contemplent l’écran où de grosses femmes remuent leur bassin. Pas question pour les familles riches, propres et exemplaires, de se divertir dans un tel bouge. Lahore a donc enfanté des shopping malls et des complexes de cinémas qui protègent le privilégié de la saleté de la rue. Y sont projetés les films indiens et américains à gros budgets. Absolument rien d’autre.



Il y a trois ans, le premier film gore jamais réalisé au Pakistan, Zibahkhana (Hell’s ground), avait réussi à dépasser les limites de la censure et du tabou qu’implique la création gore dans une société extrêmement pudique. Dans le film, six étudiants des quartiers huppés décidaient de découcher et de se rendre à un concert loin de Lahore. Malheureusement, les films d’horreur sont ainsi faits, et les jeunes finissaient assassinés par un boucher caché sous une burqa. Le réalisateur, Omar Khan, aime raconter qu’il était un parfait inconnu avant ce film, un « simple vendeur de glace ». Il est en vérité l’excentrique propriétaire du Hot Spot café, ce temple de Lahore et d’Islamabad dédié aux séries B américaines et aux films kitchs pakistanais. Un endroit exaltant où la jeunesse dorée vient déguster des glaces sur les coups de minuit, à la fraîche. Omar Khan a réalisé son film avec l’argent que « ses glaces » lui ont rapporté. Bien que Zibahkhana ait été joué dans des petits festivals du monde entier, le film a bien failli ne jamais arriver sur les grands écrans pakistanais. Pendant des semaines, il fut projeté dans les universités du pays, grâce à la bonne volonté des étudiants et des lycéens (les acteurs ont eux-mêmes été choisis sur les bancs de l’école) et passa la censure après qu'une bonne dizaine de scènes ne soit coupées.



Si l’on se fie à l’improbable déroulement du tournage (fait sur les 30 jours de vacances scolaires dont disposaient les acteurs, dans une maison désaffectée où deux vrais cadavres furent découverts sur place), Zibahkhana peut incontestablement être considéré comme un film amateur. Ce n’est pourtant pas tout à fait le cas. La burqa dérange en Occident ? Un pourcentage important des Pakistanais ne l'apprécient guère non plus... Dans le film, le dépeçage des corps, les coups de couteau, les cris, sont à peine effrayants. Seul l’homme sous la burqa terrorise. Peur de l’inconnu, de ce qui se cache sous le tissus. Peur du fantôme. Peur d’enfance. Inspiré par l’effroi que lui causait la vue des femmes en burqa lorsqu’il était enfant, Omar Khan touche à un sujet que l’on pensait intraitable par le genre gore. Contrairement aux rumeurs, il ne s’est pas inspiré de l’attaque de la Mosquée Rouge de 2007. On se souvient que le lieu formait dans ses madrassas (écoles religieuses gratuites vers lesquelles se tournent les plus pauvres) une petite armée de sentinelles de l’intégrisme. Après l’enlèvement de Chinois et le vol d’armes par des élèves, Musharraf s’était décidé à attaquer le lieu. Lors du siège, Abdul Aziz Ghazi, qui dirigeait avec son frère la mosquée, avait été arrêté alors qu’il s’enfuyait, tranquillement déguisé en femme sous une burqa. Omar Khan explique : « quand je montre la burqa, je suis heureux de constater que je ne suis pas le seul à avoir peur, mais que c’est une peur universelle ». La peur de celui qui se cache. Forcément, c’est un bon sujet pour un film d’horreur.

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