Publications de Junia Barreau (6)

NOUVEAU SITE WEB SUR LE CHOLÉRA EN HAÏTI

L'introduction du choléra en Haïti par les soldats népalais de la mission de l'ONU en Haïti (MINUSTAH) ne fait aucun doute. Alors que la communauté scientifique s'accorde sur l'origine népalaise de la souche importée en Haïti en octobre 2010, de fausses informations relatives au choléra en Haïti continuent de circuler, notamment sur les réseaux sociaux. 

Ce site informatif et indépendant se propose de rassembler tous les dossiers traitant du choléra en Haïti en un seul lieu afin que les informations vraies, vérifiables et objectives soient accessibles à toute  personne qui souhaite en savoir davantage, se faire une idée par elle-même, au-delà du traitement médiatique de l'épidémie qui ravage Haïti depuis octobre 2010, et par-delà la propagande mensongère et irresponsable. 

 

La plupart des documents, rapports et sites Internet sur le choléra en Haïti ont été rédigés en anglais. Ce site est le premier en langue française consacré à la tragédie du choléra en Haïti. Il est le produit d'une patiente et rigoureuse collecte de données, et présente une synthèse ordonnée de l'information afin de faciliter une lecture éclairée de ce drame silencieux qui se déroule en Haïti.

POUR TOUT SAVOIR SUR L'ÉPIDÉMIE DU CHOLÉRA EN HAÏTI 

VISITEZ LE

www.dossierhaiticholera.com

Un vif merci à tous nos partenaires qui soutiennent ce projet indépendant, citoyen et bénévole, ainsi qu’à nos futurs partenaires.

Merci également aux nombreux amis, correspondants et internautes qui voudront bien appuyer ce site en le partageant dans leurs réseaux habituels et sur leurs blogs.

Bien à vous !

Junia Barreau

Lire la suite...

Dr Florence Duperval Guillaume

Ministre de la Santé Publique et de la Population

111, Rue St Honoré, Port-au-Prince, Haiti

Madame la Ministre,

Je me permets de réagir directement à vos propos dans l'article "Un plan national pour l'élimination du choléra" paru dans Le Nouvelliste du 5 mars 2013.  

Ce n'est pas de la diplomatie quand le gouvernement haïtien refuse (par peur ?) de demander à l'ONU de reconnaître officiellement sa responsabilité dans l'introduction du choléra en Haïti. Ce silence des deux côtés, du gouvernement haïtien et de l'ONU, est honteux et indigne des valeurs de respect des droits humains que prône l'ONU.

La presse et l'opinion publique internationales soutiennent les victimes haïtiennes dans leurs démarches. Cet extrait d'un article du journal britannique The Guardian, cité par AlterPresse résume bien la tendance en faveur des victimes haïtiennes du choléra : " En invoquant l’immunité de cette manière et en utilisant le manteau d’une convention, destinée à prévenir le harcèlement des forces de sécurité dans les zones instables, l’organisation « se comporte comme le fils d’un dictateur, refusant de payer les contraventions de stationnement [au lieu] d’un organisme international destiné à faire preuve de leadership moral », condamne le journal britannique." ( ).

Cette unanimité favorable (très rare) de la presse et de l'opinion publique internationales devrait pousser le premier ministre et le président de la République d'Haïti à faire preuve d'initiatives dans ce dossier en exerçant leur droit de tenir cette commission pour la responsabilisation de l'ONU dans l'épidémie du choléra en Haïti, tel que prévu dans l'Accord de siège signé entre le Gouvernement haïtien et l’ONU le 9 juillet 2004 (Paragraphe 55). C'est une question de respect pour le pays, les victimes, les dirigeants eux-mêmes. Si le mot respect n'est pas banni du vocabulaire officiel ni des mœurs haïtiennes...

Vous parlez d'un plan d'éradication du choléra. J'ai noté, Madame la Ministre, que vous oubliez de révéler au public, depuis l'annonce fracassante du premier ministre Laurent Lamothe, le pourcentage du fonds déjà financé par l'ONU ou les autres bailleurs. Et l'ambassadeur Nigel Fisher nous en conte de belles, de bien bonnes promesses caritatives de nos bienfaiteurs. Étrange sensation de déjà-vu, las souvenir d'un déjà visité, déjà entendu et déjà vécu... Vous savez comme moi qu'il ne sera guère facile de mobiliser les fonds pour Haïti en ce moment, et les Haïtiens pauvres continueront de mourir du choléra. Et oui, ce sont les pauvres gens qui n'ont accès ni aux services ni aux infrastructures adéquats qui en crèvent. Ce ne sont pas les gens qui sont plus chanceux comme vous et tous ceux qui font partie des privilégiés du gouvernement.

Nous souhaitons que le président Martelly et le premier ministre Lamothe trouvent le courage nécessaire à l'accomplissement d'un acte noble et juste en faveur d'un pays dont ils commandent la destinée momentanément. Ils ont le droit et la morale dans leur camp; ce n'est pas le temps de la faiblesse. Même dans cette dépendance abjecte, ils ont l'obligation de faire entendre leur voix, celle du peuple et des victimes. Devrait-on les contraindre légalement à bien s'acquitter d'un devoir ?

Les Haïtiens vivront encore longtemps guettés par cette bactérie qui vampirise le corps de tout son fluide. Et vous reconnaissez vous-même que le choléra se "haïtiannise" de plus en plus. C'est le manque de volonté qui est endémique mais non la bactérie elle-même.

La non-réaction du gouvernement haïtien va à l'encontre de ses propres intérêts. Semblable à une victime de viol qui se barricade derrière son mutisme parce le violeur lui demande de ne pas crier, de ne pas ébruiter l'affaire, de se la fermer si elle veut que tout se passe bien pour elle. Ce n'est pas de la diplomatie. C'est de la violence tout simplement sous une autre forme.

On vous dit surement que la meilleure stratégie est de faire taire les émotions afin de trouver sereinement des solutions. Comme si demander réparation et justice pour les victimes empêche la recherche de solutions réelles afin de neutraliser l'épidémie. Comme si la justice n'était fondée sur aucun ordre rationnel. Qui se joue de nous ?

Si le gouvernement haïtien refuse de se mettre debout, les citoyens ordinaires le feront et lutteront jusqu'à l'obtention de la justice pour les martyrs haïtiens. L'ONU dispose des ressources nécessaires pour agréer les demandes des victimes haïtiennes d'une part, et, d'autre part, prendre en charge l'éradication du choléra en Haïti.

Tous vos messages électroniques sont suivis de cette magnifique pensée que je prends la liberté de vous attribuer : "Ce n'est parce que les choses sont difficiles que nous n'osons pas mais bien parce que nous n'osons pas les changer qu'elles deviennent difficiles de plus en plus... "

OSEZ, Madame la Ministre, OSEZ !

Je vous donne l'assurance, Madame la Ministre, de mon profond respect.

Junia Barreau

Montréal, le 6 mars 2013

p.s. : La citation « Ce n'est pas parce que les choses sont difficiles que nous n'osons pas, c'est parce que nous n'osons pas qu'elles sont difficiles. » est de Sénèque.

Lire la suite...

Je suis la génération de la liberté d'expression

Par Junia Barreau

Montréal, le 9 février 2013

 

Je suis de la génération post-duvaliériste (entendez par là tous les jeunes de moins 15 ans en 1986 selon ma définition, il en existe d'autres). Ma famille immédiate n'a pas été victime directement du régime duvaliériste. J'ai appris à Montréal qu'une famille Barreau se compte parmi les victimes directes des macoutes sous Duvalier. Des macoutes voisins qui voyaient d'un mauvais œil que trois jeunes adolescents bien éduqués, se cultivaient et animaient leur quartier- deux à l'université (faculté de médecine et une autre), le troisième préférant un métier. Fierté de leurs parents, ces jeunes étaient actifs et se réunissaient avec d'autres jeunes pour discuter de la réalité du pays, ce qui irritait au plus haut point les voisins macoutes de surcroît ignorants. Le troisième jeune Barreau fréquentait à ce qu'il paraît un groupe plus politique et était obligé de se faire le plus discret possible. Alors, ces voisins ont décidé que le troisième frère ne pouvait être que communiste, c'est l'étiquette qu'on collait aux gens qu'on voulait éliminer- les grandes puissances voisines n'étant pas contre l'élimination de communistes. Un beau matin, quand ils étaient sûrs que tous les jeunes hommes se trouvaient à la maison, ces voisins débarquèrent, amenant d'autres collègues avec eux, puis repartirent avec les trois frères. Il y avait un quatrième fils à la maison jugé trop jeune pour représenter une nuisance ou menace car il avait moins de dix ans. Les jeunes soeurs, jolies, furent épargnées car un macoute avait des vues sur l'une d'entre elles, voyant en elle une future compagne. Les trois frères ont été exécutés non loin de chez eux et les corps jetés dans une ravine, au vu et au su de tout le quartier. La mère devint folle. Le reste de la famille a dû s'exiler et vit depuis dans les Antilles pas loin d'Haïti. Ce n'est pas le début d'un roman de Dany Laferrière, c’est l'histoire vécue par de vrais gens.

Ici à Montréal, des victimes de Duvalier ne manquent pas. Un jeune frère d'un médecin d'origine haïtienne très réputé, honoré à plusieurs reprises au Canada et dans d'autres pays, fut enlevé dès sa descente d'avion à Port-au-Prince puis assassiné par les hommes de main de Duvalier. Il rentrait au pays passer des vacances. Son seul tort fut d'être un étudiant haïtien à l'étranger. Et oui, quand on n'était pas boursier du régime duvaliériste et qu'on étudiait à l'étranger, surtout à Montréal et à Paris, on était suspect automatiquement. Des étudiants boursiers de Duvalier étaient envoyés en éclaireurs afin d'identifier les opposants parmi les étudiants et enseignants d'origine haïtienne. Ces derniers étaient fichés et attendus à l'aéroport s'ils osaient mettre les pieds en Haïti. C'est ainsi que de nombreux jeunes ont été contraints à l'exil après leurs études. Un retour au pays signifiait inévitablement leur mise à mort, le même sort qu'a connu ce jeune frère d’un très grand médecin d'origine haïtienne.

Les histoires particulières de ces innombrables familles haïtiennes victimes des Duvalier père et fils, représentent les points d'une seule droite du règne duvaliériste. Une droite criminelle, finie dans l'espace temps (pas si certaine) mais infinie dans l'espace des souffrances.

Je suis de la génération post-Duvalier, de cette génération qui a appris à aimer Haïti après 1986 parce qu'avant il fallait faire attention, ne pas éveiller les soupçons des voisins, se taire tout le temps, parce que même les enfants étaient décryptés, surveillés. Et bien oui, une parole innocente d'un enfant pouvait signifier l'arrêt de mort de toute une famille. Et bien oui, parce que nous étions dans ma famille contre toutes les injustices et les crimes commis par les macoutes. Parce que mon paternel défia quelques macoutes, avec pour seule arme son verbe, et faillit y laisser sa peau. Mon père, comme tant d'autres, avait refusé le chemin de l'exil et en même temps le silence obligatoire imposé par les sbires du régime duvaliériste.

Je suis de cette génération qui dansât sur les nouvelles chansons de changement et de liberté par les jeunes talents haïtiens qui s'exprimèrent enfin et peut-être pour la première fois. Ces chansons d'une nouvelle Haïti post-dictature ont marqué durablement mon imaginaire d'enfant, m'ont apporté une joie profonde car la peur avait disparu subitement. Ces chansons révolutionnaires pour l'époque transmettaient un rêve d'un autre pays, un rêve qui était accessible à la compréhension de l'enfant que j'étais, un rêve qui depuis est devenu aussi le mien.

 

À ceux qui veulent simplifier les choses à l'extrême en répétant que le pays était économiquement en meilleure position sous Duvalier, je leur répondrai : les choses ne se sont pas détériorées dans l'Haïti post-Duvalier parce que l’on aurait abandonné les bonnes politiques sociales, économiques et environnementales adoptées par les Duvalier. Du point de vue historique, cet état actuel des choses s'explique en grande partie du fait que le pays soit resté sur le même sentier de régression hérité des Duvalier. Ce sentier du sous-développement sur lequel se retrouve Haïti est tracé par le régime des Duvalier lui-même et ceci peut être démontré avec certitude par les économistes de métier. Ce sentier à pente négative n’a connu jusqu'à présent aucune rupture de tendance. Une des caractéristiques des sentiers à pente négative dans le cadran du sous-développement est que si l'on prend un point antérieur, on obtiendra une meilleure situation ou position même en traînant un solde négatif. -10 sera préféré à -20, même si ce sont deux nombres négatifs. Ce n'est pas étonnant que la perception simpliste des choses présente le pays comme ayant eu une solide situation économique sous Duvalier. Une illustration concrète est l'état de notre environnement : si on continue à déboiser sans planter, c'est normal qu'il y ait moins d'arbres dans 1 an comparativement à aujourd'hui. En bref, on a gardé les mêmes pratiques duvaliéristes.

Maintenant, on tente de montrer un visage humain de Jean-Claude Duvalier - l'œuvre de certains de ses partisans ou ceux qui n'ont pas eu à s'inquiéter du régime ou ceux qui ont su tirer profit du système, peu importe le système, les acteurs étant interchangeables. Il était humain pour tous ses partisans, tous ceux qui commettaient les crimes en son nom; ceux qui justifiaient les crimes commis au nom de son régime; pour ceux qui luttaient afin de garder leurs privilèges. Le tyran Hitler, responsable de l’extermination d’environ 6 millions Juifs, était aussi humain vu sous cet angle; Hitler était vénéré et aimé des Nazis, ses partisans et proches. Les criminels qu'on condamne et emprisonne, sont aussi des humains; ces criminels peuvent avoir une famille, des enfants, des amis, des parents qu'ils chérissent. Même les pires psychopathes, sociopathes, sont des humains. Toute société normale a compris qu'il faut condamner et punir le crime. Un homme criminel doit être jugé pour ses crimes. 

Maintenant, Jean-Claude Duvalier serait une victime. Vraiment ? Victime d'avoir eu trop de pouvoir ? D'avoir joué avec la vie des gens ? D'avoir assisté personnellement à l'exécution de ses opposants ? D'avoir ordonné l'exécution de ses opposants ? D'avoir utilisé l'argent du pays pour assouvir ses fantasmes ? D'avoir dilapidé les caisses de l'État ? D'avoir perpétué un régime sanguinaire qui semait la désolation dans les familles haïtiennes? 

Et bien oui, selon ses partisans, Jean-Claude Duvalier était à son insu le symbole d'un régime criminel décidé par son père; il s'était révolté contre le régime barbare du père; il avait rejoint les rangs des milliers d'opposants qui réclamaient la liberté et la justice; il avait une conscience qui lui dictait de ne pas continuer l'œuvre de destruction de son père. Et bien oui, selon ses partisans, Jean-Claude Duvalier avait refusé la présidence à vie, encouragé la liberté de la presse et les citoyens à participer à des élections libres, puni les criminels macoutes qui semaient le deuil dans la population, mis fin à l'impunité dont jouissaient tous les criminels. Et bien non, toujours selon ses partisans, Jean-Claude Duvalier n'avait aucun projet de se couronner empereur afin de justifier le passage héréditaire du pouvoir en Haïti. Selon ses partisans, Jean Claude Duvalier serait même le nouveau modèle de la jeunesse haïtienne. Héroïque, valeureux, il s'est sacrifié pour ce pays en acceptant malgré lui de jouer le rôle que son père avait taillé sur mesure pour lui. Jean Claude Duvalier n'aimait pas voir son père appuyer personnellement sur la gâchette et exécuter des farouches opposants. Oh cet enfant perturbé très tôt par son père, MAUDIT SOIT LE PÈRE. Oh cet enfant qui s'est imposé tant de sacrifices pour son pays, tout en subissant la malédiction de son père. Il a tenu tête aux macoutes et proches qui voulaient continuer avec le système de répression instauré par son père. Que d'actes héroïques n’a-t-il pas commis ? N'est-ce pas ? C'est le roi de la résistance haïtienne à la barbarie duvaliériste ...

 

Jean-Claude Duvalier serait victime de notre ingratitude, il avait tant fait pour Haïti. Nous devrions lui être si reconnaissants.

Alors, je terminerai avec les mots du père, François Duvalier, les mots que comprennent les partisans duvaliéristes puisqu'ils ne pourront jamais comprendre le mot justice. "Cette reconnaissance demandée par les partisans de Jean-Claude Duvalier ne peut être que lâcheté de la part de la population haïtienne". Jean-Claude Duvalier ne mérite en rien notre gratitude, ce qu'il mérite à juste titre est plutôt notre courroux. Il faut juger Jean-Claude Duvalier pour tous les crimes commis par son régime et au nom de son régime.

 

Si on refuse de juger Duvalier, on ne sait pas pour combien de temps encore le pays restera enfermé dans cet abîme, prisonnier de cette noirceur. Parce que rien ni personne ne pourra empêcher que le pays ré-expérimente un autre régime totalitaire dans le futur. Et ce sera même la voie la plus sure vers un autre régime dictatorial. La société haïtienne doit faire un choix crucial, et suivant ce choix le pays se retrouvera vers le chemin lumineux de la démocratie ou vers le chemin ténébreux de la dictature. 

Est-ce qu'il peut y avoir une autre dictature sanglante en Haïti ? À cette question, la réponse est oui en fonction du choix que fait aujourd'hui la société haïtienne. C'est à nous de choisir...

 

Je suis de la génération de la liberté d’expression. Et je m’exprime sans détour, sans langue de bois, simplement en tant que citoyenne.

Lire la suite...

Article paru le 14 janvier 2013 dans Alterpresse, Port-au-Prince, Haïti.

__________

 

Le Canada gèle les fonds pour les nouveaux projets destinés à Haïti apprend-t-on le 4 janvier 2013. Position inhabituelle, décision rarissime de la part de ce fidèle partenaire d’Haïti. Le ministre de la Coopération internationale du Canada, M. Julian Fantino, s’interroge : « Allons-nous nous occuper de leurs problèmes pour toujours ? Eux aussi doivent se prendre en main. » dans une entrevue accordée au journaliste Hugo de Grandpré, correspondant parlementaire du journal La Presse. Les propos du ministre canadien fouettent l’orgueil haïtien. Cette décision de geler l’aide canadienne suit rapidement les nouveaux avertissements aux Canadiens en vigueur depuis le début de l’année 2013 jusqu’à nouvel ordre. L’état-des-lieux en matière de sécurité dans les conseils aux voyageurs du gouvernement canadien refroidit même les plus téméraires (Conseils aux voyageurs). L’imprévisibilité du climat socio-politique haïtien pousse l’étranger à évaluer le risque du pays toujours à la hausse. Instinctivement, on peut avoir deux types de réactions : honte ou indignation. Honte parce qu’il y a du vrai dans le portrait désastreux qu’affiche l’étranger, même si dans cette photographie occidentale nos tares et archaïsmes grossissent forcément à travers les loupes unidirectionnelles du développement. Pour plusieurs de mes compatriotes, cette honte se vit comme un ardent sentiment de culpabilité. Un sentiment de culpabilité qu’il faut transformer en colère, en indignation puis en action. Cette colère peut-être dirigée contre nous-mêmes, contre nos dirigeants, nos compatriotes, même les étrangers; par contre, notre indignation ne sera utile que si et seulement si elle provoque des actions concrètes de notre part pour changer les choses graduellement.

_
Pour Haïti les effets des avertissements dissuasifs, notamment en matière de sécurité, sont immédiats sur les éventuels touristes et investisseurs. Il faut avouer qu’un citoyen américain ou canadien (touriste ou investisseur) après avoir lu l’état des lieux en matière de sécurité et criminalité sur Haïti dressé par son gouvernement aura plutôt tendance à reporter sine die toute planification de voyage dans notre pays. En voilà une parfaite illustration du défi titanesque qui attend n’importe quel gouvernement s’attaquant à cette terrifiante image qui colle au pays comme une seconde peau calleuse. Cette épée de Damoclès que constituent pour nous ces alertes aux voyageurs restera suspendue encore un bon moment sur le tourisme haïtien cherchant à faire peau neuve. On comprend la véhémence de la protestation officielle du gouvernement haïtien dont la vision de développement s’articule essentiellement autour de l’extérieur (touristes et investisseurs étrangers, diaspora, aide internationale, etc.). Le Canada semble être davantage la cible des protestations du gouvernement haïtien tandis que les avertissements du département d’État américain paraissent plus drastiques. Ceci s’explique du fait que les décisions canadiennes coïncident avec le lancement du premier forfait vacances-Haïti par Air Transat à Montréal. Les acteurs du secteur touristique haïtien sont convaincus que le terrain montréalais est propice pour un ballon d’essai.

_
Bien avant les avertissements américains et canadiens, Yahoo! voyages avait commencé une contre-offensive sur son très achalandé portail d’informations destiné principalement aux voyageurs européens. En fait depuis environ deux mois sur certains sites Internet, la nouvelle mode est de classer Haïti parmi les 10 pires pays au monde dans tous les critères. Haïti se trouve parmi les 10 pires pays qui ne respectent pas les lois sur notre planète bleue. Cette coïncidence avec les efforts promotionnels du gouvernement haïtien pousse les conspirationnistes à renforcer leurs thèses que le monde occidental nous en veut encore aujourd’hui d’avoir osé 1804, que les grandes puissances redoutent de voir Haïti réussir et rayonner. Les conspirationnistes trouveront matière à étayer leurs thèses dans cet article du très réputé linguiste américain Noam Chomsky, daté du 23 mars 2004,"États-Unis-Haïti. Le moins qu’on puisse dire est que le calendrier international ne correspond pas au calendrier haïtien. Néanmoins, je crois qu’il faut dépasser le discours de victimisation sans rejeter les faits historiques. Pour affronter les défis qui se posent à nous en tant que peuple, nous devons rompre préalablement avec tout statut paralysant de victime.


_

Des protestations haïtiennes en cascades
_

La protestation officielle haïtienne est légitime. Gare à l’exagération qui se relèverait contre-productive dans l’opinion publique internationale. Je tiens quand même à faire la part des choses : prendre la défense du peuple haïtien ou d’Haïti sur la scène internationale n’est pas synonyme d’un vote de confiance à un gouvernement et nul besoin de dénigrer Haïti pour s’opposer aux mauvaises pratiques de n’importe quel gouvernement. En ce sens, les allégeances de parti ne devraient pas nous empêcher d’élever la voix pour dénoncer tout mauvais traitement de la part de la communauté internationale, d’autant plus que cette dernière est non étrangère aux malheurs haïtiens, le dernier en date étant l’épidémie du choléra. Il ne faut jamais perdre de vue que les prochains dirigeants hériteront aussi de cet état-des-lieux désastreux et devront à leur tour composer avec les diktats de cette communauté internationale.


_

Du côté de Montréal, des voix haïtiano-canadiennes crédibles et respectées se sont levées pour signaler le caractère inhumain de cet acharnement contre Haïti, de cette "obsession compulsive" qui consiste à montrer toujours et encore la pire image d’un pays exsangue, torturé. Les différents intervenants rappellent en insistant à leur tour que le pays ne saurait être tenu pour seul responsable des échecs d’une aide internationale viciée à la base. Il est clair que ce n’est pas en passant en boucle les images d’effondrement et de déchets ou en n’exposant que les vices du sous-développement que l’étranger nous aide à résoudre nos problèmes. Ce qu’il nous faut c’est un soutien efficace de nos amis pour trouver les meilleures solutions. Malencontreusement, trop souvent la réponse apportée ou proposée par nos amis n’est pas toujours la meilleure. On ne fait pas du mieux qu’on peut avec Haïti, pour reprendre le principe fondateur en économie. En ce sens, la responsabilité de l’échec de l’aide internationale est partagée. Mais le partage ne saurait s’effectuer à parts égales car quoiqu’on dise, nous, les Haïtiens, resterons les premiers responsables de nos échecs personnels.

_
La récente tournée montréalaise de la ministre haïtienne du Tourisme tombait à point nommé disent certains observateurs car elle a pu donner un autre son de cloche, présenter une autre image du pays dans les médias canadiens. Est-ce que ça signifie que nous sommes d’accord avec tous les arguments de la ministre. Non et particulièrement sur la question du relogement des sinistrés du Champ-de-Mars. Ce n’est pas vrai qu’une solution durable ait été trouvée aux problèmes de logement des sinistrés du Champ-de-Mars. Sur ce point, je partage les grandes réserves du professeur Jean-Marie Bourjolly sur la façon d’aborder la problématique de relogement des sinistrés par l’État haïtien et la communauté internationale, dans son article « Où en sommes-nous ? » dans Haïti Perspectives (Été 2012). Néanmoins, nous devons appuyer la démarche de la ministre quand elle défend l’image du pays sur la scène internationale, sans pour cela être naïfs, sans pour cela cesser de réclamer une amélioration réelle dans la gouvernance de notre pays.

_
Malheureusement, le gouvernement haïtien n’a pas fait preuve d’autant de courage dans l’affaire ONU-choléra-Haïti. Le choléra, ce nouveau grief qu’on nous fait dans les avertissements aux voyageurs canadiens et américains. N’est-ce pas la plus grande injustice de la communauté internationale envers Haïti ? Mais le gouvernement haïtien ne peut pas protester trop fortement vu qu’il s’était porté à la défense de l’ONU et n’a pas jusqu’à maintenant la force d’exiger à l’ONU de reconnaître sa responsabilité dans l’introduction du choléra en Haïti. On se rappelle qu’un ministre du gouvernement haïtien avait déclaré en octobre 2012 que personne n’était sûr de la provenance réelle du choléra en Haïti, prenant le contrepied des études scientifiques qui établissent clairement l’origine népalaise de la bactérie Vibrio cholerae (Voir Canal Plus Haïti). Aujourd’hui, le gouvernement haïtien est le dindon de la farce onusienne puisque la communauté internationale lui jette à la figure l’épidémie de choléra ajoutant un autre stigmate au pays des stigmates. Au moment où j’écris cet article plus de 26 500 citoyens du monde ont signé la pétition internationale, lancée par le cinéaste américain Oliver Stone le 5 décembre 2012, afin d’exiger que l’ONU reconnaisse sa responsabilité dans l’introduction du choléra en Haïti et prenne tous les moyens d’éradiquer cette épidémie dans le pays. Et les moyens réclamés ne se résument pas aux promesses vagues de financement, - inscrites dans la rubrique "aide à Haïti" - promesses non contraignantes qui ne seront vraisemblablement pas tenues. La communauté internationale doit au pays réparation et non aide dans le cas précis du choléra. (Signez la pétition).

_

Après les protestations légitimes des Haïtiens, que faire ? Pouvons-nous nous prendre en main ? Sachant que nous n’avons aucune emprise sur l’environnement international, ni sur les alertes aux voyageurs émises par les pays occidentaux, ni sur l’aide financière internationale. Nous ne pouvons agir que sur notre environnement immédiat. Le changement ne viendra que de l’intérieur ne cesse-t-on de répéter; c’est une évidence me dit-on. Vraiment, pour combien d’entre nous ?

_
« Aucun bon souhait américain, ou ses Marines, ne parviendront à installer [la démocratie aujourd’hui] tant que les Haïtiens ne le feront pas eux-mêmes » (SIC) disait Noam CHOMSKY, dans son article intitulé « États-Unis - Haïti ». C’est valable aussi pour le développement socio-économique. Aucune aide internationale, quelque soit la forme, ne peut générer le développement économique. Quand les conditions suffisantes sont réunies, l’aide internationale vient en support aux efforts de développement d’un pays, mais ne constitue en aucun cas la force motrice du développement socio-économique d’un pays. À ce propos, j’invite les lecteurs à lire attentivement l’article intitulé « Aide internationale et développement en Haïti: bilan et perspective » des professeurs Stéphane Pallage et Nicolas Lemay-Hébert dans Haïti Perspectives (Printemps 2012)

_
Responsabilisation : du citoyen ordinaire à l’État lui-même.
_
Je reprends ici la réflexion sur l’aide internationale par Ricardo Seitenfus, ancien représentant de l’Organisation des États américains en Haïti :"L’aide d’urgence est efficace. Mais lorsqu’elle devient structurelle, lorsqu’elle se substitue à l’État dans toutes ses missions, on aboutit à une déresponsabilisation collective. S’il existe une preuve de l’échec de l’aide internationale, c’est Haïti. Le pays en est devenu la Mecque. Le séisme du 12 janvier, puis l’épidémie de choléra ne font qu’accentuer ce phénomène. La communauté internationale a le sentiment de devoir refaire chaque jour ce qu’elle a terminé la veille. La fatigue d’Haïti commence à poindre. Cette petite nation doit surprendre la conscience universelle avec des catastrophes de plus en plus énormes. J’avais l’espoir que, dans la détresse du 12 janvier, le monde allait comprendre qu’il avait fait fausse route avec Haïti. Malheureusement, on a renforcé la même politique. Au lieu de faire un bilan, on a envoyé davantage de soldats. Il faut construire des routes, élever des barrages, participer à l’organisation de l’État, au système judiciaire. L’ONU dit qu’elle n’a pas de mandat pour cela. Son mandat en Haïti, c’est de maintenir la paix du cimetière." (Décembre 2010,Repris par Alterpresse).


_
Et même si les étrangers construisaient routes, barrages ou autres édifices, le pays doit pouvoir générer des revenus suffisants pour les entretenir; donc le problème demeurerait entier.

_

Le mot est lâché : responsabilisation, l’indispensable ingrédient à toute solution réelle et durable. L’aide internationale a conduit à cette déresponsabilisation collective qu’on reproche au pays aujourd’hui. L’aide massive après le tremblement de terre du 12 janvier 2010 n’a fait que renforcer cette déresponsabilisation. Haïti est-elle en train de devenir le Monstre de Frankenstein de la communauté internationale ? Le Dr Victor Frankenstein crée le monstre éponyme et par la suite rejette sa créature qu’il juge trop hideuse. On découvre que notre irresponsabilité est très laide, mais surtout représente un fardeau économique non négligeable en cette période de réduction des dépenses gouvernementales dans les pays avancés, un fardeau qui ne fait qu’augmenter avec le temps.

_
La communauté internationale veille sur Haïti disait le président de la République d’Haïti en novembre 2012 (Alterpresse), apparemment très convaincu du soutien inconditionnel de ses "nouveaux amis". Depuis trop longtemps, on ne fait que transférer notre responsabilité à d’autres. On se remet à la République dominicaine pour manger, de plus en plus pour entreprendre les constructions; à la diaspora pour transférer des revenus aux citoyens à défaut de créer des emplois, stimuler la demande intérieure, réaliser certaines promesses électorales; à la communauté internationale pour financer les trains de vie déraisonnables de l’État haïtien indigent, rétablir la sécurité, etc. Cette grande dépendance vis-à-vis des forces extérieures ne semble poser aucun problème majeur à notre président béni du Pape, sauf si elles deviennent trop exigeantes.

_
Trois ans après le séisme du 12 janvier 2010, je n’ai pas choisi de faire le bilan de l’aide internationale à la reconstruction puisque c’est aux Haïtiens de faire « preuve d'un leadership, d'une responsabilisation et d'une transparence accrus, afin de jouer un plus grand rôle dans le développement de [leur] pays. » pour répéter les leçons du ministre canadien de la Coopération internationale au gouvernement haïtien (Lien vers le communiqué). Cela ne signifie en aucun cas que les Haïtiens ainsi que les bailleurs de fonds doivent faire l’économie d’une autocritique responsable dans la non-reconstruction du pays. L’exercice est difficile, il faut en convenir. Et il est tellement plus facile de se rejeter les fautes les uns aux autres.

_
Frédéric Thomas résume bien le profond malaise qui règne un peu partout : « La difficulté de faire le bilan de la reconstruction tient au manque de transparence, aux manipulations des chiffres et calculs faussés. […] Il y aurait encore plus à dire sur la manière dont cet argent a été utilisé ; les gaspillages, doublons, ratés, et la transformation de la reconstruction en un immense marché, où chaque pays essaye de positionner ses propres entreprises. Dans les critiques, il est surtout question des lenteurs de la reconstruction, non du chemin qu’elle prend. Les liens ou convergences entre la prétendue politique minimaliste – « politique du moindre mal, (…) politique minimale de la vie [qui] consiste à entretenir les corps » – des organisations et instances humanitaires, d’un côté, et les choix macroéconomiques, de l’autre, ne sont guère interrogés. » (Décembre 2012, Dans Canal Plus Haïti).

_
Par parenthèse, je lis les diverses réactions suite aux déclarations du ministre canadien de la Coopération internationale. Il y a une erreur à ne pas commettre : sous-estimer l’aide canadienne. Le Canada est un partenaire de première importance dans l’aide multilatérale à Haïti aussi. D’ailleurs c’est en ce sens qu’il faut interpréter les réactions américaines et onusiennes – réactions plutôt tièdes à mon avis - car il faudrait combler le vide canadien dans plusieurs projets. On comprend le fait que notre Grand argentier accorde une plus grande importance à l’appui budgétaire direct, seulement quand le bailleur de fonds construit routes et prison, encadre la police, dispense de la formation aux fonctionnaires et cadres locaux c’est aussi un don direct à l’État haïtien. Aussi, les services directs à la population à travers de nombreuses ONG sont devenus dans plusieurs cas indispensables - notamment en matière de santé -; c’est aussi vrai que ces services ne représentent qu’un infime pourcentage de l’aide obtenue par les ONG au nom d’Haïti. Toutefois, une coupure brutale de ces services aux populations démunies sans transition, sans alternative, reste problématique. Et surtout, il y a des succès, des trop rares cas inverses où presque 100 % de l’aide obtenue par une ONG sont dépensés dans des projets sur le terrain, projets gérés exclusivement par un partenaire local haïtien. Comme c’est le cas de cette ONG québécoise, Collaboration Saint-Jean-Sur-Richelieu, qui travaille exclusivement avec un partenaire haïtien, FODES-5, à la fois sur des projets de développement et humanitaires. Par exemple, comment dire à cette population de Labrousse que les missions de santé organisées par la Collaboration Saint-Jean-Sur-Richelieu ne sont pas fructueuses, alors que pour la plupart des habitants de cette région ce fut la première rencontre avec un chirurgien, un ophtalmologue, l’unique occasion de bénéficier des soins de santé gratuits incluant des opérations des yeux.

_
Attention! Je ne suis pas en train d’avancer que l’aide humanitaire doit être permanente et que de manière générale, elle n’a aucun effet pernicieux. Je crois seulement qu’il ne faut pas jeter l’eau du bain avec le bébé. L’approche de l’aide internationale doit être repensée dans sa globalité : objectifs, structures et mécanismes d’évaluation. Le Canada offre à Haïti et à la communauté des bailleurs de fonds une occasion idéale d’amorcer cette nécessaire remise en question de l’aide d’urgence, l’aide humanitaire, l’aide au développement, l’aide bilatérale ainsi que l’aide multilatérale. Il y a unanimité : l’aide humanitaire doit céder sa place à l’aide au développement. Nous y voilà.

_
SE PRENDRE EN MAIN
_
Disons-le tout de go, la population haïtienne ne s’apitoie pas sur son sort et n’a jamais baissé les bras malgré les pires revers. Rapidement après le tremblement de terre, les familles haïtiennes réclamaient de préférence du travail à la place des rations alimentaires des organisations non-gouvernementales. Encore aujourd’hui, la plus grande revendication légitime du peuple haïtien est le travail et non des rations gouvernementales cette fois-ci. Que l’on ne s’y trompe pas ! Un autre point qu’il faut sans cesse rappeler à quiconque l’oublierait et ferait fausse route. Le peuple haïtien a fait le choix indiscutable de la démocratie en mettant fin à la dictature duvaliériste en 1986. Certains secteurs ont essayé d’étouffer les aspirations démocratiques du peuple haïtien, mais la bonne nouvelle est que personne ni aucun groupe n’y a jamais réussi. Est-il nécessaire de rappeler que seul un système démocratique en Haïti garantira la stabilité si favorable au développement touristique que le gouvernement dit tant souhaiter?

_
Comment se prendre en main dans le contexte de dépendance extrême de l’aide internationale. La réponse s’impose d’elle-même. Même à long terme, l’État haïtien ne pourra pas s’affranchir totalement de l’aide internationale, selon une lecture réaliste de la situation n’en déplaise aux "souverainistes" d’Haïti. Se prendre en main dans le contexte haïtien implique que l’État travaille à créer les conditions suffisantes nécessaires pouvant aboutir au développement socio-économique, lequel contribuera à son tour à alléger le poids de l’aide externe. C’est seulement en prenant les mesures appropriées que le gouvernement haïtien rassurera ses partenaires, les investisseurs et les touristes (y compris les touristes de la diaspora haïtienne que cible la ministre Villedrouin). L’aide au développement ne portera fruit que si les conditions pré-requises existent. Quelles sont les conditions suffisantes ?

  • Se prendre en main exige que le gouvernement haïtien joue sa partition en termes de bonne gouvernance et de lutte contre la corruption. Les critiques pleuvent sur l’absence de reddition des comptes et d’imputabilité; l’opacité dans le processus décisionnel; le manque de transparence dans la gestion des fonds publics et dans l’octroi des permis d’exploitation de nos ressources naturelles; la continuité de la corruption. On nous répond que c’est tout le système qui est pourri et qu’on ne peut le changer en une année. Cependant, le gouvernement doit manifester fermement sa volonté de le changer en montrant l’exemple, non en reprenant, certaines fois de manière intensive, les mauvaises pratiques décriées. On n’attend pas des miracles, on attend les bons signaux. Peut-on oser espérer des procès pour corruption en Haïti à l’instar du Brésil ?
  • Se prendre en main implique que l’État haïtien respecte les lois en vigueur afin de contrecarrer la nauséabonde impunité. Comment établir un climat de sécurité réel et durable quand on envoie des signaux contradictoires en protégeant des criminels notoires, confirmant ainsi l’existence de deux catégories de citoyens, ceux qui sont justiciables et ceux qui sont au-dessus de la loi. D’ailleurs, il ne suffit pas d’arrêter des accusés pour crier ‘’justice est faite’’. Les accusés sont présumés innocents dans le système judiciaire que nous avons choisi en tant que société; il faut tenir des procès équitables afin de déterminer leur culpabilité et s’il y a lieu appliquer les sentences prévues par la loi. Le respect des lois est le premier pas vers l’État de droit. On ne doit jamais se lasser de répéter une vérité.
  • Se prendre en main signifie que le gouvernement applique une gestion saine des maigres ressources publiques : ne pas vivre au-dessus de ses moyens. Le président et le premier ministre justifient leurs multiples voyages à l’étranger par la nécessité d’aller chercher les opportunités pour Haïti. Soit! Lors de ces voyages, toutes les dépenses (transport et hébergement) sont aux frais de l’État haïtien, souvent les repas sont pris en charge par les missions haïtiennes dans les pays visités. La décence devrait pousser le président Martelly à éliminer les per diem exorbitants et scandaleux pour lui et ses proches, le premier-ministre, les ministres, les députés et sénateurs. Une telle décision ferait faire de belles économies au trésor public déjà pris à la gorge. Comment appeler à la patience des sinistrés sous les tentes, une population terrassée par le spectre de la famine, et empocher sans état d’âme des per diem pouvant atteindre jusqu’à 20 000 $ US par jour, comme le dénonce l’Archevêque de Port-au-Prince, Mgr Guire Poulard (Radio Kiskeya). Nos dirigeants doivent montrer l’exemple alors qu’ils exhortent la population à une faim patiente.
  • Se prendre en main nécessite aussi que le gouvernement propose un plan de développement socio-économique cohérent auquel adhèrent les secteurs vitaux de la société. Plus d’un an et demi après l’arrivée au pouvoir du président Martelly, aucun plan de développement socio-économique n’est rendu public. Les esquisses de plan, les documents de synthèse, les énoncés de politique générale ne remplacent en rien un plan d’actions détaillé. Il est difficile pour un secteur de la vie nationale de connaître la feuille de route exacte pour les trois prochaines années en vue de s’ajuster de manière à participer aux efforts collectifs. Le gouvernement préfère naviguer à vue alors qu’il n’y aucun marin expérimenté dans la barque nationale.
  • Se prendre en main oblige le gouvernement à organiser des élections crédibles, gage de stabilité socio-politique dans le pays. L’accord fragile arraché sous ultimatum le 24 décembre 2012 par Mgr Dumas entre des représentants de l’Exécutif et du Législatif ne constitue en aucun cas un accord définitif, ni ne précise les dates d’organisation des prochaines élections municipales et législatives. Personne ne peut prédire la tenue ou non de ces élections en 2013. Or la continuité et la stabilité du processus démocratique passe obligatoirement par des élections honnêtes.
  • Se prendre en main nous commande à freiner la dégradation environnementale qui menace la survie à long terme du peuple haïtien davantage que notre instabilité socio-politique. L’urgence écologique interpelle l’État, la société civile, les citoyens, les jeunes, les vieux, les femmes, les hommes. Réhabiliter notre environnement ne doit pas demeurer un vœu pieux. Les initiatives privées, bien que positives, prises de manière isolée n’arriveront pas à stopper la dégradation environnementale. Le gouvernement doit pouvoir mobiliser toutes les forces vives autour de la question environnementale dans le cadre d’un plan cohérent arrimé au plan de développement économique. La réflexion sur l’environnement a débuté il y a plusieurs années déjà. Le président de la République dit vouloir en prendre le leadership cette année. C’est tant mieux. Il ne reste qu’à rendre concrète cette vision de l’environnement en 2013. Beaucoup de citoyens sont déjà prêts à s’impliquer et à soutenir des actions pour protéger et restaurer notre environnement.
  • Se prendre en main suppose que les partis politiques jouent un rôle plus constructif dans la démocratie chancelante haïtienne. En parcourant les archives de la presse haïtienne on constate que les mêmes reproches adressés aux dirigeants actuels se multipliaient aux prédécesseurs. On pourrait conclure de manière abusive que remplacer les acteurs sans modifier le système en lui-même produit les mêmes effets. La perception générale est que la classe politique haïtienne reproduit les mêmes comportements déviants une fois l’objectif atteint, c’est-à-dire « prendre le pouvoir pour le pouvoir ». D’ailleurs cet objectif de « prendre le pouvoir pour le pouvoir » explique en partie ce parcellement de l’offre politique en Haïti sous la forme d’une multitude de partis ou factions politiques. Jusqu’à présent, à quelques exceptions près, nous n’avons en exemple que d’anciens dirigeants de la République (ainsi que des membres de leur famille et leurs amis) qui deviennent des millionnaires après leur passage à la tête du pays, ou qui se sont appropriés des droits sur les secteurs les plus lucratifs du pays sans qu’on leur fasse le procès de conflits d’intérêt. Le portrait global de la classe politique haïtienne est plutôt décevant. Souvent, la gestion des partis politiques est loin d’être un modèle de bonne gouvernance, ce qui ne rassure pas forcément sur leur capacité de produire de bons gouvernants. Pour changer la perception générale, nos hommes et femmes politiques doivent véritablement se regrouper autour d’une vision commune du pays, mais non en fonction d’objectifs ou d’intérêts personnels, et montrer l’exemple en appliquant les valeurs démocratiques ainsi que les pratiques de bonne gouvernance au sein de leur parti respectif. Le pays attend toujours de faire l’expérience à sa tête d’une classe d’hommes et de femmes désintéressée, travaillant au bénéfice du plus grand nombre au lieu de quelques groupes restreints, selon une vision commune et partagée par la population haïtienne.
  • Se prendre en main requiert une participation respectueuse et intelligente de la diaspora haïtienne dans l’édification de la nouvelle Haïti. Depuis longtemps, conjointement avec des compatriotes en Haïti, des membres désintéressés de cette diaspora se sont attelés à la tâche de réflexion suivie d’actions. C’est le cas du Groupe de Réflexion et d’Actions pour une Haïti Nouvelle, le GRAHN (GRAHN-Monde), qui a vu le jour peu après le meurtrier tremblement de terre du 12 janvier 2010. Seulement, les expériences de la diaspora haïtienne en Haïti ne sont pas toutes heureuses, et c’est le moins qu’on puisse dire. La diaspora ne se sent pas toujours la bienvenue. Même les gens faisant preuve de bonne foi, ne poursuivant aucun intérêt partisan ou personnel, butent contre des obstacles imaginaires, quand ils ne font face carrément à une grande hostilité. La diaspora demeure une force de progrès avec laquelle le pays devra compter dans sa prise en charge. Pas seulement en transférant des fonds et en payant des taxes ou en constituant une réserve de ressources humaines. Aujourd’hui le gouvernement mise ses espoirs de relancement touristique sur la diaspora, recherche les potentiels investisseurs haïtiens vivant à l’étranger. Une stratégie à encourager compte tenu que la diaspora haïtienne souhaite vivement contribuer au progrès de son pays d’origine. La République dominicaine qui vivait une relation difficile avec sa diaspora avant les années 90 - similaire sous plusieurs angles à celle que vit présentement Haïti avec la sienne - a su tirer profit en mieux l’intégrant dans la vie et les affaires intérieures du pays. La diaspora dominicaine continue d’exercer une influence positive et significative sur les progrès de la société dominicaine. Pourquoi pas Haïti ? L’ouverture très étroite dans la fausse "constitution amendée" envoie un message ambigu - dans le droit fil de la relation amour-haine – à la diaspora haïtienne. Cette fissure est jugée insuffisante et même démotivante. Il y a également une nécessité de concevoir une politique d’inclusion véritable de la diaspora haïtienne qui pourra alors jouer pleinement sa partition dans l’œuvre haïtienne.

_
Définitivement oui, les Haïtiens peuvent se prendre en main. C’est un exercice très exigeant qui sera récompensé par la satisfaction et la fierté de retrouver notre dignité de peuple. Cet article représente ma contribution citoyenne à la réflexion à laquelle nous invite le président de la République ce 12 janvier 2013. Et il y a surement des points cruciaux, notamment l’éducation, à inclure dans ce processus continu de réflexion qui doit, pour être porteur de changement réel, se traduire en actions concrètes.

Au moment de commémorer les trois ans de la plus terrible catastrophe naturelle de l’histoire de notre nation, ou continuer la réflexion sur notre avenir, souvenons-nous que le meilleur moyen d’honorer la mémoire de nos disparus est de travailler tous ensemble afin de transformer notre pays en une terre hospitalière, bienveillante et nourricière pour toutes les Haïtiennes et tous les Haïtiens.

Montréal, le 12 janvier 2013
Par Junia Barreau*

____________

*Junia BARREAU est détentrice d’une maîtrise en gestion des PME et de leur environnement. Elle poursuit des études supérieures en sciences économiques à l’Université du Québec à Montréal.

Lire la suite...

La récente déclaration du ministre haïtien des Affaires étrangères, Pierre-Richard Casimir, relative à l’épidémie du choléra en Haïti est criminelle et attentatoire à la dignité du peuple haïtien. C’est un crime de lèse-majesté qui porte aussi atteinte à l’intégrité du peuple haïtien. Si le parlement fonctionnait de manière indépendante et selon des règles d’éthique, il devrait aujourd'hui demander des comptes au premier ministre et au président de la République. Dans certains pays, on aurait même envisagé une procédure de destitution du président de la République s’il avait cautionné une telle déclaration car c'est une trahison envers le peuple haïtien. C'est également un crime de lèse-humanité car le ministre a ainsi dénié aux victimes haïtiennes leur droit à la dignité et à la justice, donc à une réparation. En ce sens c'est un déni de leur humanité. Combien vaut une vie haïtienne pour Pierre-Richard Casimir ou pour l’équipe qu’il représente ?

Voici le contexte

‘’Le gouvernement haïtien n’interviendra pas auprès de l’Organisation des Nations Unies (ONU) pour obtenir justice et réparations pour les 7000 morts et les près de 700 000 personnes qui ont été hospitalisées à cause de l’épidémie du choléra introduite en Haïti par le bataillon népalais de la MINUSTHA. C’est ce qu’a révélé le ministre des Affaires étrangères, Pierre-Richard Casimir, lors d’une audition devant la commission des Affaires étrangères de la Chambre des députés le 18 octobre 2012’’ (source : Radio Kiskeya).

Cette étonnante et irresponsable position officielle de l’État haïtien survient alors que les victimes du choléra en Haïti ont déjà formellement déposé plainte au siège social de l'ONU à New-York. On n’a jamais exigé du gouvernement haïtien de poursuivre l'ONU. Le gouvernement haïtien n'était même pas obligé de se prononcer. À la rigueur s'il avait gardé silence, cela aurait été discutable mais moins grave. Le chancelier haïtien lors d’une audition devant la commission des affaires étrangères de la Chambre basse s’est exprimé en ces termes : "Si les études scientifiques menées ont établi que la souche de la maladie est asiatique, en revanche, il n’a pas été démontré la responsabilité des soldats népalais dans une relation de cause à effet" (source : Radio Kiskeya). Cette déclaration préméditée du ministre des Affaires étrangères survient à ce moment précis pour barrer la route aux réclamations des victimes. Ce n'est pas seulement un enjeu financier, l'ONU ne veut surtout pas créer de précédent et il se sert du gouvernement haïtien pour décrédibiliser la plainte des victimes.

En lisant cette déclaration scélérate de Pierre-Richard Casimir, mon sang n’a fait qu’un tour et j’ai réagi vivement en exprimant toute mon indignation, toute la répugnance que m’inspire une telle prise de position contre les victimes du choléra en Haïti.

J’avais lu le rapport commandité par l’ONU en 2011 et je l’ai relu : le rapport insiste sur le fait que la contamination n’est pas volontaire, en ce sens, il n’y a pas eu faute intentionnelle mais cela n’exclut nullement la négligence et la responsabilité de l’ONU dans le dossier (par exemple, les conditions sanitaires dans le camp de la MINUSTAH à Mirebalais).

Néanmoins, le rapport reconnaît hors de tout doute :

  1. que l’épidémie a bel et bien été importée en Haïti;
  2. qu’il n’y a qu’un seul lieu d’origine possible de l’épidémie (le camp de la Minustah à Mirebalais);
  3. que la souche haïtienne est très semblable à la souche sud-asiatique du Vibrio cholerae sans y être tout à fait identique.

En examinant minutieusement le rapport de l’ONU, il est écrit à la page 27 que ce n'est pas la souche complète népalaise qui a été utilisée pour la comparaison. « The whole genome sequences of the Nepal strains are still in the process of being completed. » Ma traduction : « Les séquences du génome des souches du Népal sont encore en voie d'achèvement ou en voie d’être complétées.» 

Ces experts de l'ONU ne disposaient pas, peut-être, en 2011 de toute l'information sur la souche népalaise, ils ne pouvaient donc pas obtenir les bons résultats, les mêmes résultats que d’autres chercheurs indépendants qui se sont penchés rapidement sur le cas haïtien. Alors, la conclusion du rapport de l’ONU est biaisée. C'est comme si des experts font une comparaison entre une bourrique et une jument, alors qu’ils ne s’étonnent pas d'arriver à la conclusion qu'une bourrique n'est pas une jument, même si elles appartiennent à la même famille des équidés.

Nous remercions l’éminent Dr Daniele Lantagne, qui fut un membre du panel d’experts ayant produit le rapport de l’ONU en 2011, de rectifier aujourd'hui le tir. Et il n'y a aucun doute possible : la souche haïtienne est une copie exacte de la souche népalaise et le choléra a bel et bien été introduit par les soldats onusiens népalais du camp de Mirebalais. Pierre-Richard Casimir a erré en droit en s'opposant aux revendications des victimes du choléra car il y a bien une relation de cause à effet entre les soldats népalais et le choléra en Haïti.

Ce qui est en cause, ce n'est pas la faute intentionnelle de l'ONU. C'est absurde de penser que l'ONU ait introduit le choléra afin de décimer la population haïtienne, ou de supposer une guerre épidémiologique contre Haïti. Je ne pense pas qu'il faut emprunter cette voie délirante et stérile. Par contre, il y a bien une responsabilité.

Y a-t-il eu négligence ? Qui d'autre que l'ONU connaît aussi bien les défaillances du système de santé en Haïti ? Qui d'autre que l'ONU expérimente tous les jours les vulnérabilités de notre pays ? Et qui d'autre que l'ONU peut parler des faiblesses de notre État sous toutes les coutures ?

On savait que le risque de propagation du choléra était très élevé en Haïti.

Je vis dans une société occidentale et je suis témoin des moyens célères pris par la sécurité publique, le système de santé dès l'apparition d'une épidémie. Certaines fois, pour éviter le risque de propagation d'une épidémie dans le pays, l'État peut même interdire aux étrangers potentiellement porteurs du virus l'entrée sur son territoire. En Haïti, malheureusement, nous n'avons pas cet État fort.

1) Les soldats népalais ont-ils subi tous les tests médicaux nécessaires à la recherche du choléra avant leur recrutement pour venir en Haïti ? Le Vibrio cholerae pouvait-il être détecté ? Le choléra est considéré comme une maladie endémique au Népal. N’y-avait-il pas lieu d’être plus vigilant ?

Le peuple haïtien était encore sous le choc du tremblement de terre. Il n'avait pas besoin d'un autre traumatisme.

2) Quelles étaient les conditions sanitaires dans le camp de Mirebalais de la Minustah ? La Minustah pouvait-elle mieux contrôler tout risque de contamination des populations locales dans le cas précis de choléra ?

Une rivière a été contaminée avec les déchets humains des soldats du camp onusien à Mirebalais, ainsi que le plus grand fleuve du pays, le fleuve Artibonite. Dans les pays occidentaux, on poursuit en justice n'importe quelle entreprise qui contamine les sources, les eaux, quand cette contamination entraîne mort et maladie. On poursuit même les entreprises qui contaminent l'environnement et détruisent la vie des animaux. Les États-Unis réclament au groupe pétrolier britannique BP des milliards de dollars en dédommagement pour les dégâts environnementaux, et à ce que je sache, il n'y a même pas eu mort d'homme.

Alors, pourquoi l'ONU ne devrait-elle pas dédommager les victimes du choléra en Haïti ? Un bilan lourd : déjà 7 000 morts et près de 700 mille hospitalisations.

L’ÉTAT HAÏTIEN VIENT DE POTER LUI-MÊME UN AUTRE COUP FATAL À SA CRÉDIBILITÉ.

C’est une perte importante de crédibilité (dont le solde est déjà négatif) aux yeux de la population et également aux yeux de la communauté internationale. La déclaration du ministre haïtien des Affaires étrangères relative à la responsabilité de l’ONU dans l’introduction du choléra en Haïti constitue une réponse hallucinante à la dernière question posée dans l’article « Autopsie d’un projet torpillé par l’État haïtien : S.O.S. POUR L’ÉCOLE NATIONALE DES INFIRMIÈRES DE PORT-AU-PRINCE».

Pierre-Richard Casimir entretient la délinquance de l’État haïtien et il est, en la matière, un récidiviste.

LA CRÉDIBILITÉ DE L’ACTUEL EXÉCUTIF HAÏTIEN EST LOGÉE À L’ENSEIGNE DU DÉNI ET DU DÉLIT !

Junia Barreau

Montréal, le 28 octobre 2012

 

Junia BARREAU est détentrice d’une maîtrise en gestion des PME et de leur environnement. Elle poursuit des études supérieures en sciences économiques à l’Université du Québec à Montréal.

Lire la suite...


« 
Le séisme qu’a subi [Haïti], le 12 janvier 2010, a complètement détruit l’École d’infirmières de Port-au-Prince (ENIP). Une volée estudiantine (90) a alors disparu sous les décombres de l’école ainsi que trois professeurs. Réuni à l’initiative d’une infirmière haïtienne (…), un groupe informel de soutien a alors pris la décision d’accompagner la reconstruction et la reprise de l’exploitation de l’ENIP. Des contacts ont parallèlement été pris avec l’Hôpital universitaire adjacent, également détruit en grande partie lors du séisme, et des besoins de formation continue et spécialisée ont également été évoqués. »


Ce qui précède est le propos introductif d’une esquisse de projet de reconstruction l’École nationale des infirmières de Port-au-Prince (ENIP). Les documents relatifs à ce projet nous ont été récemment soumis par sa principale instigatrice. Plus précisément, la reconstruction de l’ENIP est un ambitieux projet porté et financé par une coalition d’organismes suisses, dénommée ‘’groupe suisse de soutien’’, qui comprend la Croix-Rouge suisse, l’Institut et Haute École de la Santé La Source (Lausanne), l’Association suisse des infirmières, le Conseil international des infirmières dont le siège social est à Genève, Hôpitaux universitaires de Genève (HUG), Terre des Hommes Suisse (déjà présent en Haïti), Hautes écoles de santé - sociales (HES-SO réunit six écoles d’infirmières de la Suisse romande). D’autres partenaires non-suisses, notamment la ‘’Haitian American Nurses Association’’ des États-Unis, se sont greffés au projet. Les principaux interlocuteurs et partenaires haïtiens locaux ont été impliqués dès le départ. Les courriels échangés en font foi. Au premier chef, le Ministère de la Santé publique et de la population, ainsi que la direction et le corps professoral de l’ENIP, l’Association nationale haïtienne des infirmières, la direction des soins de l’Hôpital de l’Université d’État d’Haïti (lieu de stage des infirmières). Le rectorat de l’Université d’État d’Haïti était également impliqué dans le projet.

Il n’est pas exagéré de souligner que toute la Suisse s’était mobilisée d’une seule voix, dans un grand élan de solidarité envers les infirmières haïtiennes.  Et il n’est pas anodin de noter que les partenaires suisses ont fait les choses dans les règles de l’art, dans le plus grand respect des Haïtiens.

Le projet prévoyait la construction en 2012 d’un complexe moderne, conforme aux normes parasismiques; une école entièrement équipée et dispensant une formation de standard international à 500 étudiantes. Le groupe suisse de soutien devait également prendre en charge les salaires des enseignantes selon les ententes avec les autorités haïtiennes et surtout assurer un soutien pédagogique sur une période de 10 ans minimum. Avant la reconstruction physique du complexe, sous la responsabilité de la Croix-Rouge suisse, le groupe suisse de soutien envisageait un apport matériel et pédagogique à l’ENIP dès 2011. Toutes les ressources financières et humaines  étaient disponibles pour la réalisation du projet; le plan préliminaire du complexe préparé par deux architectes, suisse et haïtien, déposé auprès des autorités compétentes. Ce projet fédérateur fait partie de la liste des projets présentés par la fameuse Commission intérimaire pour la reconstruction d’Haïti (CIRH). C’est le ministre de la santé, lui-même, qui a dévoilé le projet lors d'une réunion de la CIRH au Karibe Convention Center en août 2010 à Port-au-Prince. En juillet 2012, le groupe suisse de soutien a décidé d’abandonner définitivement le projet de reconstruction de l’ENIP, outré par le traitement désinvolte et le manque d’intérêt des autorités haïtiennes. Mais que s’est-il donc passé ?

Une quarantaine de courriels ainsi qu’une dizaine de documents que nous avons reçus nous ont permis de comprendre l’ampleur de la désorganisation et de la légèreté de l’État haïtien dans le traitement d’un si important dossier ciblant la santé publique. Le traitement cavalier et irresponsable de ce projet lève le  voile sur la pratique des jeux d’influence zieutant un bon nombre de projets de la reconstruction post-séisme détournés dans le sillage d’un certain vent nouveau de changement. Nous avons choisi de révéler ces informations au grand public, avec l’autorisation de la principale instigatrice du projet, parce que trop souvent nous accusons certaines ONG de mauvaise foi, de renflouer leurs caisses vides au nom de la cause haïtienne et de manquer à leur engagement. Nous croyons que c’est honnête d’accepter aussi notre part de responsabilité dans l’échec de certains projets de la reconstruction dont celui de l’ENIP.

Acte I : accord entre le MSPP et le groupe suisse

Le 28 mai 2010, le titulaire d’alors du Ministère de la Santé publique et de la population (MSPP), le Dr Alex Larsen, confirme dans une lettre portant le numéro BM-05-10, une entente en ces termes :

« Nous vous confirmons, par la présente, l'entente entre le MSPP et I'Association Suisse des infirmières ainsi que la Croix Rouge Suisse pour la reconstruction de l'ENIP. Nous souhaitons que toute la programmation de cette construction soit acheminée d'ici la fin du mois de novembre 2010.»

Cette entente prévoyait la reconstruction de l’ENIP au même emplacement. De manière temporaire, une ONG française, Humani Terra International,  a mis à la disposition de l’ENIP un pavillon préfabriqué, placé à l’arrière de l’Hôpital de l’Université d’État d’Haïti (HUEH), afin de pouvoir accueillir les étudiantes.

Entre-temps, les autorités haïtiennes ont élaboré un plan élargi de construction de l’HUEH, grâce à d’autres partenaires, qui inclut l’emplacement actuel de l’ENIP. Par conséquent, le terrain pour la reconstruction de l’ENIP n’était plus disponible. Alors, dans un jeu de ping-pong solitaire contre un mur, esseulé dans le labyrinthe légendaire de la bureaucratie haïtienne, englué dans les marécages des problèmes fonciers, le groupe suisse de soutien n’a jamais pu obtenir un terrain alternatif pour le démarrage du projet. Inquiète, la présidente du Conseil international des infirmières, en appelle au sens patriotique du ministre Larsen, dans une lettre datée du 4 novembre 2010. En voici un extrait très édifiant :

« Or, au cours de ma visite, j’ai constaté avec une certaine préoccupation que le projet de reconstruction semble actuellement au point mort : en effet, bien que le financement de la nouvelle institution soit garanti par la Croix-Rouge suisse, il semblerait que l’emplacement du nouveau bâtiment ne soit pas confirmé. J’ai appris, par ailleurs, que la plupart des sites envisagés pour la construction du bâtiment sont éloignés des principales institutions de formation du personnel soignant, soit l’hôpital universitaire et les facultés d’enseignement des autres professions de la santé. Le Conseil international des infirmières souhaite attirer votre attention sur le fait qu’il lui semble tout à fait important que la nouvelle école d’infirmières voie le jour à proximité immédiate de son ancien emplacement, afin de renforcer des synergies naturelles pour garantir une formation infirmière tant préprofessionnelle que continue adéquate et de grande qualité.

C’est pourquoi le Conseil international des infirmières en appelle au Ministère de la santé pour identifier dans les meilleurs délais le site de la nouvelle école d’infirmières de Port-au-Prince en veillant à ce que le site retenu soit propice à l’instauration de relations de travail étroites avec l'hôpital universitaire et les autres établissements de formation de professionnels de la santé.

Les besoins sont urgents, les ressources sont disponibles et le peuple haïtien mérite de bénéficier sans délai des services d’une nouvelle école d’infirmières. »

Le Conseil international des infirmières regroupe 135 pays membres parmi lesquels la République d’Haïti. Les documents mis à notre disposition attestent que l’ineffable ministre de la santé d’alors n’a même pas daigné répondre à une si poignante lettre. La présidente du Conseil international des infirmières a malheureusement expérimenté la grossièreté de certains de nos compatriotes dont trop souvent les bonnes manières sont commandées par leurs intérêts immédiats. Les partenaires suisses s’interrogent. Les partenaires haïtiens de bonne foi multiplient les démarches qui n’ont abouti à rien. Rien de sérieux, rien de concret, rien que des signaux ambigus, contradictoires, de la part d’une multitude d’intervenants haïtiens dans ce dossier, sur le terrain, au premier chef ceux du MSPP.

Acte II : protocole d’entente entre le MSPP et Humani Terra International

Le 18 avril 2011, un haut responsable de Humani Terra International (HTI) a eu la courtoisie de contacter les partenaires suisses afin de les informer que le ministre Larsen a décidé de confier à son organisme la construction des structures de santé en Haïti incluant l’École nationale des infirmières de Port-au-Prince.  Ce responsable a eu l’amabilité d’inclure la participation du groupe suisse qu’il réclame de manière légitime puisque muni d’un protocole d’entente avec le Ministère de la Santé publique et de la population (MSPP) : 

« Le mandat de collecteur de fonds donné par le Ministre à HTI pour mener à bien cette mission de Maîtrise d'Œuvre du Campus nous amène à nous rapprocher de la Croix Rouge Suisse afin de lui demander de réorienter les fonds qu'elle avait prévu pour la reconstruction d'un autre projet ENIP, cette dernière étant définitivement ancré au sein du Campus des Sciences de la Santé à proximité immédiate du nouvel HUEH. (sic) »

Encore par courriel, le lendemain, un autre acteur renchérit :

« Côté reconstruction de l'ENIP, il n'y a pas d'alternative à sa reconstruction que celle qui est en cours. Cet établissement fait parti intégrante du campus situé sur l'HUEH. Il n'y a pas d'autre réserve foncière sur le site HUEH et l'emprise de l'ancienne école est dévolue à l'entrée du nouvel HUEH reconstruit. Enfin la construction métallique proposée est durable pour plusieurs dizaine d'années même si elle est en théorie repositionnable. (sic) »

En lisant le protocole d’entente signé par le ministre Larsen le 18 février 2011, nous avons pu confirmer l’exactitude de la teneur du courriel de ce haut responsable de HTI. En effet, la nouvelle entente entre MSPP et HTI couvre la reconstruction de toutes les structures de santé, toutes les actions de soins, de formation, de soutien, de compagnonnage, ainsi que tous les besoins annexes. HTI doit aussi rechercher le financement nécessaire afin de réaliser tous les projets visés par ce protocole. Parmi les projets figure en toutes lettres la «Reconstruction de l’École nationale des infirmières de Port-au-Prince (ENIP) et appuis pédagogiques aux enseignants». Le protocole d’entente, renouvelable, est valide pour une période d’un an, du 1er mars 2011 jusqu’au 29 février 2012. Nulle part, il n’est indiqué le nom du groupe suisse de soutien ou l’un de ses membres.

C’est ainsi que les partenaires suisses ont appris à leur dépens que la signature d’un ministre haïtien ne vaut pas plus que celle d’un ivrogne. Ils ont eu de la chance car ils auraient pu recevoir une lettre officielle comportant une fausse signature du ministre comme ce fut la pratique instituée au début de l’année 2012, au Ministère des Affaires étrangères d’Haïti, pratique cautionnée par Laurent Lamothe alors titulaire du poste. Les partenaires suisses ont appris désagréablement que la parole donnée de certains Haïtiens n’engage que ceux qui y croient. Tout comme certaines promesses électorales…

Le document du nouveau projet intitulé « Reconstruction du Campus Universitaire des Sciences de la Santé » élaboré conjointement par le décanat de l’Université d’État d’Haïti et Humani Terra International (HTI) nous fournit moult détails. Concernant l’ENIP, le projet porté par Humani Terra International a été élaboré avec le ministre Alex Larsen, la directrice de la formation et du perfectionnement en sciences de la santé du MSPP, ainsi qu’avec la directrice de l’École nationale des infirmières de Port-au-Prince (ENIP).  

«HTI est le maitre d’œuvre pour les volets reconstruction, appui institutionnel et formation. La société Technigroup prend en charge la construction et la livraison clé en main sous réserve pour chaque bâtiment des versements d’acomptes de 30%, à la commande, 45% au démarrage du chantier, 15% à la mise hors d’eau et solde 10% à la livraison. (sic)»  

La société Technigroup, une société française ayant une filiale haïtienne, a gagné ce contrat par appel d’offre.

Côté financement, il est prévu environ 3 millions d’euros pour la construction du bâtiment qui accueillera également l’ENIP, dont 1,3 millions seraient disponibles  en provenance de contributeurs français. Le reste du financement reste à trouver auprès d’autres partenaires au nombre desquels est comptée la Croix-Rouge suisse à hauteur de 1,5 millions d’euros. 

Le groupe suisse a signifié poliment son refus catégorique de participer au nouveau projet financé à la pièce et piloté par l’ONG française. Le premier Ministre d’alors, Jean-Max Bellerive, parfaitement informé de la situation, a laissé faire...  Il y a tellement de donateurs à la file indienne, toujours prêts à nous prouver leur ‘’bonne foi chrétienne charitable’’... C’est le genre de projets qui plaît aux donateurs, lit-on dans l’un des courriels qui nous ont été communiqués... L’Agence canadienne de développement international (ACDI) est souvent citée.

Acte III : changement de présidence, changement de ville

Malgré tout, le groupe suisse ne désespère pas d’implanter son projet pour lequel le financement intégral est disponible. La nouvelle arrive jusqu’aux antichambres de la nouvelle présidence.  Une belle occasion de se mettre illico au travail et de montrer les premiers signes du changement annoncé durant la campagne électorale. Alors, le 24 août 2011, un bras droit du nouveau président le fait savoir rapidement aux responsables du projet par courriel :

« Son Excellence Joseph Michel MARTELLY est très interressé par ce projet et dispose d un terrain pour actualiser ce dit projet. En Conséquence, il aimerait vous rencontrer le plus rapidement possible avec les documents necessaires de financement en Haiti. (sic) ».

C’est le début d’échanges respectueux entamés par la nouvelle équipe qui précise sa vision du projet par courriel : 

« La presidence est au courant du projet et vous offre son accompagnement dans la realisation du projet.  Un terrain d'environ un (1) carreau de terre est mis a votre disposition pour la construction de l'ediffice dans le Sud-Est du Pays et plus precisement dans la ville des Cotes de Fer. Etant donne que l'equipe Francaise procedera a la materialisation de l'ecole des infirmieres de Port-au-Princce, on pourra alors doter le pays d'une annexe qui nous permettra de former rapidement plus d'infirmiere. (sic) ».

Après de longues discussions, le groupe suisse de soutien a décliné l’invitation de la nouvelle présidence haïtienne pour les raisons évidentes évoquées dans la lettre de la présidente du Conseil international des infirmières.

  •  Premièrement, même si Côtes-de-Fer est la ville de naissance du nouveau président d’Haïti, y placer l’école d’infirmières revient à couper les étudiantes  des principales institutions de formation du personnel soignant, soit l’hôpital universitaire et les facultés d’enseignement des autres professions de la santé.

  •  Deuxièmement, Côtes-de-Fer ne dispose d’aucun lieu de stage indispensable à la formation pratique du métier d’infirmière.


On peut signaler à l’attention des lecteurs une autre raison tout aussi importante du désistement de l’interlocuteur suisse. Contrairement aux pratiques des autorités haïtiennes, modifier un projet n’est pas qu’une simple formalité. Quand de nombreux conseils d’administration ont accepté un projet et voté son financement, il faut un autre vote des mêmes conseils d’administration afin de valider toute transformation significative du projet tel qu’un changement de localisation. 

La nouvelle présidence haïtienne s’est aussitôt désintéressée du projet du groupe suisse de soutien à l’ENIP.

Acte IV : tombée de rideau, échec de Humani Terra International (HTI)

Le 26 juin 2012, c’est encore via un courriel d’un cadre du MSPP que les partenaires suisses apprennent l’échec du projet avec HTI. En voici un extrait :

« je t'informe de deux choses importantes :  a) la mission Humani Terra a avorte sur le terrain de lHUEH et de l'Ecole des Infirmieres. Les autorites haitiennes sont tres remontees contre Humani Terra  b) elles regrettent que "la Suisse" ait ete traitee de cette maniere dans le dossier de l'Ecole des Infirmieres. En conclusion, plusieurs voix concordantes s'elevent pour demander de te contacter pour vous esperer voir revenir sur le dossier et discuter du comment il serait possible pour vous d'accepter   de vous impliquer comme vous l'aviez propose de le faire auparavant. (sic) »

Sans plus !

Le bris de confiance avec l’État haïtien est total et dans ces conditions les partenaires suisses ne peuvent plus s’engager. Le groupe suisse est catégorique et sa réponse semble définitive : «Les autorités  haïtiennes ont décidé de revenir sur les engagements pris auprès des partenaires suisses du projet de l'ENIP. Les partenaires suisses du projet ont respecté la décision des autorités haïtiennes

Par la suite, on apprend que la société française, Technigroup, dont la filiale haïtienne est gagnante de l’appel d’offre pour les travaux de reconstruction, aurait déclaré faillite. Humani Terra International n’aurait pas respecté ses engagements envers le MSPP.  En bref, Humani Terra International n’a jamais été capable de réunir le financement nécessaire à l’ensemble des projets définis dans le protocole d’entente avec le MSPP. 

Comment et pourquoi ce partenaire a-t-il été préféré par le MSPP dans le dossier de reconstruction de l’ENIP ? Qui étaient les lobbyistes dans cette affaire ? Les lobbyistes étaient-ils logés à l’enseigne du MSPP ?  Qui avait intérêt à écarter le groupe suisse et conduire ainsi le projet de reconstruction de l’ENIP droit à l’échec ?  Les dessous de cette histoire resteront peut-être longtemps dissimulés dans un placard, à moins qu’un journalisme d’investigation conséquent ne nous en révèle la sombre trame…

***

Une autre source digne de confiance, médecin de son état, nous renseigne un peu sur les dessous de cette triste histoire. De nouvelles informations obtenues de cette estimable source au cours de notre investigation viennent corroborer notre lecture de ce dossier de non-reconstruction de l’ENIP.  Dès le départ, le destin de l’ENIP semblait scellé. L’École nationale des infirmières de Port-au-Prince nuisait au projet d’agrandissement de la faculté de médecine tant désiré par la ‘’haute autorité’’ de cette faculté. C’était l’occasion rêvée de se défaire de ses ‘’voisines bruyantes’’. La résistance au projet du groupe suisse avait déjà commencé avant même l’arrivée dans le décor de la Tulane University, une université américaine de New Orleans, qui a eu raison des dernières réticences des autorités haïtiennes.  La Tulane University a fait miroiter un autre type de formation paramédicale qui paraissait plus en adéquation avec la situation haïtienne. En remplacement des infirmières, Haïti devrait former des techniciens auxiliaires de préférence car former des infirmières serait plus coûteux pour le pays. Les techniciens auxiliaires ne sont pas tout à fait des médecins. Par contre ils jouissent d’une plus grande autonomie que les infirmières, ils peuvent ausculter un patient et prescrire les médicaments contrairement à ces dernières. On comprend que les autorités haïtiennes furent séduites par ce projet alternatif d’autant plus que le pays connaît une pénurie chronique et importante de médecins. Sauf que le programme de formation des techniciens auxiliaires est un programme de niveau maîtrise étalé sur deux ans qui requiert une formation universitaire préalable de quatre années (niveau licence). En bout de piste, ce programme de formation de techniciens auxiliaires se révèlerait plus coûteux que celui des infirmières si on compte le temps de formation prérequis. Des considérations qui auraient été futiles aux yeux des si stratèges autorités haïtiennes obnubilées par le prestige de la Tulane University.        

« Quant à l'ONG française Humani Terra International, personne en Haïti n'avait entendu parler de cette institution. Immédiatement, après son irruption téléguidée, des acteurs du MSPP se sont précipités sur leur BlackBerry et ont fouillé les sites pour se rendre compte que cette ONG était une coquille vide.  Plus grave, les moyens de financement, contrairement au solide montage suisse, n'étaient en rien assurés par la partie française. On a soupçonné alors la partie haïtienne de cette ONG d'être en réalité la véritable maîtresse d'œuvre de cette loufoquerie qui s'est terminée en faillite. »

Il nous apparaît juste de préciser à ce stade de notre analyse que plusieurs fonctionnaires du MSPP, impliqués dans le projet du groupe suisse, se sont fortement opposés aux manœuvres visant à écarter les partenaires suisses. Le principal contestataire a été carrément limogé. Les autres ont été écartés du dossier afin de laisser libre le champ décisionnel à ceux qui sont responsables du naufrage du projet de reconstruction de l’ENIP. Le ministre Larsen au gouvernail.

Une dernière piste plus politique nous ouvre cette foi-çi notre source très fiable : l'ENIP fondée par Simone Ovide Duvalier, infirmière de son état, reste un symbole de l’époque ténébreuse duvaliériste à torpiller. En effaçant définitivement ‘’les signes patents de la mémoire duvaliériste’’ certaines personnes espéraient en tirer un bénéfice politique. Alors, pourquoi ne pas raser l’aéroport international de Port-au-Prince construit par François Duvalier avec les fonds de l’État haïtien et le rançonnement des entrepreneurs haïtiens locaux ?  Quelle stupidité!  N’est-ce pas ?  ‘’Soulouquerie’’ dirait notre source.  Dans ce contexte, on peut déduire que malgré l’entente signée avec les partenaires suisses, tout était fait pour bloquer et faire chavirer le projet de reconstruction de l’ENIP par ceux-là mêmes qui se sont engagés auprès des Suisses.

Épilogue

Il semble même que le décor était planté pour une partie jouée d’avance. D’un côté les Suisses, très respectueux des lois, citoyens d’un pays hyper réglementé dont l’organisation horlogère est légendaire, où la parole donnée est sacrée. D’un autre côté, Haïti, un ‘’État en transition hors-la-loi’’ dans lequel le sport national, le football, est en passe de se faire supplanter par un autre sport la ‘’violation des lois’’;  un pays où on peut affirmer dans une seule phrase une chose et son contraire - c’est ça la ‘’logique haïtienne’’; une culture dans laquelle, et de plus en plus, un ‘’oui’’ ne veut pas dire ‘’OUI’’ nécessairement; le respect mutuel devenant une valeur rarissime. Pas étonnant que les Suisses aient pu trouver les comportements de certains interlocuteurs haïtiens déroutants !

La culture de la magouille répandue en Haïti; le comportement mercenaire de certains décideurs octroyant projets et signatures ‘’aux plus offrants’’; l’approche affairiste du projet par une multitude d’intervenants; la poursuite d’intérêts personnels au détriment des intérêts communs de la nation; le manque de vision et la courte vue de nos dirigeants; le double langage ainsi que la déresponsabilisation de l’État haïtien face à ses citoyens sont autant d’éléments qui expliquent à nos yeux l’abandon du projet de reconstruction de l’ENIP par les partenaires suisses. L’amateurisme de l’État haïtien a forcé les Suisses à abandonner d’autres projets en gestation pour lesquels le financement complet était aussi disponible : la formation des médecins et infirmiers anesthésistes, la construction d'un hôpital à Gressier et surtout la formation des médecins légistes, car le pays ne dispose que de deux médecins légistes sur tout son territoire.

Nous avons tous pleuré l’effroyable disparition des étudiantes lors de l’effondrement de l’École d’infirmières en janvier 2010. Avec tous les acteurs crédibles du système haïtien de santé publique, nous nous préoccupons encore du sort des rescapées, de ces jeunes femmes empêchées de réaliser leur rêve de devenir infirmières au service de leur pays parce qu’elles n’ont pas les moyens d’intégrer les écoles privées, à l’écolage fort élevé, qui poussent comme des champignons sans contrôle et encadrement de l’État haïtien [i].

Le présent article ne se veut pas une radiographie de l’indigence et de la proverbiale incurie de l’État haïtien au moment où ce dernier clame qu’il veut inviter des partenaires étrangers à s’impliquer  dans la reconstruction d’Haïti. Cet article est un hommage appuyé aux efforts patriotiques des infirmières haïtiennes, en Haïti et hors d’Haïti, désireuses de contribuer à la reconstruction de leur pays.

La maltraitance de ce dossier capital pour la santé publique de 2010 à 2012 est un signal additionnel de non-crédibilité de l’État haïtien aux yeux des partenaires étrangers. Nul doute que ce douloureux épisode est déjà connu de certains investisseurs potentiels avant même la publication de cet article. Il nous a été rapporté que certains investisseurs suisses ont dû surseoir à leurs projets d’investissements en Haïti suite à cette profonde déception qu’a suscité le comportement de l’État haïtien en territoire suisse. Dans notre récente analyse[ii] sur la problématique des investissements étrangers en Haïti, intitulée « INVESTISSEMENTS DIRECTS ÉTRANGERS : LA DIFFICILE ÉQUATION HAÏTIENNE », nous avons souligné, à juste titre, à quel point les représentants officiels haïtiens, et en général les acteurs de la scène politique haïtienne, souffraient d’un énorme déficit de crédibilité à l’échelle internationale.


À la lumière de l’analyse de ce dossier, vu la délinquance grandissante de l’État haïtien, à quelle enseigne loge aujourd’hui la crédibilité de l’Exécutif haïtien ?



[i] Docteur Harry-Hans François. Ces histoires d'écoles des sciences infirmières et de licence professionnelle en Haïti. Dans Le Nouvelliste du 20 août 2012 : http://lenouvelliste.com/article4.php?newsid=108198

[ii]   Junia Barreau. Investissements directs étrangers : la difficile équation haïtienne. Dans Le Nouvelliste du 23 août 2012 : http://www.lenouvelliste.com/article4.php?newsid=108334 ;

Article repris dans Potomitan : http://www.potomitan.info/ayiti/investissements.php

*Junia BARREAU est détentrice d’une maîtrise en gestion des PME et de leur environnement.  Elle poursuit des études supérieures en sciences économiques à l’Université du Québec  à Montréal.

Lire la suite...