Publications de Fabien Didier YENE (98)

MIGRANTS SANS-PAPIERS CAMEROUNAIS

C’est la guerre aux droits de l’homme et des gens

 

Landry, Loïc, Thierry, trois jeunes migrants camerounais : les deux premiers venant de Douala, le grand port sur le golfe de Guinée, le troisième de l’ouest du Cameroun. Frais arrivés en Europe, ils sont actuellement en Allemagne, à Berlin, où « on lutte vraiment pour les immigrés » (Landry). Ils ont été interviewés à Paris à l’occasion d’une rencontre de la Coalition internationale des sans-papiers et migrants (CISPM), où ils étaient présents pour « qu’on se mobilise beaucoup cette année pour la lutte des sans-papiers » (Thierry), et puisque « c’est l’heure de se lever et lutter pour les immigrants » (Landry).

Tous les trois sont arrivés en Europe par Tanger et le détroit de Gibraltar après avoir traversé le Sahara, l’Algérie et le Maroc. En confrontant cet article avec l’article p. 4-6, l’impression est qu’ici se perpétuent des pratiques plus connues, « artisanales », pour ainsi dire, cette route restant celle des migrants (débrouillards voyageurs) qui vont à l’aventure comptant sur leurs forces (sur les moyens qui se présenteront sur place au cours des étapes successives), alors que la route libyenne paraît se structurer déjà selon une logique différente, de la « prise en charge totale » (prix « tout compris » du départ à la fin, au moyen d’une filière d’intermédiaires locaux), qui préfigure l’avènement d’une industrie du « voyage organisé » pour migrants : la traite, sur le marché du transport, de troupeaux d’esclaves « volontaires » et confiants (de plus en plus jeunes, candides, vite acculés au mur et au désespoir, ceux venant d’Afrique noire). Quoi qu’il en soit, cette route marocaine aujourd’hui moins fréquentée, et, semble-t-il, un peu moins meurtrière que celle de la Libye, a eu et continuera d’avoir ses jours de gloire macabre dans les annales de l’émigration subsaharienne, son lot annuel de migrants noyés dans les eaux périlleuses, ou massacrés auparavant, à terre, par les sbires des polices maghrébines à la solde des politiques d’immigration européennes. Dans les mémoires perdure le souvenir des événements d’octobre 2005 à Ceuta et Melilla, les deux enclaves espagnoles en sol africain : double (aujourd’hui triple) rideau de grillages hauts de six mètres, coiffés de barbelés, avec miradors et caméras de vidéosurveillance, zone militarisée des deux côtés, espagnol et marocain, ainsi se présentent les murs de protection (rénovés et renforcés en 2009 notamment avec des barbelés à lames de rasoir et financés par l’Europe) des deux seules frontières terrestres européennes avec l’Afrique. En octobre 2005, une dizaine de morts officiellement recensés (plus de 15 d’après les associations de migrants) tués par balle autour de ces hauts rideaux de fer, un nombre non précisé de blessés graves, des centaines de déportés abandonnés dans le désert sans eau et sans vivres… Peu de chose, il est vrai, à côté des milliers de morts par noyade que relatent neuf ans plus tard nos chroniques méditerranéennes quotidiennes.

 

Landry et Loïc ont traversé le désert par le Niger, aboutissant, via Agadez et Arlit, à Tamanrasset dans le sud de l’Algérie. Auparavant, pendant et après, Landry n’a pas rencontré de gros problèmes, ni au Nigeria ni au Niger même, ni aux frontières ni en Algérie. Ça n’a pas été la même chose pour Loïc, à peine avait-il posé le pied au Nigéria qu’il a été emmené au poste, fouillé. S’il a pu échapper une première fois au rançonnement grâce à l’intervention d’une femme policière, il n’y a pas échappé deux jours plus tard, à Sokoto, avant la frontière nigérienne.

« Les policiers n’ont pas voulu regarder mon laissez-passer délivré à la barrière du Cameroun. Ils m’ont demandé 10000 naïras, environ 32500 francs CFA. Je les ai priés de me laisser passer au nom de Dieu, je n’avais pas cette somme sur moi. Ils n’ont rien voulu entendre, le chef m’a électrocuté, il m’a mis sur le cou quelque chose comme une torche électrique, ça a été terrible, j’ai cru mourir. Ils m’ont porté dans une cellule et m’ont fouillé. Pour me faire sortir l’argent, ils ont sorti leurs couteaux, m’ont menacé avec les matraques. Je me suis mis à genoux, je les ai priés, ils m’ont dit : ou tu payes ou tu ne sortiras jamais d’ici. Je leur ai donné les 10000, tout ce qui me restait. Par chance j’avais déjà payé la voiture pour la frontière. Une fois au Niger j’ai appelé ma copine, elle m’a envoyé un peu d’argent et j’ai pu payer la connexion pour Arlit. J’ai fait six mois d’aventure pour venir en Europe, ça avait bien commencé. »

À Arlit, Landry a travaillé deux semaines comme manœuvre pour un Touareg, il a été correctement payé et a pu passer à Tamanrasset avec un convoi de trente migrants sur un pick-up conduit par deux Touareg. Loïc a encore joué de malchance. À l’entrée d’Arlit il y avait la police, son groupe a dû payer la « taxe » : lui s’en est tiré avec 10000 francs, mais d’autres ont payé jusqu’à 30000. Ceux qui n’ont rien donné sont restés sur place. Dans cette dernière ville du désert il y a plusieurs affaires de transporteurs-passeurs, plus ou moins familiales, on peut faire jouer la concurrence. C’est ce que Loïc et d’autres Camerounais ont fait. Et les voilà partis à sept, accrochés aux cordes d’arrimage, sur deux pick-up si chargés de sacs de marchandises qu’ils ont dû se livrer à de véritables exercices d’équilibre pour ne pas être envoyés sur le sable. Le soir tombant, ils ont croisé deux antilopes. Et les Touareg de les poursuivre jusqu’à ce que, épuisées, elles se laissent attraper. Ils les ont égorgées. Il faisait déjà nuit quand, les deux bêtes grillant sur le feu, ça promettait un bon et abondant repas pour tout le monde.

« Mais des bandits du désert (quatre Touareg habillés militairement) se sont approchés inaperçus sur un pick-up, tous feux éteints. Tout à coup ils ont commencé à tirer sur nous. On était couchés en bas de nos voitures, les balles sifflaient. Nous avons fait la marche militaire sur les coudes, en zigzaguant pour esquiver les balles. Ils se sont emparés d’un de nos pick-up, avec lui et le leur, les phares braqués dans la nuit, ils nous ont repérés un à un. Ils nous ont fait mettre à genoux, mains tendues, nous intimant de leur remettre notre argent, autrement ils allaient nous tuer tous. Nous avons vidé nos poches. Le peu d’argent qui me restait de ma copine, mon portable, ils ont tout raflé. Nos chauffeurs aussi y sont passés. On avait cinq bidons de carburant et dix bidons d’eau. Ils ont vidé toute l’eau, et aussi le réservoir d’un pick-up. Ils sont repartis en emportant l’autre avec les cinq bidons de carburant, plus un turaya (téléphone satellitaire utilisé dans le désert). Nous sommes restés là sans bouger, toute la nuit, terrorisés. Je priais. Plus de carburant, plus d’eau, la voiture vide, qu’allions-nous devenir, dans ce désert ?... Au petit matin, un des chauffeurs s’est mis à creuser le sable, il en a sorti un deuxième turaya qu’il avait caché. Il a appelé Arlit. Vers 14h deux voitures sont arrivées, nous avons pu repartir pour Tamanrasset, que nous avons gagné sans plus rencontrer d’obstacles. »

 

Thierry a fait un parcours différent. Avec un ami ils ont longé la côte jusqu’à Cotonou au Bénin, où ils ont connu un Malien venu récupérer sa voiture. Ensemble, ils sont remontés jusqu’à Bamako. Tandis que son ami continuait pour l’Europe, Thierry s’y est arrêté longtemps, trois ans et demi. Quand il a perdu son travail, il s’est décidé.

« J’avais peur, à quoi bon m’aventurer dans le désert ? il n’y a que du sable ! Mais mon ami me disait : Thierry, il faudrait avancer, c’est en Europe qu’il y a du travail. Alors j’ai pris courage. J’ai traversé lors de l’intervention française au Mali. Jusqu’à Gao j’ai pris le car. À l’entrée de la ville, les soldats ont fouillé tout le monde à la recherche d’armes. Le soir venu, ils nous ont accompagnés à la gare routière où plusieurs passeurs étaient en attente. Le lendemain matin nous avons embarqué (à environ 80) sur deux camions, les pick-up étant interdits : utilisés normalement par les bandits du désert, ils peuvent devenir des cibles de l’armée. Le soir, à un contrôle de la MISMA [mission internationale de soutien au Mali] dans un village, on nous a défendu de continuer : route dangereuse. Deux jours avant un camion et ses occupants avaient été dépouillés de tout. On est repartis le lendemain matin escortés par huit pick-up de la MISMA, quatre devant et quatre derrière, jusqu’à Kidal où nous sommes arrivés dans l’après-midi. Deux heures plus tard on était déjà repartis, sans escorte : on a préféré passer la nuit dans le désert, les chauffeurs l’estimant plus sûr. Dès l’aube, nous revoilà en route jusqu’à ce que les bandits dont on nous avait parlé, c’est-à-dire les rebelles, nous arrêtent. Après paiement de 1000 francs CFA chacun, nous avons pu débarquer, et ils nous ont trouvé les pick-up pour continuer. En territoire algérien, plusieurs convois se sont formés pour Tamanrasset, où nous sommes arrivés le surlendemain sans encombre. »

Loïc : « À Tamanrasset chaque matin des camions passent dans la placette appelée place Tchad pour embarquer ceux qui cherchent du travail. J’ai travaillé une semaine, c’était chaque jour différent : maçonnerie, plomberie, chargement et déchargement de camions… La nuit je dormais dans la rue. »

Arrivé à la frontière nord-ouest, après une première tentative nocturne ratée, Thierry a suivi les instructions d’un frère au Maroc et il est passé en longeant les rails entre Maghnia (Algérie) et Oujda (Maroc). « J’ai traversé à 19h22, à  l’heure de la prière marocaine ». Ainsi il a pu rejoindre d’autres migrants dans la forêt près de Nador, au sud de l’enclave espagnole de Melilla.

« La forêt de Gourougou, c’est un lieu où il y a toutes les nationalités qui cherchent la traversée pour l’Europe. Lorsque j’arrive, début mars, je vois les migrants : au moins mille du côté malien, côté camerounais au moins 700, ivoirien au moins 200 : ça faisait au moins 3000 dans le camp. Il n’y avait pas à manger mais il y avait les infos pour traverser. J’ai passé deux semaines sans me laver, sans me changer, sans rien faire à part dormir en attendant la "frappe" qui devait avoir lieu. Avec une centaine de compatriotes j’étais dans le "bunker", un abri de fortune fait de grosses pierres, en forme de coupole, c’est là qu’il y a le "ghetto" camerounais. La nuit de la frappe, nous étions environ 700. Vers 2h du matin on a commencé à avancer vers Melilla à pas de loup, en silence, en nous cachant. Vers 5h on était tout près. Mais les gardes nous ont vus, ils ont donné l’alarme. Nous avons couru à l’assaut, les gardes ont tenté de nous arrêter avec les voitures (beaucoup de voitures, une cinquantaine au moins), en nous frappant à coups de gourdins, en lançant sur nous de grosses pierres. Je ne sais pas si c’était la police marocaine, ils n’étaient pas en tenue, ils nous frappaient en silence, sans rien dire, les chefs non plus ne disaient rien, ils étaient en civil avec de gros bâtons, il y avait des blessés graves, le sang coulait un peu de partout. Un renfort est arrivé mais nous avons forcé le passage en lançant des pierres à notre tour. Nous avions les crochets, nous les avons lancés sur les barrières, avons tiré et fait tomber des barbelés, une dizaine de nous ont pu passer. Beaucoup de voitures de la guardia civil [gendarmerie espagnole] étaient arrivées du côté espagnol de la barrière. Une quinzaine d’autres et moi étions en haut des grillages, blessés, montrant nos mains, nos bras, nos visages ensanglantés. On était en terre espagnole, mais la guardia nous empêchait de descendre, elle empêchait aussi les journalistes de filmer. La Croix rouge espagnole était là. Nous savions que quand des migrants sont blessés sur les barrières, elle doit pouvoir les secourir. Mais la guardia non seulement l’en a empêchée ; après plus de deux heures que nous étions là-haut, tout couverts de sang, elle a commencé à lancer des lacrymos contre nous. Nous sommes descendus, on était en territoire espagnol. Alors les Espagnols qu’est-ce qu’ils ont fait ? ils nous ont menottés, ont ouvert les portes et nous ont repoussés au Maroc : c’est ça leur frontière, la guerre aux droits de l’homme et des gens ! La Croix rouge marocaine elle a dit : il faut les amener à l’hôpital, ils répondent non. Tout blessés que nous étions, on nous a mis, environ 300, dans les cars de refoulement pour Rabat. Tout le monde avait des béquilles, mais nous y avons été abandonnés comme ça dans les rues, sans soins, sans nourriture, sans rien. Les gars autour de moi, aucune association ni personne ne nous a aidés. J’ai appelé ma famille au Cameroun, j’ai reçu un peu d’argent pour soigner mes blessures, j’avais mal aux reins car une barrière était tombée avec moi. Plus tard j’ai décidé d’aller voir du côté de Ceuta, mais j’ai été arrêté dès mon arrivée. Pas par la police, par la population : ils ont appelé la police qui est venue me prendre. Après, je suis allé du côté de Tanger où on m’avait dit qu’il y a des occasions de passer. J’ai essayé deux fois et ça n’a rien donné. La première, notre zodiac s’est percé en pleine mer, la marine marocaine nous a secourus. La deuxième, on était près des eaux internationales, mais la marine a été appelée par un bateau marocain. Le problème c’est qu’ils viennent, il y en a qui ont mal et qui vomissent, on demande des médicaments, ils ne nous donnent rien, ils nous enregistrent et nous relâchent comme ça. Ça a marché la troisième fois. J’ai trouvé des gars qui en attendaient d’autres pour atteindre la somme. On y est allés vers 3h du matin, nous étions sept sur le zodiac. Nous avons pagayé pendant sept heures, ça a été très dur, la mer était agitée. La ligne internationale passée, nous étions à l’eau, mais la Croix rouge espagnole nous a vus, nous a repêchés. C’était fin avril. »

 

Loïc : « Moi je suis resté à Maghnia un mois. Par le froid qu’il faisait, la nuit, quand on tentait de passer les Marocains nous arrêtaient et nous fouettaient. Les Algériens nous aidaient, ils tiraient en l’air, et les Marocains s’enfuyaient. Je dormais dans un endroit nommé le bunker, une ancienne base militaire souterraine, on y était une centaine… »

Un quatrième Camerounais qui jusque-là a assisté à l’interview sans mot dire et sans dire son nom, intervient pour mettre les points sur les i, les Algériens ne sont pas moins féroces que les Marocains : « Ce bunker, c’est bien connu, la police algérienne y fait ses descentes, ils viennent, ils tabassent tout le monde, ils arrêtent, ils chassent, y mettent même le feu, avec des morts ! »

Loïc convient que les gens du bunker sont la proie des rafles des flics algériens. À propos de la violence policière, il parle de ses tentatives ratées : « Sept fois j’ai essayé d’entrer, chaque fois un groupe d’une quinzaine de personnes, la nuit. Ça marche comme ça. Il faut passer par le fossé creusé côté algérien, profond de 5 mètres et long de plusieurs dizaines de kilomètres jusqu’à Tlemcen ; puis, côté marocain, il y a un grillage haut de 2 mètres. Ces deux obstacles passés, il faut courir un cent mètres : si tu passes sans être attrapé par les chiens ou les policiers, tu peux rester. Mais si les chiens aboient et que les policiers te braquent les torches dessus, tu n’y échappes pas, tu as beau te cacher, tu es repéré, pris, sauvagement fouetté. Ils te laissent dormir dehors dans le froid glacial, et le matin te réexpédient en Algérie. Quand j’ai vu la difficulté, je suis allé tout seul par un chemin du côté de la mer. J’ai été découvert par des policiers algériens dans un village, ils m’ont pris tout mon argent et m’ont dit de disparaître, j’avais juste deux minutes. Je suis allé du côté de Nador et de Melilla, qui est déjà l’Espagne, j’ai participé à une frappe d’une centaine de gars le lendemain de mon arrivée. Les quatre gardes-frontière ont reculé devant notre nombre et nous avons pu placer nos échelles contre les barrières. Ils ont sifflé, mais le temps que les renforts arrivent trente d’entre nous étaient déjà passés. Moi je n’ai pas pu, j’étais tout cassé, pieds cassés, vêtements déchirés. Rentré à Gourougou, j’ai réfléchi, je suis allé me rendre à la police. Avec une vingtaine d’autres j’ai été refoulé vers Rabat. À côté de Fès, pour passer la nuit on voulait nous faire descendre en rase campagne, voyant l’endroit nous avons refusé. Ils ont appelé des renforts, nous sommes descendus sous les coups des bâtons. Sauf une fille enceinte : dans son état elle ne pouvait pas dormir à découvert. Les policiers ont déplacé le car, ils ont commencé à frapper la fille, à lui tirer les cheveux, ce qui en pays musulman ne se fait pas. Nous nous sommes approchés, la bataille a commencé. Les policiers ont sorti leurs épées et couteaux, blessé plusieurs assez gravement, aux mains, aux bras, mais nous avons pu nous enfuir avec la fille. À Rabat, je suis resté quatre jours, à Tanger un mois. Je suis allé aussi à Ceuta, mais on m’attrape à la barrière, je retourne à Tanger. J’essaie d’intégrer un convoi : ceux qui ont pris mon argent ont pu l’intégrer, pas moi. Plus d’argent, plus de convoi, je me suis mis à faire la manche. Quand tu demandes de l’argent, les Marocains crachent au sol, certains, comme à Rabat, crachaient même sur moi : pourquoi tu viens là ? Je répondais : je suis orphelin de père et de mère, maintenant j’ai une famille, je suis sorti pour me battre, pour aider mes frères, leur montrer le bon exemple. Ce commerce que j’ai fait pour aller en Espagne, et puis l’aide d’un cousin qui était à Tanger, j’ai eu assez pour le convoi. Mais un garde-côte marocain nous arrête, ils nous séquestrent le zodiac et tout, sauf que j’ai réussi à garder la pompe à air, en échange j’ai pu intégrer un autre zodiac. La traversée a été difficile, la mer grosse, un frère est tombé à l’eau à plusieurs reprises, je l’ai secouru. Finalement la Croix rouge est venue nous chercher, c’était en juillet dernier, au large de Tarifa. Juste de l’autre côté du détroit. »

 

Landry : « Moi j’ai fait un autre chemin. De Tamanrasset je suis allé à Alger où j’ai des amis. J’y suis resté presque un an, je travaillais dans le bâtiment. J’ai été arrêté trois fois, la première en octobre 2013, puis en décembre, la troisième en février. Chaque fois j’ai fait un mois de prison, et chaque fois j’ai été condamné à un an par faute de papiers. La troisième fois, on m’a rappelé une semaine après, on m’a réduit la peine à six mois. Puis on m’a rappelé, on m’a confirmé la peine mais avec sursis, j’ai été libéré et j’ai été appelé par le HCR [haut commissariat des Nations unies pour les réfugiés], on m’a délivré un papier de trois mois renouvelable. Je travaillais sans problème quand un ami m’a appelé de Paris, il m’a dit d’aller au Maroc, c’est là que passent les immigrés cherchant l’Europe. Alors j’ai connu ceux qui font la "connexion" à 2500 euros, ceux qui passent avec le zodiac. Au Maroc, je suis entré sans problème avec un convoi de 22 personnes, nous avons suivi les rails. J’avais l’argent, quand tu as l’argent les portes et les frontières s’ouvrent. Des copains m’ont conseillé d’aller plutôt à la barrière vers Nador, le zodiac est trop dangereux. Dans la forêt, j’étais mort de fatigue, mal au jambes, partout, puis j’ai vu des gens la tête bandée, jambes et pieds cassés, avec des béquilles, mon cœur a fait un bond, il est tombé dans mon ventre. Au bout de trois jours j’ai pris le car pour Tanger, je voulais trouver la manière d’aller en Europe, mais ça n’a pas donné : un grand convoi qui demandait 2000 euros. Je n’avais plus d’argent, il fallait que je mendie pour manger. Mais Dieu m’a aidé. Un ami avait payé son zodiac à Rabat, il m’a proposé : viens avec moi mon ami. C’était ma destinée de Dieu, que je devais passer. Nous sommes partis. On pagayait, on voyait en mer des convois d’autres personnes. On a vu un Sénégalais se noyer. À ce jour on ne sait pas son nom, ni ce que son corps est devenu… Nous, par la grâce de Dieu, après trois heures, nous sommes arrivés à la Croix rouge, très fatigués. Ils nous ont offert 60 jours sur l’île de déportation, et après on nous a envoyés sur Madrid. Je suis entré en Espagne le 4 juin 2014. »

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Anzoumane Sissoko, CSP75

Majorité et minorité : les minorités y passent

 

Nous avons mené notre enquête auprès des familles à Paris, à Bamako, aux villages. Il apparaît que si ce naufrage a eu lieu [voir article p. 2], c’est à cause des méthodes de la filière des passeurs. Un des responsables est originaire de Sélinkégny, cercle de Bafoulabé. Il avait un correspondant passeur malien en Libye, chargé de prendre les « clients » à Bamako, à Gao. Après le désert (soit par le Niger soit par l’Algérie), ils travaillent avec les passeurs libyens qui font construire à peu de frais des barques destinées à disparaître en mer. Tout ce qu’ils perdent, eux, c’est les moteurs. Comment s’y prennent-ils ? Ce qui suit pourra sembler une histoire à dormir debout, mais c’est ce qu’ils font. De vrais criminels assassins.

Quand ils embarquent des gens, il y a une majorité, par exemple malienne, et des minorités, par exemple sénégalaise ou mauritanienne, etc. Les passeurs savent qu’au large ça devient impossible de continuer sur de telles barques surchargées, et ils conseillent les gens de la majorité, quand il semble probable que le bateau va couler, de diminuer la charge, le nombre de personnes, sinon de toute façon tout le monde va y passer, c’est inévitable. Il vaut mieux limiter les dégâts. Alors la majorité qui est dans le bateau jette les minorités par-dessus bord. Souvent, ceux qui en savent quelque chose le remarquent à l'arrivée : les minorités n’arrivent pas en Italie. Si la majorité est sénégalaise, un certain point une fois atteint, la minorité malienne disparaît dans les eaux, et vice-versa.

Cette fois, que s’est-il passé exactement ? Ils ont mis dans le même bateau des gens qui venaient de la même région, de la même commune, il n’y avait pas de majorité et de minorité. Au moment donné, si le bateau va couler, c’est pour tout le monde. Car tout le monde se connaît, pas question de jeter X ou Y par-dessus bord. C’est ce qui s’est passé, ils étaient tous condamnés à attendre la mort.

Le bateau, il faut le souligner, pour se faire une idée assez claire du tableau d’ensemble, est parti le 14 juillet des côtes libyennes. Normalement ça dure entre deux et quatre jours. Le 20 il n’y a toujours pas de nouvelles, des familles commencent à s’inquiéter. Elles appellent un peu partout. Le passeur malien qui est en Libye sait que le bateau a coulé mais il ne dit rien. Il y a 80 autres candidats qui attendent, il ne veut pas perdre ce marché.

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L’or ou l’émigration : ont-ils le choix ?

JEUNES MALIENS

L’or ou l’émigration : ont-ils le choix ?

 

Le Mali est riche de son or – mais sa population ? Nous en avions fait le sujet d’un numéro de la Voix des sans-papiers il y a trois ans (n. 6, 26 octobre 2011, L’or de Kéniéba), le lecteur pourra y trouver peut-être encore matière à se questionner et à chercher un bout de réponse. Mais qu’en est-il au juste trois ans après ? Pourquoi un pays d’Afrique au sous-sol si riche, et non seulement en or, continue d’exporter surtout (comme d’autres pays africains au sol non moins riche) ses jeunes travailleurs poussés au désespoir et à l’émigration par le sous-emploi et la pauvreté des familles, et cela indépendamment de la guerre dans les régions du nord ? Pour faire bref : pourquoi ces jeunes Noirs vaillants et volontaires ne choisissent-ils pas plutôt « l’or » ? La réponse n’est peut-être pas évidente, mais la question n’est peut-être pas non plus si simple. Quoi qu’il en soit, questionné là-dessus par des amis, l’un des responsables de la CSP75 lors de l’occupation de la Bourse du travail de Paris en 2008-2009 et de l’occupation de Baudelique en 2009-2010, régularisé depuis en France, mais rentré au Mali, a bien voulu répondre. Sa réponse est d’autant plus intéressante qu’il travaille comme cadre dans une importante société minière du pays.

 

« Entre l’or et l’émigration, le choix n’est pas aisé ! Jugez-en plutôt. Pour les orpailleurs, qui s’engouffrent dans les entrailles de la terre à la recherche du métal précieux, les risques encourus sont trop élevés : éboulements, asphyxie, absence d’autorité de l’État, attaques régulières des petits exploitants par des bandits qui laissent souvent des cadavres sur place. Et à côté, une grande pollution liée à la méconnaissance des techniques modernes d’exploitation. En dépit de cela, de leur caractère informel, on rencontre sur ces sites un monde fou, estimé (en 2002) à plus de 20000 personnes sur l’ensemble du territoire.

« Quant à l’exploitation industrielle, "il n’y a pas photo", comme disent les enfants. Dans le seul site où je travaille il y a plus d’une vingtaine de sous-traitants avec un personnel dépassant 2000 personnes. L’or ne brille pas pour les populations, titrait le 1er juillet dernier le Républicain, quotidien d’information de Bamako. Pourtant, selon M. Sangare, président du Groupe de suivi budgétaire, le secteur minier est devenu depuis quelques décennies la clé de voûte de notre économie, avec un apport de plus de 275 milliards de francs CFA en 2012, soit 70% des exportations et 8% du PIB. La troisième place de notre pays, en Afrique, en termes de production aurifère, derrière le géant sud-africain et le Ghana, n’est pas usurpée. Il reviendrait à nos autorités de faire en sorte que l’or soit un levier de développement pour les autres secteurs économiques, tout au moins dans les zones de production. M. Sangare déplore justement que, malgré leur apport énorme à l’économie nationale, la plupart de ces zones demeurent très pauvres, et ne parviennent toujours pas à amorcer un début de développement.

« Ce qui arrive aux migrants sur ces embarcations de fortune qui traversent la Méditerranée, est sans doute imputable avant tout à nos mauvaises politiques nationales. Rappelons-nous le slogan de campagne du candidat IBK (Ibrahim Boubacar Keïta) : "le Mali d’abord !" Considérons ensuite ses actes, depuis qu’il est le président du pays. Ils démentent outrageusement ses promesses. Pour commencer il rénove son chez lui sur le budget national, au lieu d’habiter la résidence habituelle des présidents ! puis il acquiert, malgré le Boeing en parfait état laissé par son prédécesseur, un avion à près de 20 milliards de nos francs ! Est-ce que c’est l’achat d’un deuxième avion présidentiel la priorité du Mali ? alors que, pour ne mentionner que ça, notre armée manque de tout ! alors qu’il est surtout urgent de construire des écoles partout dans le pays !

« La question reste en somme entière sur le choix pas forcément cornélien entre l’émigration et l’or. »

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L’État et les familles

L’État et les familles

 

Le 14 septembre, pour commémorer les 109 morts par noyade du 14 juillet, et pour débattre des moyens de prévenir de tels drames, se sont réunies à Bagnolet avec les sages les familles maliennes de la région parisienne. Était présent, comme représentant du gouvernement malien, le vice-consul, et il est intervenu deux fois : d’abord pour affirmer, ensuite pour nier, que le gouvernement vise à « lutter contre ce phénomène » (de « l’émigration clandestine ») en faveur de la seule « émigration légale ». Une fois les débats clos, et l’assistance déjà en train de partir, voilà que s’amène d’un pas ferme un homme bien bâti, bien portant, bien mis, la quarantaine à peu près, entouré de deux autres plus jeunes mais tout aussi en costard et costauds. C’était le réprésentant du ministre des Maliens de l’extérieur venu pour dire : que « le gouvernement a mis en place un système pour rapatrier ceux qui prennent la route du désert », mais que, vu l’insuffisance des « moyens », « il est difficile de récupérer » tous ces gens, enfin que « les enfants de douze ans qu’on envoie dans le désert, c’est insupportable », « c’est criminel », donc « le gouvernement doit avoir les moyens de poursuivre les parents ».

Quelques minutes plus tard, alors qu’à quatre on s’affairait autour d’un sage tombé dans le raide escalier en piètre état menant à l’immeuble de la salle prêtée par la mairie (blessé à la figure, à la tête, septuagénaire… et les pompiers, puis un médecin, qui rechignent à venir, c’est dimanche), voilà les trois costumes-cravates au pas élastique descendre à leur tour le large escalier. Celui du milieu, qui tout à l’heure répondait aux demandes de développement des régions pauvres du Mali par la criminalisation de l’extrême pauvreté des familles, jette à peine un regard distrait sur le vieillard chenu étendu à terre et sans un geste d’hésitation passe son chemin avec son escorte. Plus que le vice-consul, ce beau monsieur gouvernemental est la photocopie de ce qu’est l’État exporté en Afrique et notamment au Mali.

Mais avant d’en dire un mot, ces quelques paroles dites à la réunion, qui ne méritent pas de s’envoler dans l’oubli : « Au Mali, on a fait acceptable l’inacceptable… Les trafiquants, tout le monde les connaît… Quelle famille peut dire je n’ai rien perdu : aucune !… Le Malien a peur de la prison ; ça, c’est sa dignité [une raison de suicide des migrants]… Des milliers de gens ! ceux qui sont en Libye, ceux qui sont en attente de la mort !… » Et une femme : « Plus jamais ça ! morts pour rien !... C’était lui mon espoir, et il est mort ! »

L’État est une institution moderne. Sa notion, en tant qu’objet de pensée, n’a pas plus de cinq siècles, le mot même, en son sens propre, n’existait pas auparavant. Les premiers observateurs de l’État l’ont vu surgir des « guerres de religion » (des chrétiens européens entre eux) et des guerres sociales les plus acharnées, de la criminalisation féroce des masses pauvres, au cours de l’appauvrissement général, devenu endémique, des populations (comparable à celui des paysanneries africaines de nos jours). On peut résumer en trois phrases simples ce que ces observateurs en ont retenu. Impossible de gouverner sans mensonge et sans crime, seul l’État peut gouverner la société. Il lui est essentiel, il évite la guerre civile permanente par l’appropriation de la violence, dont il fait son exclusivité. Par ses lois il crée le droit de propriété et la classe des propriétaires, il les garantit dans leur droit par le respect des lois imposé à tout le monde par sa puissance armée unique.

L’État n’est jamais abstrait, même quand il paraît le contraire : une entité distante insaisissable. Il se compose d’un grand nombre d’hommes dont les vies dépendent, directement ou indirectement, de lui, tels ses fonctionnaires ou les propriétaires. Né de la division des hommes, c’est là sa substance. L’entretenir, la garantir, à l’intérieur et à l’extérieur des frontières, c’est sa raison d’être. Riches et pauvres, bourgeois et prolétaires, citoyens et « étrangers »… toujours une partie de la population vit aux dépens de l’autre, grâce à la force armée de l’État.

Des pays européens ont paru, à un moment donné, s’écarter de ce modèle, cela fut le fruit de circonstances uniques dans l’histoire. Armés du sens immédiat de la transformation de la production sociale et politique en cours, forts de la supériorité technique des armes que l’état de guerre permanente leur avait forgées, ces pays se sont lancés à la conquête du monde d’une manière jusque-là inédite. Par la traite des esclaves ils ont accumulé les richesses du grand bond en avant capitaliste ; par le grand pillage colonialiste ils ont acheté la paix sociale intérieure.

Aujourd’hui, le reste du monde n’est plus un espace « vide et sauvage » à la disposition du premier venu. L’« État-nation » est un mort vivant ; même là où il a vu le jour il coûte beaucoup trop cher à tenir en vie. Pourquoi cet anachronisme de vouloir l’imposer partout en modèle d’organisation de la modernité ? Le pillage des richesses ne fait aucun doute ; mais il faut sortir des schémas reçus. Par le nombre de ses jeunes volontaires et entreprenants comme par ses richesses, l’Afrique fait peur. Son essor peut ébranler les équilibres établis, emprunter des voies inconnues. L’Afrique n’est pas encore tout à fait acquise au monde capitaliste tel qu’il est.

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Familles de Bafoulabé, Mali

Nous comptons nos morts

Assez, le trafic d’êtres humains !

 

Le 14 juillet dernier une embarcation de fortune, parmi tant d’autres, a naufragé au large des côtes de la Libye, emportant sa cargaison de vies humaines. À son bord, 110 jeunes Maliens venant la plupart du cercle de Bafoulabé, au sud-est de Kayes, à l’ouest du Mali. Un seul rescapé.

« Les médias nationaux français excepté RFI n’ont même pas donné la nouvelle », dit Diaby. C’est un constat amer, dans la bouche de ce travailleur malien immigré en France en 1979. Amer et édifiant sur la qualité et la déontologie de l’information faite en France sur les noyés de l’autre rive, ces milliers de « morts de la mer » que l’impudence légale d’État continue d’appeler des immigrants « clandestins ». Que l’on pense à ce que les médias nous auraient passé si l’inverse s’était produit : si, démarrée de cette rive vers la rive africaine avec à son bord 110 vaillants jeunes Français, l’embarcation en avait emporté 109 et qu’il n’en restait qu’un, un seul survivant à moitié mort, pour en faire le récit. Que l’on pense au flot d’« émissions spéciales », à coups d’« experts », « spécialistes » pour « tout savoir »… À fort bon droit, dira-t-on. Sans aucun doute. Mais pourquoi, de grâce, les 109 jeunes et vaillants Maliens morts de la sorte pour venir en France (personne en France n’ignore que les migrants maliens vers l’Europe viennent en France) n’y ont même pas eu droit à une brève de nos actualités ?

« C’est que, répond Sissoko, porte-parole de la Coordination parisienne de sans-papiers (CSP75), présent à l’interview, rien n’est plus normal que des nègres qui meurent. La mort d’un esclave n’est pas une nouvelle sauf si c’est utile à son maître. Les Français ont bien expliqué aux Italiens que leur opération maritime de sauvetage de migrants ne sert pas les intérêts européens et français, ça fait "appel d’air". Il faut donc que nos jeunes meurent, plus il y en a, mieux c’est ; il y en aura moins d’arrivés sur le sol français. Que ça se sache, il le faut, un peu, pas trop. Des gens pourraient finir par s’apitoyer sur notre sort, ça pourrait coûter cher aux finances d’un État et d’une société riches de l’exploitation des pays et des peuples d’Afrique, et puis aussi aux fortunes électorales d’un tas de monde. Aujourd’hui on ne nous tue plus à coups de fouet, d’un coup de mousqueton, ou la corde au cou, tout bonnement, comme dans le temps, c’est clair. C’est avec d’autres méthodes qu’on nous tue, on crée les conditions pour qu’il y ait beaucoup de gens pour profiter même de notre extrême misère. Où se trouve la vraie barbarie, aujourd’hui ? il faut se le demander : chez les tueurs aux mains sales, ou chez ces politiciens menteurs qui, en disant le contraire, en arborant cravate et mains propres, font tout pour que prolifère la masse des massacreurs potentiels ? »

Après ce grand malheur qui les a frappées, les familles maliennes originaires du cercle de Bafoulabé et celles de la région parisienne se sont réunies. Diaby Bakou est leur représentant. Écoutons sa parole posée, précise et triste.

 

« Nous avons appris la nouvelle par nos familles au Mali. Elles l’avaient apprise par le maire qui avait été appelé par le passeur malien de Tripoli. Ce passeur a appelé après seize jours, et nous avons cru que le naufrage avait eu lieu le 28. Mais ensuite on a su par le seul survivant que c’était le 14. Plus de 80 victimes de notre cercle ; 24 de ma seule famille ; famille élargie, au sens africain, répartie sur quatre villages. 19 Diaby, 2 Dramé, 1 Sako, 1 Wane, 1 Kebé. De ces 24, trois corps seulement ont été retrouvés.

« Tout le cercle est en deuil. Jamais un si grand malheur n’y était arrivé. Un tel nombre de jeunes, l’espoir des familles, perdus d’un seul coup ! Nous les parents de France on savait qu’ils allaient arriver, mais aucun ne savait par quel moyen, nous étions loin d’imaginer des conditions si terribles. Nous avons recueilli des renseignements, depuis : tout y est terrible.

« Le voyage est payé le plus souvent par les familles en Europe ; le prix minimum est prohibitif pour la pauvreté qui règne au pays, il dépasse le million de francs CFA. Mais il y a aussi des jeunes qui décident tout seuls de partir, sans rien dire. Ils en ont marre de rester là et d'être des pauvres démunis de tout, incapables d’aider leurs familles ; ils espèrent une vie meilleure. Ils partent sans le sou ou presque, ils s'arrêtent à chaque étape, ils se font surexploiter pour gagner assez jusqu’à l’étape suivante. Tous, les uns comme les autres, vont d’abord à Bamako. C’est là qu’il y a les vrais passeurs, les "coxeurs" qui se chargent du transport, ceux qu’il faut payer. Tout le monde sait ça, les jeunes en parlent entre eux ou quand leurs copains partis avant les appellent au téléphone ; et il y a aussi le bouche-à-oreille.

 « De Bamako à Tripoli, ils voyagent séparément ; c’est-à-dire qu’à Gao ou Agadez, selon la route empruntée, des convois sont formés avec des gens de nationalité différente qui ne se connaissent pas, faciles à manier. Puis à Tripoli, les jeunes sont souvent placés dans des foyers de Subsahariens d’où ils ne sortent pratiquement pas ; en ville les Libyens sont rudes, les maltraitent souvent. C’est au moment d’embarquer qu’ils en sortent ; impossible alors de revenir en arrière, c’est la mer.

« On a un seul témoignage, celui du survivant. À la mi-août je l’ai eu au téléphone. Il restait sous le choc, il avait du mal à parler. Une fois partis, trois ou quatre heures après, le bateau (un grand canot gonflable) a commencé à se pencher du côté de la poupe, des gens sont tombés à l’eau. Les autres doivent avoir suivi, le canot s’être dégonflé, je suppose. Le jeune ne me l’a pas dit, je n’entendais plus sa voix. Quand il a pu reparler, il m’a dit qu’il s’est accroché à une planche qui a échoué sur la plage, des Libyens l’ont secouru. Les témoignages d’autres migrants m’ont appris que ces canots sont préparés à la hâte, avec des planches de bois. Ils ne sont pas faits pour naviguer, juste pour s’éloigner du rivage, assez pour être aperçus par la marine italienne. Du coup ça se perd facilement en mer. Avant d’embarquer, les passeurs dépouillent les migrants de tout, passeports, actes de naissance, tout, et aussi les ceintures et les portables et tout l’argent qu’ils ont sur eux. Ils nomment une personne et lui expliquent comment s’orienter à l’aide d’une boussole ou d’un GPS, puis ils les poussent, les abandonnent à la mer.

« Depuis de nombreuses années les familles des Maliens de France demandent à l’État malien que le développement économique et social des régions les plus pauvres devienne une priorité nationale. Jamais rien n’a été fait. C’est de ces régions que viennent la plupart des jeunes qui émigrent. Cette tragédie qui a frappé maintenant notre cercle et le pays tout entier nous fait demander que le développement des régions pauvres devienne la grande cause nationale malienne, seul moyen de stopper la saignée des forces vives du pays. C’est au gouvernement de trouver les moyens, c’est pour cela que le peuple les a élus. À la réunion des familles avec les sages, le 14 septembre à Bagnolet, il y avait aussi deux représentants du gouvernement. Le vice-consul et le représentant du ministre des Maliens de l’extérieur ont dit des choses que les familles partagent. Mais nous en avons assez de beaux mots, il nous faut des actes, des faits concrets.

« Nous n’avions jamais soupçonné la dangerosité de cette traversée. Nous savions que nos jeunes prenaient "le bateau", sans plus. On pensait à un bateau normal. Nous savons maintenant que ce n’est pas du tout ça. Aux États, nous demandons de faire cesser ce trafic d’êtres humains. »

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Sans-papiers maliens : les « Baras »

Le droit des papiers n’est pas les droits de l’homme

 

Ce numéro consacré aux noyades en masse de migrants africains en mer, est une fois de plus occupé en grande partie par des témoignages de Maliens. Ce n’est pas un hasard. Notre aire d’enquête et de diffusion directe (sur papier) reste Paris, et en moindre mesure sa région, où la présence de Maliens à la tête des luttes et de la parole publique des sans-papiers est prépondérante depuis que, avec l’occupation de Saint-Bernard en 1996, le mouvement existe au grand jour. Le territoire du Mali actuel est souvent peuplé de populations à forte « tradition d’émigration » : mouvements plus ou moins temporaires, voire saisonniers, et presque exclusivement composés d’hommes en quête d’ouvrage. Contrairement aux discours de la peur tenus par le commun des politiciens français et européens qui sans vergogne parlent d’invasion de l’eldorado européen, il s’agit en priorité de mouvements transfrontaliers entre pays africains : ce ne sont souvent que les choix politiques et militaires des pays européens (et notamment de la France pour l’Afrique « francophone »), qui déterminent des « choix » différents, ou même transforment en migrations subies vers l’Europe des « migrations » qui ne l’étaient pas à l’origine.

Significatifs sont à ce propos les témoignages ci-dessous, de délégués du « collectif Baras ». Les deux premiers livrés le 19 août dernier à l’émission la Voix des sans-papiers (radio FPP, 106.3 fm) par Idrissa et Camara, nous en publions de larges extraits après adaptation à l’écrit. Le troisième apporté directement au journal par Michel.

Ainsi nommé d’après le nom du foyer Bara à Montreuil, ce collectif de sans-papiers a engagé la lutte pour la régularisation il y a deux ans, dans des conditions très précaires, qui se poursuivent avec l’occupation, depuis la mi-août, d’une agence désaffectée de l’ANPE, 72 rue René Alazard à Bagnolet.

 

Idrissa.  Les Baras, c’est nous les Maliens qui étions en Libye depuis des années et qui avons dû venir en France avec la guerre et la chute de Khadafi. En Italie on a été placés dans un camp, certains y ont fait 18 mois, moi j’y ai passé un an. N’ayant toujours pas de papiers, j’ai décidé de venir en France. Ici tout le monde sait qu’à Montreuil les Maliens sont très nombreux. Je suis arrivé au foyer en juillet 2012. Quand la nuit tombait, je ramassais les cartons et je dormais dans le foyer. Après deux mois, le délégué du foyer a décidé que tous les gens venus d’Italie, on ne payait rien, on était là que pour le bizness : donc dehors ! Mais tous les jours arrivaient des gens d’Italie et on a commencé à lutter, sachant qu’on ne peut compter que sur nous-mêmes.

On a commencé fin 2012. On a manifesté à la mairie de Montreuil, on a expliqué notre situation : on était en Italie, ça ne va pas là-bas, on est venu en France, on était au foyer, maintenant on nous fiche dehors, on ne sait pas où aller. Mme Voynet nous a dit qu’ils n’avaient pas de logements pour nous, que chacun devait se débrouiller à sa manière. Les délégués du foyer nous ont donné 15 jours. Pendant ce temps chacun se prenait la tête en pensant aux policiers qui allaient nous chasser par la force. Au bout des 15 jours, ils ont effectivement appelé la police. Même le représentant de la mairie était là, le jour de notre expulsion, il nous a dit : on n’a aucune solution pour vous. On a fait trois mois : on dormait dans le métro, dans les jardins, dans les sous-sols… En mars 2013 Mme Voynet voulait nous disperser dans les foyers en Île-de-France, dans les campagnes. On nous a dit qu’il fallait chercher des solutions partout où c’était possible ailleurs qu’à Montreuil. Nous on a dit : Montreuil, c’est là que sont les Maliens, 80% de Maliens. On ne veut pas être divisés. On revient donc à Montreuil. Et la lutte, depuis 2012, continue. Aujourd’hui la situation est un peu compliquée. On est restés dix mois dans un squat, 124 avenue Galliéni à Bagnolet. Le 1er août on a été expulsés, ça a été violent. On a fait cinq jours devant la mairie de Bagnolet, le maire a appelé les CRS. On a trouvé refuge sous l’échangeur d’autoroute de Galliéni pendant trois jours, puis on a eu cette solution du 72 rue Alazar. Le jour de l’occupation, les policiers sont passés, puis un huissier. Ce qu’on compte faire ? nous on n’en sait rien, on sait pas la suite. On attend.

Camara. Devant la mairie, le maire nous a dit : la solution est de vous disperser. On a dit non, on veut être ensemble, régularisés ensemble. Quand on est arrivés sous l’échangeur, il y a eu des arrestations, 75 personnes. Les CRS savent qu’on est des sans-papiers, et pourtant ils nous arrêtent pour nous contrôler. Une fois libérés, on a décidé de squatter à nouveau, et ce n’est pas fini. Tant que le préfet ne nous reloge pas on est obligés de squatter les bâtiments vides. Pour les régularisations, le préfet a dit que c’est interdit de régulariser en masse, c’est fini en Europe. Si ça se faisait avant, c’est fini maintenant, c’est le cas par cas. Nous on veut pas ça, une personne par an, au compte-gouttes… le collectif fait 340 personnes ! On est jeunes, nous les Maliens, mais plusieurs nationalités sont là, tous des pauvres, même des Roms, donc  le collectif demande plusieurs choses. Mais le plus important, ce n’est pas le logement, c’est les papiers. Ils veulent qu’on se disperse, ok, donnez-nous les papiers. Vous verrez : plus de squat. Car on sait faire, on va se débrouiller. Mais d’abord il faut les papiers.

Moi j’étais en Libye. La guerre a commencé en mars 2011, je suis resté jusqu’en août. Je ne savais plus quoi faire, les bombes tombaient sans arrêt. Je travaillais dans le bâtiment, il y avait plein de place, beaucoup de gens dormaient chez moi. Ils sortaient le matin pour aller chercher du travail, et le soir on ne les revoyait plus. C’est ça la guerre, ils étaient morts. Là, je me retrouve à l’ambassade du Mali, j’ai pris mon laissez-passer pour le pays, ça coûte dix euros. Je ne voulais pas venir en Europe, moi, mais Khadafi en a décidé autrement. Avant qu’il meure il a fait la guerre de plusieurs façons. Il a dit : puisque les Français ne veulent plus de moi comme président de la Libye, la France et l’Italie vont avoir leur part, on va leur envoyer tous les Noirs. Dans le collectif il y en a pas mal qui ont été embarqués de force comme moi. Ils se lèvent le matin pour aller au travail et hop, embarqués : soit vous partez, soit on vous tue ! On n’a pas le choix. Voilà comment on est arrivé ici sans payer un euro.

Déjà quand j’étais en Côte d’Ivoire la guerre m’a chassé. Les Français sont arrivés avec l’ONU, chaque nuit des gens mouraient. Le Mali a décidé de faire rentrer les Maliens, je suis passé par Sikasso, c’est ma région, mais je ne suis même pas allé chez moi, j’ai pris aussitôt la route de la Libye, car j’étais parti de Côte d’Ivoire sans rien. En Libye, on était vraiment tranquilles, j’y ai fait quatre ans. Je travaillais et chaque mois j’envoyais de l’argent à mes parents. Des gens comme moi, il y en avait pas mal en Libye, les Baras maliens ont tous vécu à peu près ça.

Idrissa. Moi non plus je ne souhaitais pas venir en Europe. Là-bas en Libye, où je travaillais j’étais bien. Je travaille, je paie mes impôts, sans demander à personne. C’est la guerre qui m’a fait venir en Europe. Comme Camara l’a dit, c’est la faute de la France, et maintenant qu’on est ici on nous refuse les papiers. Nous ne sommes pas des voyous, tout ce qu’on demande c’est d’être régularisés. Si tu n’as pas de papiers tu n’es rien. Nous, on a la force de travail, nous sommes jeunes, la plupart on a moins de trente ans. On veut travailler comme les autres, être considérés comme les autres. C’est la galère qui nous pousse à squatter. L’État français n’a pas compris. Depuis qu’on est en France, moi par exemple, je n’ai jamais trouvé de travail, qu’est-ce qu’ils veulent qu’on fasse ? On doit bien s’habiller quand même, et manger. En Libye, on faisait des transferts d’argent à nos familles, ici on ne peut pas. On grappille à peine un ou deux euros pour pouvoir manger, c’est vraiment la honte ! Il faut que partout, dans la presse africaine, on dise aux gens de chez nous ce qui se passe en France. En Afrique on entend : France terre des droits de l’homme. Mais arrivés ici, on ne voit rien. De cette France, assez !

Camara. Je n’ai pas été à l’école, je n’ai pas honte de le dire. En Libye, il n’y avait pas les droits de l’homme, il n’y a que le droit des Libyens. Mais en France, ce que j’ai compris, les droits de l’homme, il y en avait davantage en Libye qu’ici. Une fois que tu quittes l’Afrique noire et que tu arrives en Libye, le lendemain tu vas au travail et ils ne te demandent pas tes papiers. En tant que jeunes d’Afrique noire, on est toujours ensemble, on travaille ensemble dans le bâtiment. Moi j’aimerais savoir : ici, le droit qu’on nous dit, où il est ? Le droit de l’humanité, il est où ? il est où ?

Idrissa. Tu as tes papiers, tu as tes papiers ? voilà ce qu’on te demande toujours !

Camara. On peut comprendre qu’il te faut des papiers français pour avoir ton droit. Mais ça, c’est le droit de ton papier, ce n’est pas les droits de l’homme.

 

Michel. Tout petit déjà, je rêvais d’aventure, j’avais la bougeotte. Je suis parti de mon village, Masgui, au sud-est du Mali, à 14 ans en 2007, pour aller travailler en Libye. J’ai tout de suite trouvé du travail et je n’en ai jamais manqué. En avril 2008, d’un jour à l’autre, on nous arrête, sans raison, mes copains et moi. J’ai fait huit mois de prison dans quatre établissements différents. Pas des centres de rétention, non, de vraies prisons. Deux mille Africains noirs ont été ainsi arrêtés en très peu de temps. Khadafi avait marchandé avec l’Europe : cinq milliards d’euros pour bloquer l’émigration subsaharienne. Ils ont alors commencé à rapatrier les migrants par charters entiers.

Dans les prisons les conditions n’étaient pas vivables. Pour manger, quand tu tombais sur deux ou trois poignées de riz, tu avais gagnée ta journée. La nuit, impossible de dormir. Tu bouges, et tu ne retrouves plus ta place. Accroupis, serrés les uns contre les autres jusqu’à étouffer. Il faisait une chaleur terrible. Tu peux bouger quand tout le monde bouge, quand il s’agit d’aller faire la queue pour manger, ou pour les chiottes. Et tu es heureux quand tu peux boire quelques gorgées. Un jour j’ai déniché un bidon d’eau : pendant qu’on me saute dessus, moi je le protège en me couchant dessus pour ne pas le lâcher. Les gardiens arrivent, ils dirigent la distribution. Je me suis tout de même arrangé pour en garder une bouteille pour moi. Se laver, c’était toute une affaire. La douche (trois pour toute la prison, plusieurs centaines de personnes), ça allait très vite : on y passe à quatre, à la course, les quatre suivants sont déjà là qui poussent, et ainsi de suite. Mais tout le monde ne peut pas se laver… L’enfer c’était aussi qu’on ne savait pas combien ça va durer. Pas de juges, pas d’avocats, pas d’infos… On a cru que c’était la fin. Certains sont morts.

Le 18 octobre 2008, on nous rapatrie au Mali, 420 personnes. Trois avions. Arrivés à Bamako, on nous amène au garage des pompiers… Mais on ne nous dit rien, rien n’est fait pour nous venir en aide. On pense quand même qu’ils vont nous donner les 300 dollars promis en Libye. Ils nous demandent ce qu’on a perdu dans l’expulsion… Mais ! on a tout perdu !... Finalement ils nous disent : si vous voulez rentrer au village venez à la gare, on vous paie votre billet. Alors je me suis cassé sans rien demander.

Ma mère et tout le monde croyaient que je suis mort. On disait : six mois dans les geôles de Khadafi, ça ne pardonne pas. J’étais au village à 22h, il faisait nuit, des gens venaient me regarder jusque sous le nez pour voir si c’était bien moi. Ma mère pleurait. Il est vrai qu’en un an j’avais bien changé.

Je suis resté quinze jours, puis j’ai dit à ma mère : je retourne à Bamako. Et je suis reparti malgré tout ce que j’avais souffert. C’était comme une drogue. Tripoli, de nouveau. Et pourtant les Libyens ne nous traitent pas bien. On était un peu leurs esclaves, on nous accusait même de prendre leur travail. Puis quand la guerre a commencé, en 2011, des bandes de voyous ont commencé à attaquer les foyers, des bandes organisées par les policiers, je crois, pour voler l’argent des migrants. Avec la guerre, virage à 180 degrés : les flics n’arrêtent plus les Noirs pour les renvoyer chez eux, mais pour les mettre sur les bateaux ! C’était le nouveau chantage de Khadafi à l’Europe : ou vous m’aidez à écraser les révoltes ou je fais partir en masse les émigrés chez vous. Il nous a fait un appel : tous ceux qui veulent partir en Europe, en avant ! Les policiers venaient chercher les gens dans les foyers et les embarquaient de force. Beaucoup ne voulaient pas partir. Moi non plus. J’avais organisé ma vie, plus de bougeotte. Je travaillais depuis 2008, deux ans encore, pour finir ma maison au pays, et je rentrerais pour faire du commerce. Et voilà la guerre ! Pas de travail, on reste au foyer, plus d’argent. Et on maltraite les Noirs, on les considère des rebelles, on les accuse d’être les mercenaires de Khadafi… Tu parles ! je n’ai jamais tenu une arme dans mes mains… Je me suis dit : si je reste je vais être tué. J’avais deux amis nigériens et un copain, Issa, tous les trois tués. Beaucoup d’autres ont ont été tués, par les policiers ; la population dénonçait les foyers où, disaient-ils, il y avait des rebelles. C’est alors que je me suis décidé.

Je suis parti pour l’Italie le 2 novembre 2011, contre paiement de 200 dinars. Je n’ai pas eu à faire à un passeur au sens strict. Le soir, on entre au port dans un camion couvert, on embarque sur un bateau de taille moyenne. Ce bateau faisait partie, selon moi, de la campagne de Khadafi contre l’Europe : c’est ses policiers qui nous ont ouvert le passage sur le port. On était nombreux dans les cales, peut-être 300. Trois jours sans manger : car le bateau était en panne, la boussole morte, et la mer en tempête. Il y avait des bagarres, des gens perdaient la tête, il fallait les calmer, l’équilibre du bateau était en danger. Il y avait aussi des femmes, des enfants. Cette vision me revient, d’un Afghan qui monte sur la balustrade du pont, il se retourne vers moi en éclatant de rire, et il se jette à l’eau ! On l’a vu disparaître dans les vagues. Et puis encore un jeune Malien, sans crier gare, il saute à l’eau, on n’a rien pu faire. C’était le désespoir.

À l’approche de Lampedusa, on a été transférés direct sur un grand bateau pour la Sicile. Ensuite, internement en camp de rétention à Bari, dans les Pouilles. Huit mois plus tard on m’a donné une attestation de séjour et une OQTI [obligation de quitter le territoire italien], on m’a lâché dans la nature. En tant qu’habitant de la francophonie, je suis entré en France le 12 novembre 2012. Depuis, je rame dans cette galère en région parisienne.

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Interview RFPP

Yene Fabien, Afrique Survie Migration

Extrait d’emission radio

 

(Source : FPP, 4 septembre 2014, adaptation)

 

Je viens pour la troisième fois à l’antenne vous parler des Subsahariens au Maroc. L’heure est très grave. Ils subissent une répression féroce. Je vous avais parlé de ceux qui ont été précipités d’une terrasse du quatrième étage. Sur cet assassinat la police n’a pas encore ouvert une enquête. À l’heure où je vous parle, il y a des manifestations devant le bâtiment des Nations Unies à Rabat, les Subsahariens se sont mobilisés devant leurs ambassades pour dénoncer ce qui s’est passé dans la nuit du 29 au 30 août. Un Sénégalais du nom de Charles Ndour a été égorgé. Les fois précédentes, comme pour les deux Camerounais d’il y a quelques jours, c’était des « accidents », ainsi qu’ils ont l’habitude de le dire.

Il y a des dizaines et des dizaines de blessés graves. On me dit ce matin qu’un autre Camerounais a rendu l’âme, et qu’un Ivoirien est dans un état très grave. Il y a tout un syndicat de « radicalistes » qui s’est créé à Tanger. La population parle de syndicat raciste contre les Noirs. Il recrute et finance des jeunes désœuvrés et les pousse à commettre ces agressions.

Le plus étonnant c’est l’hypocrisie des associations marocaines avec qui nous travaillons depuis des années. Dans les réseaux des migrants, on présente l’info avec photos à l’appui, mais des militants marocains ont envoyé dans les mêmes réseaux des vidéos où on les voit apporter assistance aux migrants. Ces vidéos datent de plusieurs années ! histoire de donner le change.

Aujourd’hui, il y a du nationalisme parmi ces militants. Ils prêchent l’abandon de la solidarité internationaliste entre et avec les migrants, lorsqu’ils disent qu’il ne faut pas présenter le Maroc comme un pays raciste. Ici en France il y en a qui portent leur solidarité et qui disent : il y a du racisme chez nous, de la xénophobie, il faut régulariser les sans-papiers, etc… Mais ces militants marocains qui à l’heure actuelle se positionnent ainsi sur le nationalisme, là je ne comprends pas. Les migrants au Maroc sont abandonnés à eux-mêmes, c’est ça la vérité.

Il y a encore pire. Voilà 10 jours une fosse commune a été découverte : des dizaines de cadavres de migrants subsahariens ! Cette fosse était juste en contrebas du grillage de Melilla, côté marocain. Sur terre marocaine, et personne n’en parle !

Voilà la situation. Ce ne sont plus seulement des actes gratuits isolés. Aujourd’hui, on égorge les migrants de manière organisée. Ce n’est pas très loin des images qu’on voit de la Syrie, de la Palestine.

On parle d’aller au FSM de Tunis en 2015, migrants et sans-papiers, parce qu’il faut que l’Afrique s’organise. Il s’est passé quoi à Tunis en 2013 ? Les Subsahariens n’y ont joué que le rôle de bouche-trous. Il faut en finir avec ce jeu où ce sont les représentants des organisations qui parlent pour les migrants. Aux Maghrébins, il faut leur rappeler que le Maroc est vraiment en Afrique, il ne faudrait pas qu’ils prennent les migrants Subsahariens comme un marche-pied pour arriver à demander leurs subventions à l’Europe. Oui, il faut que l’Afrique noire se réveille, mais il ne faudrait pas qu’elle se réveille encore une fois au profit des autres !

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Racisme: Lettre "poignante" d'une étudiante "africaine" aux Tunisiens !

Ajouté le 11 Octobre, 2014 - 12:22

 

"Je me présente, Mariam Touré, pour les intimes "Karaba", pour la plupart d'entre vous "Kahloucha" "Guirda Guirda". Je suis, officiellement, une Malienne (mais selon certains de vos dires, de nationalité "Africaine") qui vit depuis près de 3 ans en Tunisie ou pays européen pour d'autres.

En quittant mon pays il y a quelques années, je souriais à l'idée de découvrir cette Tunisie dont tout le monde parlait, le "Paris Africain", la "Dame de tous les éloges", le pays de tous les droits, la patrie de la liberté et de la tolérance. Hmmmmm naif est celui qui met la charrue avant les boeufs.

Helas, la phase d'émerveillement passée, je me suis rendu compte que de l'autre côté du miroir se cachait une face plus sombre, plus lugubre: une société infectée par le racisme. Infectée me direz-vous, un mot fort! Mais quel autre terme voulez-vous que j'emploie quand chaque jour passée en son sein est presque un calvaire, quand chaque mot, insulte, humiliation que l'on subit est un supplice, quand chaque regard haineux posé sur moi est un fardeau? "Infecté" serait plutôt un euphémisme.

Là vous me direz, "Tu ne devrais pas juger tout un pays pour les actions de certains". Je vous repondrai, "Certes, mais quand on se fait agresser devant des personnes qui ne disent rien, quand on se fait insulter devant des individus qui ne bougent pas, quand on est touché de façon déplacée dans un transport en commun devant des personnes qui en rient ou préfèrent ignorer l'action, que voulez-vous que je vous dise?" Pomme, orange, poire ou raisin, ce sont tous des fruits pour moi.

Au début, j'accusais l'ignorance, le non éveil des mentalités mais aujourd'hui, j'accuse les intellectuels qui sont au courant de tout ça mais ne mettent en place aucun moyen de les prévenir, j'accuse les intellectuels qui me disent "Ne te laisse pas faire Mariam, affrontes-les"...ohh vous savez, j'adorai mais je ne veux pas que mon père ait à payer des frais d'hôpitaux ou ma mère à pleurer mon décès.
 
Que seriez-vous si du jour au lendemain je decidais de m'en aller, d'amener avec moi les milliers d'euros qui permettent à votre économie de sortir la tête de l'eau? Que seriez-vous si du jour au lendemain mes frères et soeurs "Africains" faisaient la même chose et vous tournaient le dos? Que seriez vous si du jour au lendemain les éloges que j'ai une fois entendus sur vous devenaient des avertissements "N'y allez pas. Ils n'en valent pas la peine".

Ne prenez point mes mots pour une insulte, mon but ce n'est pas de vous insulter car si je decidais de vous rendre le quart des mots que vous m'avez jetés à la figure, 24h ne suffiraient point.
 
Prenez-les comme les cris d'une soeur perdue qui ne comprend pas en quoi sa couleur de peau est source de moquerie. Prenez-les comme la rage d'une soeur qui compte les jours qui la séparent de la délivrance, partir et ne plus jamais en entendre parler. Partir et ne plus jamais penser à revenir.

Prenez-les comme les larmes d'une soeur qui se rend compte qu'ils ont réussi à nous séparer. Plus qu'une guerre matérielle, ils ont créé une tumeur intellectuelle, sociale: le racisme, l'ignorance, la haine pour nous diviser.

Prenez mes mots comme ceux de tous ceux qui, comme moi, posent le pied sur le sol de l' " Ifrikiya" la tête pleine de rêves et en repartent le coeur plein de déceptions......."

Mariam Touré

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http://www.bladi.net/violences-racistes-migrants-tanger,40080.html

De nouvelles violences ont éclaté dans le quartier de Boukhalef àTanger, durant lesquelles une cinquantaine de Tangérois armés de machettes et de couteaux, se sont attaqués à des migrants subsahariens. Cinq blessés ont été admis à l’hôpital.

Selon l’activiste espagnole des droits de l’homme Helena Maleno, qui a été interrogée par le journal El Mundo, l’agression des subsahariens s’est déroulée en présence de la police marocaine « sans que celle-ci n’intervienne », ajoutant que la passivité des gendarmes est dû au fait qu’ils avaient accordé 48 heures aux migrants pour quitter le Maroc.

Cette spécialiste de l’immigration aurait également été agressée et insultée de « pute espagnole, chrétienne de merde. Dégage à Tindouf ». Elle a décidé de porter plainte auprès de la police et d’avertir l’Association Marocaine des Droits de l’Homme.

Les incidents auraient éclaté vers 18h vendredi après-midi, quand une cinquantaine de Marocains se sont attaqués d’abord à des femmes subsahariennes venues assister à un festival africain. La rumeur disait que des autobus allaient être affrétés par les organisateurs du festival pour transporter les migrants vers l’Espagne. Les agresseurs se sont attaqués aux bus en sortant de force les femmes et enfants et ont commencé à brûler les poubelles et les conteneurs.

Le quartier de Boukhalef, situé à 10 km au sud de la ville du Détroit, a déjà été le théâtre d’affrontements et de ratonnades anti-migrants en décembre dernier. A l’époque, c’est le décès d’un jeune Camerounais de 16 ans, Cédric, qui avait mis le feu aux poudres. Le migrant s’était jeté du 4e étage à la vue de la police venue le chercher, lui et d’autres subsahariens.

- Par: Bladi.net

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Critiqués, insultés, dénigrés, les migrants subsahariens font ressurgir de nombreux fantasmes. El Watan Week-end fait le point sur les réalités de la migration dans le pays.

D’où viennent les migrants ?

Historiquement, les migrants maliens et les Nigériens sont présents en Algérie, principalement dans les villes du sud du pays. Selon les sociologues, il s’agit d’une immigration de travail qui répondait aux besoins économiques de l’Algérie. Au milieu des années 2000, le consulat du Niger estimait que 20 000 ressortissants étaient installés à Tamanrasset. Malgré l’absence de statistiques publiques, dans le nord du pays, les associations recensent principalement des migrants venus du Cameroun, du Nigeria, du Libéria, de la République démocratique du Congo et de la Côte d’Ivoire.

Le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) estime qu’environ 2000 Syriens ont été enregistrés dans le pays. Ces derniers jours, la présence de Nigériens dans de grandes villes a relancé le débat, mais aucune association ne peut affirmer que le nombre de migrants a augmenté. «Le fait que les migrants du Niger se déplacent dans le nord du pays est assez nouveau», commente Charlotte De Bussy, coordinatrice générale en Algérie pour Médecins du Monde France.

Pourquoi quittent-ils leur pays ?

Les raisons du départ sont multiples et aujourd’hui les flux migratoires sont mixtes. «Certains quittent leur pays parce qu’ils craignent pour leur sécurité. D’autres veulent améliorer leurs conditions de vie et certains «tentent l’aventure», car être migrant est devenu un statut à part entière», explique Giulia Fabbiano, anthropologue et chercheur à l’EHESS à Paris.

Pourquoi viennent-ils en Algérie ?

Pour de nombreuses personnes, l’objectif de départ, qui est principalement d’arriver en Europe, se modifie au fur et à mesure du parcours face aux réalités géopolitiques et économiques. «Aujourd’hui, si vous fuyez la République démocratique du Congo à cause des violences, vous ne pouvez pas aller vous réfugier en Centrafrique, ni au Soudan. La Libye et le Nigeria sont bouleversés par des conflits armés tout comme le nord du Mali et le Niger sont encore secoués par des crises alimentaires», résume Sabrina Amirat, administratrice assistante de protection au HCR. «Depuis la chute de Ben Ali et de El Gueddafi, l’Algérie est le seul couloir du Sahel vers l’Europe.

Le nombre de migrants a encore augmenté après la guerre au Mali. Mais parallèlement, les possibilités d’entrer en Europe se sont réduites. L’Algérie est un couloir qui devient une maison», explique Giulia Fabbiano. Selon une enquête réalisée dans le nord du pays par Médecins du Monde, les migrants restent en moyenne trois ans en Algérie, car le pays est également un grand marché de travail informel. C’est ce que poussent de nombreux migrants à s’installer dans les villes où les opportunités de travail sont importantes. Mais il existe également dans les villes des possibilités de logement pour ceux qui viennent d’arriver.

Les migrants se retrouvent dans les mêmes quartiers. Ils n’y créent pas d’organisation sociale particulière, mais une forme de vie en communauté qui permet de se sentir un peu plus sécurisé. «La solidarité se met en place surtout pour trouver un logement, pour échanger des informations sur les possibilités de travail ou les lieux où se soigner. Pour le reste, chacun se débrouille», explique Giulia Fabbiano.

Ont-ils le droit d’être là ?

L’Algérie a ratifié la Convention de Genève qui stipule que «toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays» ainsi que «devant la persécution, toute personne a le droit de chercher asile et de bénéficier de l’asile en d’autres pays». «Pourtant, il n’existe pas en Algérie de loi d’asile», rappelle Sabrina Amirat du HCR, ce qui complique l’attribution du statut de réfugié, statut qui donne droit à des papiers d’identité. Il n’y a en Algérie que 135 personnes avec le statut de réfugié. Les 2000 Syriens présents bénéficient d’un statut particulier et sont autorisés à rester sur le territoire. Les ressortissants maliens, quels que soient les motifs de leur entrée ont le droit de rester sur le territoire pendant trois mois sur simple présentation de leur passeport et doivent ressortir du pays ensuite. Mais ils sont autorisés à revenir autant qu’ils le souhaitent.

Peut-on bloquer les flux migratoires ?

Farouk Ksentini, responsable de la commission de protection des droits de l’homme (officielle), a déclaré la semaine dernière à nos confrères du Quotidien d’Oran : «L’émigration, soit on l’arrête, soit on l’assume et on l’organise» en évoquant le camp de migrants installés à Boufarik, près de Blida. Est-il possible de fermer la route ? Ces affirmations ont avant tout pour but de coller à une opinion publique méfiante face aux migrants. «Aucun Etat ne peut bloquer les migrations, l’Algérie ne fait pas exception, explique Giulia Fabbiano. En mer Méditerranée, malgré Frontex, il y a des gens qui passent, alors imaginez la difficulté de contrôler le désert algérien !» «Les flux migratoires en provenance d’Afrique ne se calquent pas sur les politiques des pays de transit», ajoute un journaliste installé à Rabat.

Inutile donc de chercher à empêcher les migrants d’entrer en Algérie. «En revanche, mettre en place des accords de circulation bilatéraux permettrait de réduire la précarité, estime Giulia Fabbiano. L’Algérie peut jouer un rôle pionnier entre le nord et le sud et créer sa propre politique migratoire sans être le gendarme de Frontex.»

Doit-on craindre des épidémies ?

Dans une déclaration à l’APS, le vice-président du Croissant-Rouge algérien annonçait le déploiement de trois cliniques mobiles dans le sud du pays «par où transitent des flux considérables de migrants» pour «prémunir le pays de toute maladie provenant de l’autre côté des frontières». «Les migrants installés en Algérie peuvent souffrir de pathologies dues à la précarité de leurs conditions de vie, mais il est rare que ces personnes arrivent déjà malades, car le fait de quitter son pays nécessite d’être en bonne santé, explique Charlotte De Bussy. Généralement, les médecins qui prennent en charge les migrants s’occupent de maux de dos, de maladies hivernales ou de suivis de grossesses».

Quant au sida, la peur de la contamination épidémique relève du fantasme. «Le sida se transmet uniquement par voie sexuelle ou sanguine», rappelle Charlotte De Bussy. En clair, à moins d’avoir des relations sexuelles non protégées avec une personne contaminée, d’échanger une seringue avec cette personne ou de mettre en contact une blessure qui saigne avec le sang de cette personne, vous n’avez aucune chance de contracter le sida. Et même si le taux de prévalence officiel de pays d’Afrique de l’Ouest ou d’Afrique centrale est plus élevé que le taux de prévalence officiel algérien, cela ne signifie pas que tous les ressortissants de ces pays sont malades.

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La migration, à la une dans toute l’Europe

Le 28 mai, la préfecture de Calais en France fait évacuer un camp de 600 migrants évoquant des raisons sanitaires après une épidémie de gale. Le même jour à 6h, plus de 1000 migrants tentent de franchir la triple frontière de grillages de 7 m de haut qui sépare le Maroc de l’enclave espagnole de Melilla. Le 24 mai, 52 migrants étaient secourus au large des côtes de Ceuta, enclave appartenant à l’Espagne, au Maroc. Le 20 mai, 500 personnes à bord de deux barques ont été secourues par la  marine italienne près des côtes de la Sicile en Italie. Le 14 ami, 8 migrants nigériens sont tués par une milice en Libye.

Leila Beratto
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 Encore et toujours des morts !

 

Suite aux derniers décès par noyade le 6 février 2014 de 15 migrants d'origine subsaharienne, alors qu'ils tentaient de rejoindre l'enclave espagnole de Ceuta; le réseau Afrique Survie Migration se joint au communiqué du bureau central de l'AMDH du 14février 2014, du réseau Chabaka et Patera de la vida, et de toutes les ONG et associations de défense et d'accompagnement des étrangers et migrants au Maroc pour dénoncer les énièmes crimes de la guardia civile espagnole en complicité avec les forces auxiliaires marocaines contre les subsahariens. L’hypocrisie du Maroc qui prétend  procéder à la régularisations des migrants subsahariens en situation administrative irrégulière (en impliquant la société civile marocaine)  par la main gauche et en réprimant férocement  d'autres par la main droite- est la preuve que le Maroc continue à se servir des  migrants  pour  consolider   sa politique de voisinage avec l'Europe.

Human Rights Watch, organisation non gouvernementale internationale qui défend   les droits humains  notait dans  son dernier  rapport,  que des  atteintes à l'intégrité physique concernant  des migrants subsahariens au Maroc- se poursuivent autant  que  dans les années antérieures. Il est important de signaler que,  l’opération de régularisation annoncée  par le Maroc,  s’inscrit  dans une logique  de communication visant à améliorer son image et à duper ceux qui se laissent  prendre à son jeu-  plus qu’une volonté réelle  de changement de sa politique de répression-oppression  envers les subsahariens cibles principales de mauvais traitements.

  Il n’est donc pas surprenant de constater que la  centrale syndicale ODT Immigrée montée de toutes pièces, mais très bien médiatisée, s’inscrive dans une logique de distraction des consciences en niant le rapport de humans rights Watch.  Les assassinats  successifs de subsahariens perpétrés   ces derniers mois  à Tanger, à Rabat,  viennent  confirmer le rapport de Human Rights Watch. Le Réseau Afrique Survie Migrations manifeste sa profonde indignation et en appelle à toutes les  consciences militantes soucieuses  de contribuer à la  sensibilisation visant  à  lutter contre cette spirale de  violence qui transforment  la mer Méditerranée et le Maghreb en cimetière émérite des ressortissants d'Afrique noire.

 

 

Pour Afrique Survie Migration // France

Edogue Jean Louis

Fabien Didier YENE

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Comme toujours, à la suite de Moussa Seck le sénégalais, Ismael Faye, le Sénégalais, Toussaint le Congolais, tous, assassinés dans les mêmes circonstances, voici le corps sans vie du jeune Cédric de nationalité camerounaise, poussé hier du 4ème étage d'un immeuble à Tanger (Maroc), par les forces auxiliaires marocaines lors d'une rafle: La suite de l'affaire c'est que ces compatriotes seront arrêtés et refoulés...dans les prochaines heures.....Pendant que nous plébiscitons sur le plan international l'image du Maroc qui va régulariser les subsahariens. Je me demande ce que font les représentations diplomatiques des pays subsahariens dans ces pays où parler du racisme est un tabou mais pour tant les actes sont là et les noirs subsahariens se font lyncher sans un moindre regret.

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D’Afrique noire, la route a été longue, mais l’Europe est enfin à 
portée de vue. Reste l’ultime étape : gravir les trois clôtures de 
l’enclave espagnole sous les feux des gendarmes marocains et de la Guardia 
Civil.


PAR FRANÇOIS MUSSEAU 

Le soir venu, vers 19 heures, lorsque les ratissages de la police marocaine 
ont cessé, Dream All Good reprend des forces. Il s’anime et partage avec 
ses compagnons d’infortune sa gouaille et son sens du rythme. Dream All 
Good, c’est le nom d’artiste que s’est donné le Camerounais Jacky 
(1), une armoire à glace de 22 ans à la voix de ténor. Sous la lumière 
diffuse d’une demi-lune, au milieu de l’épaisse forêt de pins 
maritimes, il improvise un rap relatant son sort précaire, son long voyage 
commencé à Douala en 2009, les mensonges adressés de temps en temps à sa 
mère au téléphone ( «Tout va bien, maman, je vais bientôt commencer à 
travailler» ), les tabassages des paramilitaires marocains, et puis le 
froid de la nuit, la faim, les courses éperdues pour fuir les coups, 
l’épuisante existence de bête traquée. 

Bouillie de farine, sardines et miches de pain 

Une soirée de plus et toujours le même rituel : Dream All Good et une 
dizaine de compatriotes, assis sur des rochers devant une popote 
rudimentaire - de la farine en bouillie, des sardines et des miches de pain 
-, tournent le regard vers leur objectif, leur rêve, la cible ultime de 
leur interminable odyssée. Du haut d’un promontoire pierreux, ils 
contemplent les mille feux de Melilla, ce confetti espagnol posé sur le 
littoral nord-est du Maroc, seule frontière terrestre, avec Ceuta, 
séparant l’Afrique et l’Union européenne. 

D’où ils se trouvent, on perçoit avec netteté les projecteurs de 
l’aéroport, les éclairages du boulevard périphérique et tous les 
points scintillants de la ville ; à côté, vers l’est, les lumières de 
Beni-Enzar (la bourgade marocaine frontalière) s’apparentent, en 
comparaison, à des lanternes ou des bougies. 

Les regards des jeunes Camerounais sont bien sûr fixés sur Melilla, 
happés, absorbés, comme ceux d’enfants devant un sapin de Noël. 
Certains se sont réfugiés dans le silence, perdus dans une rêveuse 
contemplation ; d’autres s’épanchent et libèrent leurs sentiments, tel 
Peter qui s’exclame : «Melilla-la-bella, Melilla Babylone, comme je te 
veux !» 

Survêtement gris à capuche et jean élimé, Dream All Good parle, lui, à 
profusion, pris d’une soif de mots inextinguible. Ses compagnons 
l’écoutent religieusement, comme s’il leur prêtait voix de manière 
fidèle et juste : «Il faut nous comprendre. Tout en bas, c’est 
l’Espagne, et puis l’Europe. Nous, cela fait deux, trois, voire cinq ans 
qu’on a quitté nos familles et le Cameroun. On a vu défiler les pays et 
les commissariats de police, on s’est fait tabasser, on nous a 
détroussés, puis largués dans le désert. On a dû mendier et vivre avec 
rien ; et puis, aujourd’hui, l’Espagne est à portée de regard. Vous 
vous imaginez ?» 

L’œil est luisant, le verbe solennel, comme s’il anticipait une 
question : «Alors revenir ? Jamais ça. Il ne reste qu’une dernière 
étape, après une si longue route. C’est comme lorsqu’en bâtissant une 
maison, il ne reste qu’à poser le toit et qu’on te demande d’accepter 
que tout l’édifice s’écroule. Notre destin, il est là, devant, 
lumineux, il n’est pas derrière nous, dans notre dos, tout obscur.» 

Reste que, de tout leur parcours d’émigration, la dernière étape est 
certainement la plus âpre, la plus douloureuse, la plus périlleuse. Elle 
commence précisément sur ces hauteurs pentues du mont Gourougou, où 300 
à 400 Africains (Guinéens, Camerounais, Ivoiriens, Maliens, Sénégalais, 
Nigériens…) vivotent comme ils le peuvent, dans cette zone pierreuse 
couverte de denses pinèdes. Ils n’ont qu’une idée fixe : le moment 
propice, se laisser glisser vers la frontière de Melilla, la franchir 
clandestinement et, une fois en territoire espagnol, rejoindre le centre de 
séjour temporaire pour les immigrés (Ceti) d’où, un jour, on sera 
forcément transporté vers la péninsule, puis laissé en liberté. 
Autrement dit, un passeport pour l’eldorado européen en poche. Avant de 
réaliser le saut improbable de la frontière, la première gageure est de 
survivre dans le mont Gourougou. 

«Des rafles où ils se déploient comme des poulpes» 

Longtemps, les Subsahariens y ont été tolérés par les autorités 
marocaines - bien que fustigés comme «illégaux» - et les organisations 
humanitaires étaient autorisées à les aider. Mais, depuis l’an dernier, 
Rabat a serré la vis en déclarant ces migrants «indésirables» : en 
février, la tente de MSF (Médecins sans frontières) plantée sur un 
promontoire, a été démontée pour être remplacée par une unité mobile 
des Forces auxiliaires, avec camions, projecteurs et hommes bien 
entraînés. Leur mission : «ratisser» l’endroit pour faire du chiffre, 
interpeller le plus possible de clandestins. «Ces policiers sont jeunes, 
agiles, très sportifs, et aussi incultes, très violents, les pires», 
enrage Adil Akid, membre du Mouvement des droits humains (MDH), qui tente de 
prêter main-forte aux Africains, «désormais livrés à eux-mêmes». 

Chaque jour, les Subsahariens réfugiés sur les hauteurs du Gourougou 
doivent faire face à deux rafles des «Ali», leur terme pour désigner les 
Forces auxiliaires marocaines. La première, entre l’aube et midi, la 
seconde entre 14 et 17 heures, lorsque la voix du muezzin de Beni-Enzar 
retentit. A écouter le récit épouvanté de Samuel, un Camerounais de 27 
ans, informaticien et cultivé, les traques font penser aux Chasses du comte 
Zaroff, la nouvelle de Richard Connell, adaptée en 1932 (2), où le gibier 
est humain. «Ils se déploient de partout, comme des poulpes, impossible de 
savoir d’où ils vont surgir, et ils courent très vite. C’est pourquoi 
on dort tous chaussés, l’anorak enfilé, sur le qui-vive, prêts à 
détaler. Comme des animaux.» 

Essaimés en petits groupes pour passer la nuit dans la forêt, à même le 
sol, les Africains se reposent donc à peine, la peur au ventre, se sachant 
être des proies. «Boumla» (danger !), hurle le premier qui détecte 
l’arrivée des Ali au moindre signe d’approche. C’est alors une 
débandade effrénée vers un refuge naturel, une anfractuosité rocheuse, 
une cachette dans un ravin. «Si on a la chance d’en avoir trouvé, il 
faut y rester des heures sans bouger, dans l’espoir de ne pas être 
découvert, poursuit Samuel. Si on est pris, c’est terrible. On se fait 
rosser à coups de matraque et de gourdin, surtout aux genoux et à la 
tête. Les Ali nous prennent tout : l’argent, les portables, les 
chaussures et nous embarquent dans des fourgonnettes.» 

Direction Oujda, puis un no man’s land près de la frontière avec 
l’Algérie. De là, la plupart regagnent Maghnia, côté algérien, où 
l’on peut grignoter un peu d’argent comme maçon ou ouvrier agricole. 
«Là-bas, la police est plus humaine, mais elle nous bloque l’accès vers 
Alger, alors, pas de choix, il faut revenir au Maroc, puis vers Gourougou 
pour retenter Melilla.» Un chemin de Sisyphe, que Samuel a déjà parcouru 
à trois reprises, à chaque fois caché dans un train de marchandises, 
menacé d’être repris par les gendarmes marocains. D’autres circulent 
la nuit dans un taxi pirate pour 300 dirhams (30 euros) ; les plus pauvres 
doivent opter pour des marches nocturnes pendant quatre à cinq jours. De 
ces marches, les Maliens Omar et Boubacar Sidibé, 23 et 25 ans, 
inséparables frères, en ont leurs baskets tout usées : déjà deux 
voyages éreintants en cinq mois. Ils se fichent des allers et retours, 
«Melilla vaut tous les sacrifices». L’obsession est de franchir la valla 
, le triple grillage qui enserre la ville espagnole sur 11,5 kilomètres et 
tient lieu de frontière avec l’Europe. «Et la meilleure façon d’y 
parvenir, dit Omar, c’est de grimper massivement, comme une armée.» 

Le 17 septembre, Omar et Boubacar faisaient partie d’un «bataillon» de 
300 Africains escaladant la valla à corps perdu, pieds et mains nus pour 
mieux s’agripper. D’abord six mètres de hauteur, puis quatre mètres, 
enfin de nouveau six mètres, chaque grillage étant séparé de l’autre 
par un couloir d’un mètre de large. Une sorte de triple saut, qu’il 
faut réaliser en un temps record car, pendant l’escalade, on risque de 
recevoir par-derrière les pierres des gendarmes marocains et, par-devant, 
les balles en caoutchouc des gardes civils espagnols. «On a passé le 
premier grillage, mais d’autres nous sont tombés dessus, poursuit Omar. 
On nous a renvoyés côté marocain, les gendarmes se sont salement 
défoulés sur nous.» Il montre des cicatrices sur son buste et un bras 
cassé, ce bras qu’on replie sous les coups pour se protéger la face. 

Ce jour-là, vingt-trois Subsahariens ont été grièvement blessés - dont 
six ont perdu un œil -, transférés et soignés à l’hôpital de Nador 
grâce à l’archevêché de cette ville marocaine située à environ 50 km 
de là. Sur les 300 «assaillants», une centaine a pu fouler le sol 
espagnol, et galoper vers le Ceti, en jouant au chat et à la souris avec 
les gardes civils et les ARS, des forces anti-émeutes spécialement 
envoyées de Madrid. 

«Ils frappent, mordent et hurlent, ils n’ont rien à perdre» 

Le surlendemain, le 19 septembre, nouvelle escalade massive en provenance du 
Gourougou : 200 retentent leur chance (dont les frères Sidibé et Samuel), 
une dizaine seulement passe entre les mailles du filet. Affolée, la presse 
de Melilla titre : «Assauts de Subsahariens», «Avalanche d’Africains», 
«Agression massive». Filmées par les caméras de surveillance, les 
spectaculaires images feront le tour du monde via YouTube (3). Et ce, à 
l’initiative de la Garde civile (c’est-à-dire du ministère de 
l’Intérieur) qui, en diffusant cette vidéo, semble dire au reste de 
l’Europe : «Regardez, nous sommes envahis par cette horde de sauvages, 
aidez-nous !» «Pas du tout, corrige le sous-lieutenant Juan Antonio 
Rivera, nous avons seulement voulu montrer la réalité, la cruelle 
réalité.» 

Au volant d’un tout-terrain qui nous fait visiter le tracé sinueux d’un 
bout à l’autre de la valla, ce responsable de la Garde civile (600 hommes 
à Melilla, et autant de policiers nationaux) tient à dire ceci : en 
tentant de franchir ce triple grillage de vertige, les Subsahariens jouent 
à quitte ou double et sont de plus en plus agressifs. «Nous aussi, nous 
avons des blessés, il faut souvent se battre avec eux au corps à corps, 
ils mordent, hurlent, frappent, n’ayant rien à perdre.» Le 
sous-lieutenant assure que les détenus sont «bien traités», et aussitôt 
rendus au Maroc. Opinion niée en bloc par les humanitaires et tous les 
Africains de Gourougou pour qui les gardes civils sont ces temps-ci aussi 
brutaux que leurs alter ego marocains. 

Au cœur de Melilla, dans la Comandancia (l’immense QG en béton de la 
Garde civile), Juan Antonio Rivera décrit avec fierté la salle de 
contrôle, où onze écrans permettent de visualiser les images captées 
nuit et jour par la centaine de caméras placées le long de la valla. Dans 
le jargon local, cela s’appelle le système intégral 
d’imperméabilisation frontalière, le SIPF. Un objectif, plus qu’une 
réalité : selon la Garde civile, 1 700 Africains ont pu franchir le triple 
grillage en 2012, et au moins 3 100 cette année. Les tentatives n’ont pas 
de raison de s’arrêter : d’après le préfet de Melilla, Abdelmalik 
al-Barkani, il y aurait - outre les 400 Africains du Gourougou - entre 1 500 
et 2 000 Subsahariens et Maghrébins autour de Nador, dans les camps de 
Silwan, Afra ou Marjane. Tous candidats pour le «grand saut» vers 
l’Europe. 

En file indienne dans le viseur des caméras thermiques 

Le phénomène dure depuis une dizaine d’années, avec plusieurs assauts 
massifs en 2005 et 2006. Depuis lors, le grillage a été surélevé de deux 
mètres et renforcé de deux épaisseurs par les Espagnols. Sans succès : 
la frontière demeure poreuse. Rivera : «Preuve que ces gens désespérés 
se moquent de la crise. Le goutte-à-goutte n’a jamais cessé : si les 
assauts massifs sont peu fréquents, des petits groupes de quatre ou cinq 
tentent leur chance chaque semaine.» Et ce serait bien pire, ajoute-t-il, 
si la gendarmerie marocaine n’agissait pas avec autant de fermeté contre 
les «illégaux». Ce serait bien pire, aussi, si la Garde civile ne 
disposait pas de caméras thermiques, qui permettent, la nuit, de voir 
arriver de loin les Africains descendant en file indienne du mont Gourougou. 
Dans la salle de contrôle, un agent passe une vidéo en noir et blanc ayant 
permis d’avorter un récent assaut massif sur la frontière. Il lâche, 
entre rire et fascination : «Cela me fait penser aux migrations de gnous 
dans les plaines de Serengeti, en Tanzanie.» Un autre agent : «Moi, ça 
m’évoque un film de zombies. Quand je pense que ce sont des humains, 
c’est horrible d’en arriver là. Quand ils courent, on les dirait 
possédés par le démon !» 

Fichée dans le littoral nord de l’Afrique sur 12,3 modestes km2, 
l’enclave de Melilla et ses quelque 80 000 habitants est une survivance 
coloniale, un coin d’Espagne anachronique qui, dans la pratique, est un 
formidable aimant de richesse et de prospérité. D’un côté à l’autre 
de la frontière, la différence de niveau de vie est de 1 à 13 - une 
disparité deux fois supérieure qu’entre les Etats-Unis et le Mexique. 
Ici, des attelages d’ânes et des ruraux tirant le diable par la queue ; 
là-bas, des immeubles modernes et le confort européen. Chaque jour, au 
poste de Beni-Enzar, on compte entre 30 000 et 35 000 entrées du côté 
marocain (et 7 000 véhicules), pour l’essentiel de la contrebande. 

A la nage, en barque, sous un camion… 

A cette pression humaine, il faut ajouter les tentatives de passage 
clandestin de Subsahariens, d’Algériens, plus récemment de Syriens. «La 
prospère Melilla, si petite face à une pauvreté si vaste, c’est un 
goulot d’étranglement, résume José Palazon, de l’ONG Prodein. Les 
vagues de misère y déferlent avec d’autant plus de force.» Et tous les 
moyens sont bons pour mettre le pied dans la Babylone européenne. Avec de 
faux documents (environ 2 000 euros), à la nage (très difficile, vu la 
surveillance maritime), en Zodiac (entre 1 500 et 2 000 euros), en barque 
(avec des femmes enceintes ou des enfants en bas âge, non-expulsables), 
sous un camion ou coincé contre la carrosserie d’une voiture (entre 2 500 
et 3 500 euros). «Ceux qui tentent l’escalade du grillage depuis le 
Gourougou sont sans le sou, précise Adil Akid. C’est le seul moyen 
gratuit. Et le plus désespéré.» 

Le 17 septembre, avec une centaine d’autres, le Malien Daniel, 23 ans, a 
poussé le cri de victoire de rigueur : «Bouza !» Après l’escalade de 
la valla, cette boule de muscles est parvenue aux portes du «City», comme 
l’appellent les Africains. Au centre de séjour temporaire des immigrants, 
la partie est gagnée. Ensuite, ce n’est plus qu’une question de temps. 
Une drôle de petite ville à l’extrémité de Melilla - accolée à un 
terrain vague et à un stupéfiant terrain de golf - où s’entassent 893 
migrants pour une capacité de 480 places. On y distribue à chacun trois 
repas par jour, des sandales, du savon, une serviette et une couverture. 
«J’arrive pas encore à réaliser, venir de Gourougou, et aujourd’hui, 
ce palace !» 

Daniel se souvient nettement du 10 janvier 2010, lorsqu’il a quitté 
Bamako, prié Allah et embrassé ses quatres frères et sœurs. Puis Kidal, 
la route du désert, Adaral et Maghnia en Algérie, pour finir à Melilla. 
«C’est un exploit d’avoir atterri ici, je le jure.» Maillot du FC 
Barcelone, cheveux ras, il tue ses après-midi sur ce lit de rivière 
asséchée qui jouxte le Ceti, encombré de détritus. A ses côtés, une 
dizaine d’autres Maliens, envahis aussi par l’ennui et une inquiétude 
sourde : «On ne sait pas combien de temps on va rester ici, c’est dur, 
craint Salif, 24 ans. Je suis jeune, je veux fonder un foyer, et je perds 
mon énergie.» 

Le séjour au Ceti s’apparente à une sorte de limbes : on y perd la 
notion du temps. Certains y restent trois mois, d’autres trois ans. On 
palabre, on erre dans Melilla, regardés de travers par les locaux, et on 
contacte la famille restée au pays. Chaque semaine, les autorités 
espagnoles transfèrent entre 30 et 40 personnes vers la péninsule. 
«Nous-mêmes ne connaissons pas bien les critères de sélection, confie 
Carlos Montero, le président du Ceti, qui dépend du ministère des 
Affaires sociales. Notre difficulté, c’est de gérer cette angoisse. Et 
faire face à leur incroyable méfiance : leur périple a été une série 
de souffrances et de claques, ils ne croient plus en personne. Mais une 
chose est sûre, ce sont tous des athlètes, physiquement et mentalement.» 

Curieusement, les Africains qui ont pu escalader le triple grillage ne se 
souviennent plus des longs mois passés sur les hauteurs du Gourougou. Ou 
bien ne veulent plus en parler. Une sorte d’amnésie les a touchés. 
«C’est un authentique enfer, là-bas, ils veulent oublier cet endroit ! 
s’exclame cette militante canadienne, qui les a longtemps secourus. J’en 
ai vu qui chialaient rien qu’à l’idée d’y retourner. Ils n’ont pas 
tous des âmes de guerriers. Beaucoup sont des diplômés, horrifiés par la 
violence policière, pris au piège dans cette souricière. On n’en parle 
peu, mais j’en connais qui sont repartis chez eux, malgré tout le 
déshonneur que cela suppose, malgré le fait qu’il faut revenir à la 
case départ, glaner un peu d’argent, payer des passeurs, retraverser le 
désert, risquer de nouveau sa peau.» 

Toilette à la source 

Retour au Gourougou. Cette nuit-là, les deux frères Sidibé sont allés 
acheter des vivres au village de Beni-Enzar, du pain et des sardines. Ainsi 
que de la lessive pour leur toilette mensuelle à la source, tout là-haut. 
Omar : «On est traités comme des pestiférés par les habitants.» 
Interdit d’entrer dans une cafétéria ou un salon de coiffure ; plus 
aisé dans un cyber-café, «où les gendarmes peuvent nous prendre. Mais, 
bon, faut bien risquer pour prendre des nouvelles de la famille et savoir 
comment va le monde». Lui et Boubacar n’en perdent pas le sourire pour 
autant. Ce soir, il y a réunion avec les «chefs» pour décider d’un 
assaut massif sur la valla. Les chefs, c’est-à-dire les plus 
expérimentés, ceux qui connaissent les bons itinéraires, savent estimer 
les périls et les opportunités. 

Vers minuit, lorsque l’hélico de la Garde civile ne perturbe plus le 
silence de la nuit, un conseil improvisé a donc lieu. Des dizaines 
d’Africains sont rassemblés, intensément à l’écoute. Parmi eux, les 
frères Sidibé, Samuel, Dream all Good et ses copains camerounais. Tout 
comme le Malien Sékou Touré, un chef, trois ans de séjour dans la forêt 
du Gourougou et seulement deux vraies tentatives - avortées - sur le 
grillage. «Je suis descendu vers Melilla des dizaines de fois, mais le plus 
souvent c’est trop dangereux. Trop de policiers. Il faut se raviser.» 
Bien avant l’aube, vers 4 heures du matin, ils sont environ deux cents à 
tenter une approche. Ils rebrousseront chemin. Un autre jour, autant de 
jours qu’il le faudra, ils réessaieront… 

(1) Les noms des Subsahariens ont été modifiés à leur demande. (2) 
Adapté au cinéma en 1932 par les Américains Schoedsack et Pichel. (3) 
www.youtube.com/watch?v=MjYW3bdi0Fw

Fabien Didier YENE

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Pourquoi il ne faut pas demander l’asile politique en France en 2013

par Ahcfky


J’ai travaillé 2 ans en tant qu’officier de protection. J’avais 25 ans et je décidais du destin des demandeurs d’asile de pays où je n’avais jamais mis les pieds : Sri Lanka, Tibet, Chine, Mongolie, Pakistan, Inde, Arménie, Azerbaïdjan, Géorgie, Afghanistan…

La maigre documentation mise à disposition par l'Office ne me suffisait pas pour me rendre compte de toute la complexité, de la magie, du ciel tourmenté de chaque pays. Comment imaginer ces contrées exotiques lointaines devant son écran d’ordinateur affichant honteusement une page de recherche "google" ? L’Office ne s’en souciait guère. On avait tous un diplôme universitaire, écrit une thèse sur tel ou tel pays, effectué des stages à l’étranger, parfois même un conjoint étranger. Voilà sur quoi était fondée notre légitimité. Nous étions de jeunes diplômés et nous devions être des « officiers », de bons petits soldats…

J’avais face à moi des demandeurs d’asile, des hommes et des femmes qui avaient traversé la vie et vécu l’exil de leur pays pour des raisons politiques ou économiques. L’Office voulait que je les trie. Ceux qui venaient en France pour le premier motif pouvaient prétendre au statut de réfugié (carte de séjour de 10 ans) ou à la protection subsidiaire (carte de séjour d’1 an renouvelable). Ceux qui étaient des migrants économiques devaient être déboutés. Je devais, après sélection de leur dossier écrit, les interroger au cours d’un entretien confidentiel.

Je ne disposais que de 2 heures pour découvrir la « vérité ». Tel un médecin face à son patient, il fallait diagnostiquer la maladie : imaginaire ou réelle ? Motif du départ du pays : politique ou économique ? La scène pouvait paraître ridicule : une jeune fille, qui n’avait pour CV que son diplôme fraichement décroché, tapant sur son clavier les réponses d’un homme âgé au sourire usé. Feriez-vous confiance à une étudiante de première année de médecine pour vous dépister un cancer ? Le tic-tac de l’horloge indiquait le compte à rebours : il vous reste 50 minutes pour me prouver que vous êtes malade et que je peux vous sauver.

Selon leur niveau de français, les interprètes traduisaient plus ou moins fidèlement mes questions. J’étais tiraillée de mille doutes. Comment instaurer un dialogue de confiance par l’intermédiaire d’un tiers ? Comment juger de la spontanéité des réponses avec une traduction non simultanée ? Plus pragmatiquement, comment une question aussi courte en français pouvait être aussi longue en tamoul ? Ma perplexité n’avait cessé de grandir depuis  le jour où j’avais surpris l’interprète tibétaine en flagrant délit. Elle soufflait aux demandeurs d'asile interrogés les bonnes réponses lorsqu’elle traduisait. Comment lui en vouloir, quand pour vérifier la nationalité des Tibétains, l’Office me demandait de leur faire dire en chinois quelques mots comme « école » ou « livret de famille » ?

Lorsque je remontais dans mon bureau, je travaillais sur le document informatique. J’étais seule face à mon écran d'ordinateur. Personne n’avait relu ou signé de procès-verbal. Le demandeur d’asile avait effectué une déposition de son récit, sans avoir vérifié son contenu.

Je devais donc proposer une décision positive ou négative, qui changerait définitivement le destin du demandeur d’asile. L’Office ne me donnait pas le temps de la réflexion ou de la concertation avec mes collègues. On m’avait engagée en CDD pour « faire du chiffre ». Cette fois-ci, le tic-tac de l’horloge s’appliquait à moi en m’indiquant le compte à rebours : il me restait 60 minutes pour décider du sort du demandeur d’asile. Mes collègues m’assuraient qu’avec l’expérience, j’acquerrais un don indispensable à notre métier : l’intime conviction. Ce sentiment indescriptible ressenti lorsqu’un demandeur d’asile ment.

Ce compte à rebours était devenu une obsession. Il fallait toujours faire plus de chiffre. L'instruction d'une demande d'asile, d'une moyenne de 18 mois, était trop longue. L’Office ne prenait plus le temps de convoquer les demandeurs d’asile pour les entendre. On les déboutait sans entretien. Le tri était devenu rude. Etrangement, l’Office s’en remettait totalement à mon jugement éclairé pour les rejets. Je n’ai jamais été convoquée pour discuter du cas d’un patient que j’avais étiqueté « malade imaginaire». Jamais.

Les demandeurs d'asile n'avaient plus le droit à l'erreur lorsqu'ils remplissaient leur livret administratif. Si leur récit écrit était constitué de quelques brides décousues, je devais rejeter leur dossier pour "propos sommaires et peu détaillés". Si leur récit relatait une énième rixe entre opposants politiques, je devais les débouter pour "propos stéréotypés et impersonnels". Je devenais une machine à rejet et je parcourais inlassablement le dictionnaire des synonymes à la recherche de termes négatifs pour motiver le refus : insuffisamment explicite, incohérent, arguments sans grande conviction... J'oubliais que ces mots arriveraient par courrier à une personne qui les lirait les larmes aux yeux.

Selon les pays, l’octroi du statut de réfugié était plus ou moins accessible. Les Tibétains ? Niveau de difficulté 1/10. Ils articulaient quelques mots en chinois et plaçaient des noms de ville sur la carte : réfugié politique. Une personne âgée tamoule de sexe féminin ? Niveau de difficulté : 2/10. Entre collègues, on appelait cela "une vieille isolée en cas de retour au pays." Des jeunes Tamouls ? Niveau de difficulté : 5/10. Le contexte de conflit ethnique était délicat. L'Office avançait prudemment. Les Arméniens ? Niveau de difficulté : 10/10. L'Office avait récemment classé l'Arménie en tant que pays sûr. Les Bangladais ? Niveau  de difficulté 100/10. Les accords devaient être approuvés par le chef et par le grand chef. Les demandeurs d'asile n'étaient pas égaux entre eux. Leur parole ne se valait pas.

L'Office était reconnaissant envers ses bons petits soldats. Ceux qui atteignaient leur chiffre étaient gratifiés d’une prime ou d’un nouveau CDD. Les nouveaux arrivés en tremblaient. C'est à ce moment que j'ai postulé pour être mutée à l'antenne de Basse Terre, en Guadeloupe. Je changeais de continent, loin du grand froid de Val de Fontenay, pleine d'espoir.

Les demandeurs d'asile haïtiens m'ont tourmenté l'esprit. Le terrible tremblement de terre avait eu lieu quelques mois plus tôt. Dans les cases correspondant à leur état civil, des écritures enfantines traçaient le mot "décédé" derrière : père, mère, fratrie, conjoint, enfants. Le mot "décédé" était répété autant de fois qu'il y avait eu de proches morts. Ils me déclaraient qu'ils ne voulaient pas repartir en "Haïti chérie", car ils y étaient devenus orphelins. La mer turquoise brillait dans le reflet de la fenêtre et j'avais froid.

Ils invoquaient le tremblement de terre et je leur répondais que leur demande d'asile ne correspondait pas au champ de la Convention de Genève. Ils ne mentaient pas. Ils n'essayaient pas d'échapper à mes questions. Ils n'avaient appris aucun texte par cœur. Ils étaient désespérément honnêtes, comme s'ils s'attendaient humblement à être récompensés par le Ciel. Or, en disant la vérité, leur dossier serait vite rejeté, ils auraient peu de chance en cas d’appel devant la Cour Nationale du Droit d'Asile et leur carte de séjour provisoire ne serait pas renouvelée. Ils deviendraient alors expulsables. Comprenaient-ils cela ?

Je me rendis compte que je voulais qu'ils me racontent des histoires, entrant correctement dans des critères juridiques. Moi qui, quelques mois auparavant, suppliais les Bangladais de m'épargner leurs récits politiques achetés à la hâte dans une ruelle de Paris. J'avais la vérité, la mort de leurs proches, le traumatisme lié à ces lieux où chaque pierre leur rappelait le visage d'un être aimé. Et pourtant, ils continuaient d'appeler leur pays "Haïti chérie".

Puis, mon esprit a plié sous le poids des visages des fantômes. L'Office ne m'avait pas préparée à cela. Rien n’avait été prévu pour les cauchemars des bons petits soldats. Haïti était une terre ensorcelée qui me fascinait jusque dans mes nuits. Je revoyais ce père caresser pudiquement les photos de ses enfants décédés. Je m'inquiétais pour cette mère qui vivait seule dans un container près du port. Je repensais à cette jeune fille terrorisée par des sorts vaudous, qui avaient sauté la mer pour la poursuivre jusqu'en Guadeloupe. Comment leur dire que leurs souffrances ne leur permettraient jamais d'obtenir la protection de la France ? Que le vaudou et autres récits magiques n'étaient pas considérés comme des persécutions ? Imaginaire ou réelle, leur maladie était bien là. Cette fois-ci, j'étais impuissante et mon "intime conviction" ne me servait plus à rien.

L’asile politique n’était qu’une roulette russe. Je démissionnais.

Sources Terra:
Jean Pierre Alau
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ENCORE DES ACTES DE RACISME AU MAGHREB

Encore une nouvelle victime parmi des centaines, voir milliers d'autres subsahariens au Maroc, vient être attaqué, agressé sauvagement. Les meurtres orchestrés ces derniers temps sur les noirs communément appelés Azi... nègres séjournant sur le territoire Maghrébin.. en particulier celui du Maroc.. Ceci est devenu catholique dans cette zone du continent, avec des actes purement racistes. Il ne passe plus 1 semaine sans toutefois qu'un subsahariens ne se fasse agressé sauvagement. D'aucun succombent à ces agressions et coups de poignards. Tout ceci sous l'indifférence totale des autorités marocaines et aussi des missions diplomatiques des pays émetteurs de ces subsahariens.

Dimanche dernier, aux environs de 20h38mn, alors que la victime revenait d'un voyage de Tunisie, le jeune-homme se rendaient alors à l'une des boutique la plus proche de son appartement pour s’acheter de quoi manger, à 20 mètres de son immeuble, il tomba entre les mains de deux marocains qui se chargèrent de le poignarder à coups de couteaux en y rajoutant des coups de points. Affaire a suivre

Fabien Didier YENE

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  • Yassin Temlali
  • samedi 21 septembre 2013 10:16
L’image du migrant subsaharien telle qu’elle se dégage de l’étude d’une quarantaine  d’articles de la presse quotidienne algérienne est marquée par une violente xénophobie. Celui-ci est représenté, la plupart du temps, sous les traits d’un « illégal », qui constitue une menace multiforme pour la sécurité et la santé publiques. C’est « Un faussaire », « un faux-monnayeur », « un trafiquant de drogue », un « escroc », un « proxénète »… Les informations concernant l’immigration subsaharienne proviennent pour l’essentiel de sources officielles*.
 
L’Algérie est aujourd’hui considérée comme un important pays de transit pour les migrants subsahariens en route pour l’Europe. Son aisance financière relative fait aussi d’elle un pôle d’attraction pour une autre catégorie de migrants, qui s’installent principalement dans les villes du Sud, attirés par les chantiers du Programme spécial de développement destiné à cette région[1].
Le développement de ces migrations préoccupe les autorités algériennes[2]. Les dispositifs sécuritaires ont été renforcés. Un nouvel instrument législatif, la loi 08-11 du 25 juin 2008, a été adopté. Ce texte a aggravé les sanctions pénales des délits de « séjour illégal » et d’« entrée illégale » sur le territoire national et a donné au ministre de l’Intérieur, ainsi qu’aux walis (préfets), des pouvoirs étendus en matière de gestion des flux migratoires.
Le traitement que réservent les médias algériens aux migrations subsahariennes vers l’Algérie nous a interpellés par l’impression qu’il dégage d’une véritable unanimité nationale sur leurs présumés dangers, entre le gouvernement, les journalistes et la population. Il nous a également interpellés par ses dérogations à des règles élémentaires du journalisme (vérification des informations, précision des sources...) et sa contradiction avec certains discours tenus dans les médias sur l’Afrique et souvent teintés de « tiers-mondisme »[3].
Nous tenterons dans ce travail de saisir les lignes dominantes du traitement médiatique de ces migrations, en examinant 44 articles en arabe et en français, publiés entre le 2 mars 2008 et le 31 octobre 2009[4] dans quatre quotidiens privés. Notre objet n’étant pas une analyse discursive circonstanciée, nous avons estimé pertinent de travailler sur un corpus aussi exhaustif.
Le choix de la presse écrite nous a été dicté par l’accessibilité de ses archives. L’accès aux archives des chaînes de radio et de télévision (toutes publiques) n’est pas aisé, outre que ces médias expriment le point de vue gouvernemental et nul autre point de vue. Nous avons sélectionné les 44 articles dans la presse quotidienne car son lectorat est plus important que celui des publications à périodicité différente (hebdomadaires, etc.)[5]. Nous les avons sélectionnés dans des quotidiens privés, les tirages de ces journaux étant, de loin, plus importants que ceux des quotidiens publics, très modestes[6] comme, du reste, leur crédibilité.
Ces quatre quotidiens sont : « El Chourouk », « El Khabar », « El Watan » et « L’Expression ». Les tirages des deux premiers, arabophones, atteignent quelque 1.250.000 lecteurs. « El Watan » (150.000 exemplaires/jour) n’est pas le premier quotidien francophone, une position occupée par « Le Quotidien d’Oran » (165.000 ex./jour)[7], mais à la différence de celui-ci, il n’est pas marqué régionalement, ni par son nom ni par sa distribution[8]. Le choix de « L’Expression » a été motivé, quant à lui, par deux raisons : la première est qu’il est un des plus importants « seconds grands tirages » francophones ; la seconde est que ses archives sont parmi les plus facilement accessibles de la presse algérienne.
 
« Des migrations strictement illégales »
 
Dans les articles étudiés, les migrations subsahariennes en Algérie sont présentées comme des migrations essentiellement irrégulières. Il n’y est nulle mention des accords régissant la circulation des personnes entre l’Etat algérien et les Etats subsahariens frontaliers. Le séjour des ressortissants du Mali en Algérie, par exemple, est régi par des accords les dispensant des formalités de visa[9]. Le rappel d’une telle vérité n’est pas inutile : il permettrait d’expliquer aux lecteurs que les immigrants irréguliers maliens sont entrés légalement sur le territoire algérien et que des ressortissants d’autres Etats subsahariens, pour ne pas avoir à demander un visa algérien, se procurent des faux passeports maliens.
La méconnaissance de ces accords peut être à l’origine de fausses informations, dont voici un exemple relevé dans « El Chourouk » du 28 octobre 2008 : « ‘’El Chourouk’’ s’est longuement entretenu avec nombre de harragas[10] arrêtés, en provenance de différents pays comme le Mali, le Niger […] qui se sont infiltrés en Algérie par la frontière sud. »
Dans notre corpus, l’Algérie est aussi présentée, le plus souvent, comme étant, pour les migrants subsahariens, un pays de simple transit. Ainsi, elle n’est qualifiée de « pays d’accueil » que dans 9 articles sur 44. Or, on sait que depuis longtemps, les saisonniers maliens et nigériens vont y travailler de façon tout à fait légale[11]. En outre, 40% des migrants irréguliers (dont l’écrasante majorité sont des Subsahariens,) la considèrent comme leur destination finale[12] selon une étude menée par le CISP[13] il y a quelques années. Ce pourcentage n’a pas dû beaucoup changer, sinon dans le sens de la hausse, vu le durcissement des contrôles aux frontières européennes.
 
« Le migrant subsaharien : une menace multiforme »
 
Huit des 44 articles étudiés utilisent des termes aussi explicites que « danger », « menace » pour qualifier les migrations subsahariennes en Algérie[14]. « Ils sont de plus en plus nombreux et, surtout, de plus en plus dangereux », lit-on dans « L’Expression » du 31 décembre 2008, en sous-titre d’un article intitulé « Constantine : Les clandestins écument la cité ». La simple présence d’immigrants subsahariens dans un lieu est synonyme de « problèmes ». « Après les problèmes survenus dans des villes du Sud : Une commission gouvernementale pour évaluer les ‘’centres d’attente[15]’’ », titre « El Khabar » du 28 avril 2009. « El Chourouk » du 29 septembre 2008 détaille, lui, ces « problèmes ». Il titre : « Ils se sont transformés en bandits et en faux hommes d’affaires qui ont fait de l’escroquerie une profession : Des milliers de harragas africains importent en Algérie les épidémies, les pratiques occultes et la prostitution ». Le sous-titre qualifie ces « harragas » d’« indésirables envahisseurs » et de « bombe à retardement à cause des menaces qu’ils constituent sur tous les plans […] ».
Dans un article paru le 28 avril 2009 (« 7 individus aux mains de la police »), « El Khabar » fait d’« Africain » un synonyme de « repris de justice » : « Les services de sécurité […] ont arrêté sept individus, dont deux Africains et deux dangereux éléments » ! Un autre article du même quotidien (8 janvier 2009) est intitulé « Les agressions en augmentation au quartier Coucou Plage, à Bordj El Bahri ». On y apprend que ce quartier d’Alger connaît « une effrayante croissance du nombre d’agressions et de vols, sans parler de [son] envahissement par les immigrants africains » !
Ces immigrants sont également perçus comme un facteur de dissension au sein de la communauté nationale. Le surtitre et le titre d’un article d’« El Khabar » du 26 mars 2009 l’affirment on ne peut plus clairement : « Escarmouches entre la population locale et les forces de sécurité à cause des immigrants africains ».
 
« Un criminel, réel ou potentiel »
 
Dans les 44 articles analysés, nous avons relevé seulement 11 occurrences de l’adjectif « subsaharien » et du substantif « Sahel », employés pour évoquer la région située au Sud du grand Sahara. Nous en avons relevé 5 du terme « subsaharien », utilisé comme adjectif de « migrant » ou comme substantif signifiant dans le contexte « migrant portant la nationalité d’un Etat subsaharien ». En revanche, nous avons relevé 124 occurrences du terme « africain ». Il est employé soit comme adjectif (pour « migrant », « réseau » ...), soit comme substantif désignant les immigrants originaires d'Afrique subsaharienne. Son acception restrictive trace une frontière symbolique entre l’« Afrique blanche », l’Afrique du Nord, et le reste du continent.
Le migrant « africain » a, dans les productions médiatiques analysées, une image foncièrement négative : il est associé à d’affreuses maladies dont il serait le vecteur et à des activités criminelles qu’il exercerait. Les rares articles dans lesquels il n’est pas assimilé à un danger ambulant sont[16] :
- la couverture d’un atelier spécialisé sur les migrations (« Les spécialistes débattent des flux migratoires au CREAD à Alger : Il n’y a pas que la misère qui fait fuir ! », « El Watan », 16 mai 2009) ;
- une interview du chercheur M. S. Musette (« L’Expression », 3 juin 2009) ;
- 2 tribunes libres documentées (« La forteresse Europe et le délit de solidarité », « L’Expression », 4 juin 2009, et « La migration du Sud et les pays du Nord », « El Watan », 14 décembre 2008) ;
- des articles portant sur les pourparlers algéro-européens relatifs à la gestion des flux migratoires subsahariens : (« L’Algérie ne veut pas jouer au gendarme de l’Europe », « El Watan, 2 juin 2009, « Les pays du Sud jouent au gendarme de l’Europe », « El Watan », 11 août 2009 » ;« Contacts entre l’Otan et l’Algérie : pour un nouveau plan de lutte contre l’émigration clandestine », El Khabar, 30 juin 2009) ;
- Des éditoriaux opposés au traitement sécuritaire des migrations subsahariennes (« La loi et la dignité humaine », « El Watan », 8 juin 2009) ou à la collaboration d’Etats nord-africains aux politiques migratoires étrangères (« Basse besogne égyptienne », « El Watan », 10 septembre 2009) ;
-Des entretiens avec des immigrants (« Algérie africaine ou pas », « El Watan », 3 juillet 2009).
Beaucoup d’exemples peuvent être fournis de l’image négative des immigrants subsahariens dans les productions médiatiques examinés. Dans un article d’« El Chourouk » du 29 septembre 2008 (déjà cité), le journaliste, sans citer de source, énumère les métiers de ces «        Africains », inventant des proportions imaginaires au moyen de termes comme « la plupart », « le reste »… : « La plupart de ces Africains exercent le métier de cordonnier. D’autres travaillent dans l’agriculture […]. Quant au reste, ils errent dans les rues à la recherche de travail ou se livrent à la mendicité et n’hésitent pas à recourir à l’agression et au vol. […] Certains constituent une véritable menace pour la sécurité des citoyens […]. D’autres ont formé une bande de malfaiteurs spécialisée dans le cambriolage ou des réseaux de faux-monnayeurs. »
L’image du migrant subsaharien n’est pas meilleure dans le quotidien francophone « L’Expression ». Dans son édition du 2 août 2008, sous le titre « Les candidats à l’esclavagisme moderne », un article évoque les « effets néfastes [de l’immigration irrégulière] sur la santé publique, par la propagation de certaines maladies comme le sida », avant de souligner les liens présumés de cette immigration avec la criminalité : « [Les services de la gendarmerie] ont réussi à établir que le phénomène a des liens avec d’autres formes de criminalité, en plus du terrorisme. Il s’agit, notamment du trafic de drogue et de la contrebande. » Un autre article du même quotidien (31 décembre 2008, déjà cité) illustre aussi éloquemment l’image désastreuse des immigrants subsahariens dans les médias : « Ils sont impliqués dans divers trafics, celui de billets de banque […], de stupéfiants, de drogue ainsi que [dans] des cas d’arnaque. » 
« El Watan », un des rares quotidiens à avoir dénoncé le « racisme ordinaire » anti-noir, n’échappe pas toujours à cette unanimité xénophobe. Dans son édition du 9 octobre 2008 (« La lutte s’intensifie à Maghnia ») le journaliste affirme, sans fournir la moindre preuve et sans citer de source : « L’immigration clandestine s’accompagne souvent des autres formes de criminalité telles que la contrebande, le trafic de stupéfiants et d’armes, la contrefaçon, [….] L’activité principale de ces migrants clandestins reste, d’ailleurs, pour la plupart l’escroquerie ou le trafic de billets. »
 
« Un faussaire et un faux-monnayeur »
De par leurs tentatives de régulariser leur situation, supposée toujours « illégale », les migrants subsahariens participeraient à propager le fléau de la corruption dans l’administration : c’est ce que suggère un article d’« El Khabar » du 18 juillet 2009 intitulé « Des certificats de résidence pour 4.000 dinars pour les Africains ». Mais, surtout, ces migrants sont eux-mêmes sont des faussaires patentés. Dans 14 des 44 articles de notre corpus, les termes « faussaire », « faux–monnayeurs » et leurs équivalents sont employés pour les désigner.
Un article d’« El Khabar » du 28 octobre 2009 établit, dès le titre, une équivalence entre immigration irrégulière et falsification de documents, le réseau démantelé qu’il évoque étant spécialisé dans les deux activités : « Arrestation à Annaba de 70 Africains actifs dans un réseau de falsification [de documents officiels, NDLR] et d’immigration clandestine ». Dans « El Chourouk » du 17 juillet 2009, nous lisons en surtitre et en titre : « Les Africains arrêtés font venir les ‘’harragas’’ en Algérie avec de faux documents : Découverte de diplômes universitaires, de cachets officiels contrefaits et de spiritueux ». Après avoir énuméré documents falsifiés et objets saisis, le journaliste rappelle que la majorité des membres du gang « résident en Algérie illégalement » et fait remarquer, en des termes clairement racistes : « Ce gang criminel [ne s’est pas contenté] de suivre la ‘’tradition’’ [souligné par lui, NDLR] des bandes africaines qui se livrent à la falsification des certificats attestant le statut de résident ou de réfugié […]. »
« El Chourouk » du 22 août 2009 titre un autre article : « Une vaste opération de recherche d’Africains qui ont introduit sur les marchés de la fausse monnaie ». Nous y lisons : « [Un responsable] de l’Union des commerçants [nous] a déclaré que quantité de fausse monnaie a été introduite sur les marchés par une maffia algérienne, avec l’aide d’Africains ». L’auteur contredit aussitôt ce sous-titre et cite la même source affirmant que « […] derrière [cette activité] se tiennent des étrangers, en l’occurrence des Africains, avec l’aide de commerçants algériens ».
 
« Un trafiquant de drogue, un escroc et un proxénète »
Deux autres images sont associées au migrant subsaharien, celles de trafiquant de stupéfiants et d’escroc. Nous avons relevé la première dans 11 articles sur 44 ; l’un d’eux (« El Chourouk » du 29 mars 2009) va jusqu’à parler d’investissements « africains » dans le trafic de drogue[17].
Nous avons relevé la seconde image dans 8 articles. Dans un article d’« El Chourouk » du 18 juillet 2009 intitulé « Deux libériens escroquent un médecin vétérinaire et lui subtilisent 300 millions de centimes »), nous lisons : « Les affaires d’escroquerie, dont les protagonistes sont des immigrants illégaux des différents pays africains, continuent de défrayer la chronique. […] » Après avoir relaté le fait divers annoncé dans le titre, l’auteur conclut : « Cet incident fait partie de centaines d’autres qui ont vu des victimes algériennes tomber dans les filets d’Africains, en apparence naïfs et stupides mais qui, en réalité, sont bien plus rusés que ce que l’on peut imaginer. »
Les escroqueries décrites sont parfois présentées comme étant strictement « africaines ». Ainsi, « L’Expression » du 10 août 2009 titre : « Des courriers postaux pour escroquer les Algériens : L’arnaque à l’africaine » et parle dans le corps de l’article d’« affaires d’arnaques de type africain [qui] ont touché plusieurs villes du pays […] ».
Dans 6 articles de notre corpus, les immigrants subsahariens sont des membres actifs d’un réseau de prostitution, les immigrantes se livrant, elles, à la prostitution. Dans un article intitulé « Des ressortissants africains dans le plus grand réseau de prostitution employant des enfants à Oran » (« El Chourouk » du 16 septembre 2009), nous lisons : « Selon nos sources, ils louaient ces maisons […] pour les transformer en lieux de débauche et autres pratiques immorales[18]. » « L’Expression » du 6 octobre 2009 (« Annaba : Des réseaux clandestins démantelés ») décrit, quant à lui, en ces termes les activités d’un réseau de « clandestins » maliens : « [Ils ont] élu domicile dans la vieille ville qu’ils ont transformée en lieu de débauche et en atelier de falsification de tous types de documents administratifs. »
« Un terroriste et un trafiquant d’arme »
Les liens présumés entre migrations subsahariennes et terrorisme sont évoqués dans 8 des 44 articles examinés. « L’Expression » du 31 décembre 2008 se contente de les suggérer : « [Les migrants subsahariens] atteignent la ville […] souvent avec de faux papiers grâce à des réseaux de passeurs, qui activent souvent au profit des groupes terroristes. » Le même journal, dans son édition du 2 mars 2008, est plus explicite : « Carrefour […] de l’immigration clandestine, l’Algérie est en passe de devenir une ‘’capitale’’ de repli pour les extrémistes d’Al Qaïda".
Dans un article d’« El Chourouk » du 24 mai 2009 (« Découverte d’un réseau international de passeurs au service d’organisations armées activant dans le Sahara », le récit du démantèlement du réseau se poursuit ainsi : « Les aveux de nombre de personnes arrêtées ont permis […] de dévoiler un dangereux plan consistant pour les organisations armées à exploiter les groupes de migrants clandestins dans le trafic d’armes vers les villes de l’Est du pays. » Les informations, notons-le, ne sont attribuées à aucune source précise.
Nous ne pouvons évoquer les liens présumés entre migrations subsahariennes et terrorisme sans souligner qu’ils ont fait partie des arguments utilisés par le gouvernement pour justifier le durcissement de sa politique migratoire[19].
Evoquant la loi 08-11 du 25 juin 2008, « El Chourouk » du 5 juillet 2009 titre : « Des sanctions dissuasives contre les sociétés employant des résidents étrangers illégaux ». Le journaliste affirme : « Les rapports des services de sécurité avaient souligné l’implication de nombre d’étrangers, notamment des ressortissants d’Etats africains, dans des réseaux criminels, le commerce de stupéfiants, la falsification de documents, le faux monnayage, sans parler de leur implication dans l’activité terroriste en Algérie. » Faut-il préciser qu’avant juin 2008, les comptes-rendus sécuritaires de la presse ne faisaient presque jamais état de la présence de combattants « africains » dans les rangs des organisations armées algériennes ?
 
Le migrant subsaharien « déshumanisé »
 
Dans les articles étudiés, les « migrants africains » sont parfois décrits de façon totalement deshumanisante. Ainsi l’intertitre d’un article d’« El Chourouk » du 17 juillet 2009 : « Des Algériens hébergent les immigrants clandestins moyennant 5.000 dinars par tête ». Dans un article d’« El Khabar » du 26 mars 2009, les migrants sont « déchargés » comme une cargaison : « Tinzaouatine a connu la semaine dernière des violences qui se sont soldées par la mort de quatre Africains. La cause en est le ‘’déchargement’’ de centaines de migrants clandestins dans la région. »
Dans le titre d’un autre article d’« El Khabar » du 28 juillet 2009 (« Découverte de cinq cadavres d’Africains en état de décomposition avancée à Djanet »), il n’est nulle trace de sympathie pour ces immigrants morts sur le chemin de l’exil. On ne trouvera pas davantage de sympathie dans cet article d’« El Chourouk » du 28 octobre 2008 : « Disparition de dizaines d’« Africains » après les inondations de Ghardaïa. Ce drame est évoqué sous l’angle d’un simple problème de santé publique : « […] Une grande quantité de Chlore a été transportée […] dans les zones sinistrées et des instructions fermes ont été données […] d’interdire les déplacements dans le périmètre concerné par la recherche des disparus pour éviter à la région une véritable catastrophé écologique. »
 
Des sources essentiellement officielles
 
Les sources des informations rapportées dans certains articles étudiés ne sont pas précisées. L’article d’« El Chourouk » du 26 avril 2009 (« Les projets de harragas africains qui ont envahi Mostaganem et planifient leurs départ depuis son littoral »), fournit un parfait exemple de cette dérogation à une règle élémentaire du journalisme : « ‘’El Chourouk’’ a appris qu’un groupe d’au moins six Africains […] a tenu une réunion dans un des cafés de Mostaganem. Il a discuté du désir d’un grand groupe d’Africains d’organiser des départs [clandestins, NDLR] depuis le littoral de la wilaya vers les côtes espagnoles. »
Les principaux concernés, c’est-à-dire les migrants eux-mêmes, sont rarement interrogés : la parole leur est donnée dans 4 articles seulement. Les sources citées dans 26 autres articles sont toutes officielles (principalement les services de sécurité).
La perception de la question migratoire comme une question essentiellement sécuritaire fait que même des informations officielles importantes ne sont pas rapportées. Il en est ainsi de certaines conclusions du Recensement général de la population et de l’habitat (RGPH) de 2008, selon lequel le nombre d’étrangers établis légalement en Algérie (à l’exclusion des réfugiés) est de 95.000, soit 0,3% de la population totale du pays[20].
La plupart des statistiques citées se rapportent aux arrestations et/ou expulsions de migrants subsahariens fournies par les services de sécurité. Il existe pourtant d’autres chiffres qui méritent d’être mentionnés, comme ceux de l’enquête (déjà citée) du CISP[21].
Certains articles ressemblent à de parfaits communiqués de la police. Jugeons-en par ce compte-rendu d’« El Khabar » du 16 septembre 2009 intitulé « Arrestation de 945 migrants clandestins en 3 mois à Tamanrasset » : « Pendant les trois derniers mois, les services de sécurité […] ont arrêté, aux frontières sud de la wilaya de Tamanrasset, 945 migrants clandestins de plusieurs nationalités. 670 d’entre eux ont été arrêté entre le 1er et le 10 septembre courant, c’est-à-dire depuis l’entrée en vigueur des nouvelles instructions concernant la lutte contre l’immigration clandestine. »
Ces articles ressemblent si fort à des communiqués sécuritaires détaillés que comme ceux-ci, ils mêlent, parfois, aux informations relatives à la « lutte contre l’immigration clandestine » d’autres se rapportant à des activités différentes de la police ou de la gendarmerie. Après avoir fourni des chiffres sur les arrestations de « clandestins », l’auteur d’un article de « L’Expression » du 12 octobre 2009 (« Aïn Témouchent : 64 émigrants africains arrêtés » poursuit : « […] Les brigades de la gendarmerie d’Aïn Témouchent ont procédé, […] lors de barrages de contrôle dressés à différents endroits de la wilaya, à la saisie d’importantes quantités de marchandises de contrebande […]Il s’agit principalement d’effets vestimentaires et de chaussures de sport, dont [la valeur] a été estimée à environ 500.000 DA »
Les acteurs autres qu’officiels (ONG, etc.) ainsi que les chercheurs sont rarement interrogés dans les articles analysés. On ne rend compte de leurs points de vue ni dans les articles généraux sur les migrations irrégulières, ni même dans ceux rapportant les débats autour de la loi du 25 juin 2008. Dans l’article de « L’Expression » du 5 mai 2008 intitulé « La circulation des étrangers réglementée », seule la voix du gouvernement est audible. Un autre du même journal, paru le 14 mai 2008 et intitulé « «L’Algérie n’a fait aucune concession à l’Europe», ouvre de larges guillemets au seul ministre de l’Intérieur expliquant qu’en créant des « centres d’attente » pour les migrants irréguliers arrêtés, le gouvernement n’a pas cédé aux pressions européennes. Pourtant, ce sujet intéresse aussi les organisations humanitaires et les Ligues de défense des droits humains.
 
L’impératif commercial au détriment de la vérité
 
Le thème des migrations subsahariennes apparaît comme un thème commercialement porteur. Ainsi, bien qu’il semble convaincu que « certains immigrants africains constituent une vraie menace », l’auteur d’un reportage publié dans « El Chourouk » du 13 décembre 2008 (« Une catastrophe humanitaire au cœur du désert ») se montre sensible à la détresse des locataires d’un des camps de rétention administrative du Sud algérien. Pour mieux « vendre » ce sujet, le rédacteur-en-chef lui a ajouté quelques éléments « accrocheurs », à l’exemple de cette phrase dans le sous-titre : « Leur période de détention s’est prolongée et leurs problèmes avec. ». Il lui a, surtout, adjoint cet intertitre hostile : « Ils ont saccagé les WC, transformé l’infirmerie en cuisine et transporté avec eux épidémies et maladies ».
Pour rendre un article « sensationnel », un rédacteur en chef peut transformer une information secondaire en information principale. Ainsi, lisons-nous dans le sous-titre d’un article d’« El Chourouk » du 22 août 2009 (déjà cité) : [Selon le responsable de l’information de l’Union des commerçants] quantité de fausse monnaie a été écoulée sur les marchés par une maffia algérienne avec l’aide d’Africains […] ». La suite de l’article sera-t-elle consacrée principalement à la responsabilité desdits « Africains » dans cette « action criminelle » ? Non. Cinq des six paragraphes suivants aborderont le problème général de la fausse monnaie en circulation.
 
Une prise de conscience des dérapages xénophobes ?
 
Les dérapages médiatiques que nous venons de décrire semblent être le reflet d’un véritable « racisme ordinaire », dont souffrent les migrants subsahariens en Algérie. Dans le compte-rendu d’une table ronde à laquelle avaient été invités des ressortissants noirs africains vivant à Alger (« Algérie africaine ou pas ? », « El Watan » du 3 juillet 2009), le journaliste établit la réalité de ce racisme : « ‘’Kahlouch, nigrou, Babay, esclave’’ : il est devenu banal dans nos rues d’entendre les insultes racistes contre des Africains. ‘’Même durant le premier PANAF [Festival panafricain, NDLR] de 1969, il y a eu des incidents racistes’’, se souvient un historien qui regrette le silence qui entoure le phénomène. »
Ces dérapages médiatiques sont dangereux en ce qu’ils prouvent la distanciation médiocre de médias très influents vis-à-vis du discours xénophobe d’une partie de la population. Ils renforcent les idées reçues à propos des migrants subsahariens ; ils en créent même de nouveaux, comme celui du « Subsaharien trafiquant d’armes pour le compte de Al Qaïda ». Ils compliquent, par conséquent, l’action des ONG et des organismes humanitaires spécialisés et rendent presque illusoire le projet de régularisation des immigrants irréguliers, que les ligues des droits humains appellent de leurs vœux mais que le gouvernement rejette totalement.
Dans sa couverture d’une table ronde du CISP et de la SARP (Société algérienne de recherches en psychiatrie), organisée le 17 décembre 2007, sur le traitement médiatique de la question migratoire en Algérie, « El Watan » écrit : « Racisme ambiant, vocabulaire sécuritaire, amalgames, déshumanisation : telles seraient les dérives du journalisme en Algérie traitant des phénomènes migratoires[22]. » Comme nous venons de le voir, depuis 2007, ce sombre tableau ne s’est pas beaucoup éclairci.
 
(*) Cet article a été publié initialement dans l’ouvrage collectif Le Maghreb et les migrations subsaharienne : le rôle des associations er des syndicats, Tunis, la fondation Friedrich Ebert décembre 2011.
http://maghrebemergent.info/component/k2/item/29706-le-migrant-subsaharien-dans-la-presse-algerienne-un-criminel-reel-ou-potentiel.html
 

 
Notes
 
[1] Mohamed Saib Musette, chercheur spécialisé dans les migrations. Interview, revue électronique méditerranéenne Babelmed (www.babelmed.net), avril 2007.
[2][2] « A l’heure actuelle, il s’agit de réagir à une situation d’urgence, en l’occurrence l’afflux de plus en plus important d’immigrants illégaux […] sur notre territoire » (déclaration du ministre de l’Intérieur, Noureddine Zerhouni, « L’Expression » du 14 mai 2009). Les préoccupations gouvernementales sont essentiellement sécuritaires. Un haut responsable de la Police algérienne les résume en « l’évolution du phénomène migratoire de ressortissants étrangers et sa connexion avérée avec les autres formes d’activités criminelles organisées. » (« L’Algérie devient une terre d’immigration », « El Watan », 3 juin 2009).
[3] Un exemple de ce discours est un éditorial intitulé « La loi et la dignité humaine », qui condamne les arrestations musclées d’immigrants subsahariens à Alger (« El Watan », 8 juin 2009).
[4] Nous justifions le choix de la date ouvrant la période de publication de ces articles par le souci de rendre compte de la couverture des débats autour de la loi du 25 juin 2008.
[5] Le tirage de la presse non quotidienne ne dépasse pas 275.000 exemplaires sur 2.430.000 représentant le tirage global de la presse. La presse quotidienne cumule 2.155.000 exemplaires/jour, dont 1.255.000/jour pour les quotidiens arabophones et 900.000/jour pour ceux francophones (le ministre algérien de la Communication, Rachid Boukerzaza, 22 avril 2008). La situation ayant certainement évolué depuis la date de cette déclaration, nous donnons ces chiffres à titre simplement indicatifs.
[6] Le tirage d’« El Moudjahid » ne dépasse pas 10.000 exemplaires selon l’article « El Moudjahid (Algérie) » de l’encyclopédie électronique « Wikipedia » qui, toutefois, ne cite pas la source de cette information.
[7] Ces chiffres ont été obtenus de sources internes à ces deux journaux.
[8] En plus, le moteur de recherche du « Quotidien d’Oran » est loin d’être performant : il ne nous a affiché aucun résultat pour une recherche (effectuée le 30 novembre) avec le mot-clé : « africain ».
[9] Pour les formalités de séjour en Algérie des ressortissants maliens, voir le site du ministère des Maliens de l’extérieur et de l’Intégration africaine : www.mmeia.gov.ml.
[10] « Harragas », littéralement les brûleurs, signifie en Algérie « migrants clandestins ».
[11] M. S. Musette appelle « migration alternante » cette migration saisonnière. Interview, revue électronique méditerranéenne Babelmed (www.babelmed.net), avril 2007.
[12] Elle le devient pour certains migrants qui ont échoué à traverser la Méditerranée et y restent bloqués sans possibilité de retour dans leurs pays dans des conditions décentes.
[13] Le CISP (Comité international pour le développement des peuples) est une ONG italienne présente en Algérie.
[14] Il faut noter, cependant, que certains de ces articles, comme « La forteresse Europe et le délit de solidarité » (« L’Expression », 4 juin 2009) ne sont pas hostiles aux immigrants subsahariens.
[15] « Centre d’attente » est le terme juridique officiel désignant les centres de regroupement des migrants en voie d’expulsion.
[16] Un seul article rapportant des faits sécuritaires rend le gouvernement responsable du sort des immigrants subsahariens : « Lutte contre l’immigration clandestine : 99 affaires traitées en 6 mois » (« El Watan », 31 août 2009).
[17] Titre : « Surveillance étroite sur les Africains dans le but de faire échouer les plans d’’’investissement’’ dans le trafic de drogue ». Un autre exemple : « El Khabar » du 31 octobre 2009 qui écrit en surtitre : « Ils étaient en possession de 23 kilogrammes de kif traité et de 21 passeports falsifiés ».
[18] A aucun moment l’auteur ne cite la source de l’information. Nous pouvons toutefois supposer qu’il s’agit des services de sécurité cités au début de son article.
[19] Cf. l’article d’« El Watan » du 5 mai 2008 intitulé : « M. Zerhouni : ‘’Il existe des criminels qu’il faut combattre’’ ».
[20] Yassin Temlali, « Migration irrégulière au Maghreb : chiffres et données », revue électronique méditerranéenne Babelmed (www.babelmed.net), octobre 2009.
[21] Cette enquête avait conclu, à l’encontre de l’alarmisme officiel, que le nombre de migrants irréguliers en Algérie était de seulement 26.000.
[22] Titre de l’article : « Médias et migrations : Comment dépasser la stigmatisation ? »
 
Fabien Didier YENE
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                                                                                                                                               Paris le 26 août 2013

Anciens Migrants, Refugiés, Demandeurs d’Asile au Maroc

S/C  Fabien Didier YENE

34, rue Jean Longuet 92220 Bagneux - France

 

                                                   

                                                                                   A Messieurs, les Ministres des affaires étrangères ou             de relations extérieurs ou encore de la coopération internationale, de la république du Sénégal, de la Côte d’Ivoire, du Mali,  du Burkina Faso, du Nigéria, du Cameroun, de la République  Démocratique  du Congo et à tous les pays frère sub-sahariens.

 

 

 

Messieurs les ministres,

Permettez- nous de porter à votre connaissance les derniers évènements tragiques qui ont couté la vie à plusieurs fils et filles de l’Afrique sub-saharienne au Maroc, et de vous exprimer notre indignation suite au silence notable et parfois complice de gouvernement de nos pays respectifs face à cette situation criminelle.

D’abord qu’il nous soit permit de vous dire que nous ne sommes, ni un parti politique, ni une association, ni une ONG, ni un syndicat, ni même  aux services d’une ambassade.

Nous sommes des jeunes africains partis de nos pays respectifs pour différentes raisons. Sur notre parcours, en quêtes de libertés et d’épanouissement, nous avions traversés plusieurs pays d’Afrique et avions vécu plusieurs années au Maroc. Là bas nous étions appelés migrants clandestins, demandeurs d’asiles, réfugier. Nous avions tous des responsabilités dans des organisations informelles des personnes migrantes et réfugiées. Aujourd’hui, résidents en Europe ou en Afrique sub-sahariennes,  nous gardons les yeux rivés sur la Maroc, car il nous est impossible  d’oublier les horreurs dont nous y avons été témoins ou victimes.

L’accumulation des actes racistes et les derniers évènements en date du 14/08/2013 nous obligent à vous interpeller. Traditionnellement, le Maroc est  un pays d’Afrique hospitalier et entretien de bonnes relations avec les pays du sud du sahara (Comme l’atteste les accords de circulation des personnes avec le Sénégal, la guinée, le Mali et l’arrivé chaque année de milliers d’étudiants subsahariens au Maroc pour y faire leurs études). Et Nombreux sont des subsahariens qui y sont en transit ou y vivent de façon définitive (Ce n’est pas parce que le Maroc est un trait d’union entre l’occident et le continent africain que les sub-sahariens ne peuvent pas s’y installer). Mais grave est de constater que, le Maroc bafoue quotidiennement  les droits des étrangers et particulièrement ceux des ses frères et sœurs africains nés au-delà du Sahara. En effet, depuis près de 15 ans, les pays maghrébins se sont positionnés comme de véritables gendarmes à la frontière sud de l’Europe et bénéficie de ce dernier plusieurs appui financier et logistiques en ce sens.

Le nombre de contrôles au faciès, d’arrestations, de passages à tabac et de refoulement de sub-sahariens aux frontières marocaines et algériennes par la police ( en plein désert),  ne cesse de croître.

 Même dans la population civile, les actes xénophobes se multiplient sans jamais faire l’objet de poursuites judicaires ou de représailles. Pour preuves voici les cinq derniers exemples.

-     En début de cette année, un jeune camerounais de 29 ans prénommé Clément s’est fait abattre, comme bien d’autres avant lui par les gardes frontières marocaines.

-     Au mois de mars, un jeune malien de 28 ans prénommé Coulibaly est poignardé mortellement devant une épicerie, dans le quartier de Takadoum à Rabat.

-     Le premier de ce mois d’août, une mineure ivoirienne, Tina Melon, se voit violé par 4 policiers à Tanger, de 16h jusqu’à 23h, puis abandonné dans une grande forêt.

-     Au lendemain de ce viol, le jeune enseignant Congolais Toussaint Mianzoukouta, père de famille, se fera arrêté par les policiers à Tanger, puis éjecté de la fourgonnette de police en pleine vitesse et rendra l’âme le 24 juillet de suite d’une hémorragie cérébrale.

-     Et encore hier, le jeune Sénégalais Ismaïla Faye, se voit ôter la vie par un militaire, qui le poignarde mortellement à la Gare routière de Rabat ; pour une histoire banale de dispute de place dans un autocar, alors que le pauvre avait un ticket avec son numéro de siège.

 

Et ces cas ne sont que les quelques exemples récents parmi des centaines de cas d’assassinats dont sont victimes des subsahariens chaque année.  Les rapports, les communiqués, les conférences de presses faisant état de cette situation accablante ne manquent pas : des organisations de défenses des droits humains et de l’homme en occurrence l’AMDH (Association marocaine des droits humains) ; GADEM (Groupe Anti-raciste de défense et d’accompagnement des étrangers et Migrants) ; ABCDS, ATTAC Maroc, et Médecin sans frontière dénoncent régulièrement l’extrême violence à l’encontre des sub-sahariens au Maroc. Signalons en passant que ces organisations ont de moins en moins les pouvoirs  de travailler correctement, et subissent la pression des autorités marocaines.(Médecin sans frontière a été contraint de quitter le territoire)

 

Nous sommes Indignés  de n’avoir jamais vu ou entendu de tels rapports provenant d’une ambassade subsaharienne au Maroc. Nous sommes tout aussi consterné de ne jamais voir les pays dont nous sommes originaires soutenir leurs ressortissants sur le territoire marocain. N’est ce pas que le rôle premier d’un Etat  est de protéger ses citoyens ? Pourquoi dans nos pays déroulons toujours le tapie rouge aux autorités marocaines, alors que ceux-ci traitent des sub-sahariens comme des sous hommes ? Jusqu’à quand les intérêts économiques passeront-ils avant les intérêts humains. Le Maroc compte actuellement un nombre important et croissant des personnes migrantes en situation dite irrégulière venant de l’Europe et d’autres pays arabes, mais jamais nous avons vu ces derniers subir le traitement inhumain et dégradant comme celui infligé à nos amis, camarades et frères venant de l’Afrique subsaharienne.

 

Monsieur le ministre, eu égard à ce qui précède nous avons besoin d’entendre votre voix face à cette situation discriminatoire  et dégradant que nous inflige le Maroc au seul motif de prouver à l’Europ qu’il accompli efficacement son rôle de garde frontière européenne. Nous espérons que vous saurez entendre notre appel, et que collectivement, les hauts dignitaires que vous êtes sauraient mettre en cohérences, vos discours et les actes dont tous les citoyens attendent de vous.

 

 

Fabien Didier YENE : Ancien ( SG du Conseil des migrants subsahariens au Maroc : Président de la communauté camerounaise du Maroc : Fondateur de l’Association de Développement et de Sensibilisation des  Camerounais Migrants au Maghreb. Co-fondateur du Collectif des Communautés Sub-sahariennes au Maghreb) : Consultant ; Militant associatif

Edogue Jean Louis : Ancien ( Co-fondateur de l’Association de Développement et de Sensibilisation des Camerounais Migrants au Maghreb) : Doctorant à l’EHESS   France - Paris

 Bakayoko Mamadou : Ancien (Président du Conseil des Migrants au Maroc ; Educateur Caritas Maroc  et Fondation Orient Occident)

Paulin Kwanzibi : Ancien (Vice Président du Collectif des Réfugiés au Maroc et  Responsable de proximité des associations AFVIC, ALCS et OPALS à Casablanca…) France

Willy Bayanga : Ancien (Président du Conseil des Migrants au Maroc ; Pasteur à l’église Bethesda) : Président du Conseil des Migrants de France

Emmanuel Mbolela : Ancien (Président de l’Association des Réfugiés Congolais au Maroc) : Coordinateur du CERMAS (centre  d’étude et de recherche sur la migration subsaharienne)

Pierre DELAGRANGE : Ancien (Président du Collectif des Communautés Sub-sahariennes au Maroc) : Jordanie

Serge HENGOUP : Ancien (Secrétaire générale de la Communauté Camerounaise du Maroc) : Journaliste Indépendant  en Côte d’Ivoire

Sékou KEITA (Président de la communauté Malienne au Maroc)

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Racisme au Maroc: J'accuse !

Très loin de moi l'idée de me prendre pour l'auteur de la célèbre adresse. Seulement, être Noir au Maroc aujourd'hui c'est prendre conscience que cette acception du terme est devenue comme un destin commun. Nul ne peut ignorer aujourd'hui la détestable situation des migrants africains venus du sud du Sahara si l'on suit un tant soit peu l'actualité. Ils sont devenus, et je pèse mes mots sur une balance pour quintaux, les Roms du Maghreb et les Dreyfus sacrifiés sous l'autel des bienséances diplomatiques "sans aucune forme de procès". Ces femmes et ces hommes ont quitté leur patrie, c'est le déshonneur de leur nation qui n'a pas pu les retenir et leur offrir la dignité à laquelle ils aspirent. Ils ont choisi le Maroc, en lorgnant peut-être plus loin, ce devrait être l'honneur du royaume chérifien. Hélas, les dérives, bavures et manquements aux droits fondamentaux de la part des institutions du pays elles-mêmes deviennent légion. Quatre exemples pour éclairer ces propos. 1) Il y a quelques semaines, les habitants de la ville de Casablanca découvraient avec effarement que des syndics de copropriété plaquaient dans les parties communes de leurs immeubles, au vu et au su de tout le monde donc, des messages interdisant aux propriétaires de louer les appartements à des "Africains". Passons sur l'ineptie qui consiste à distinguer les Marocains des autres Africains : le Maroc ce pays du sud de l'Europe ! Dans tout autre pays de droit, le parquet se serait saisi l'affaire ne serait-ce que pour ouvrir une information judiciaire ou intenter un procès pour discrimination raciale. Là, silence radio. 2) Au mois de juillet dernier, des policiers jettent d'une fourgonnette en marche, un Congolais Alex Toussaint Mianzoukouta. Il meurt quelques jours plus tard de ses blessures. Personne ne sait ce qui s'est passé lors de ce fameux contrôle d'identité. Le saura-t-on un jour ? Silence radio. 3) le 1er août dernier, une jeune Ivoirienne, Tina Melon, rapporte qu'elle aurait été violée par cinq policiers en plein mois de ramadan. Sous la pression et au milieu d'un bouillant «DanielGate», le wali de Tanger propose d'ouvrir une enquête. Mais, avant même la fin de la procédure des expertises, contre/expertises et des auditions, il parle dans un communiqué "d'accusations sans fondements visant à ternir l'image des forces de l'ordre." Comme si ces forces de l'ordre avaient attendu Tina Melon pour entamer leur légendaire réputation. 4) Le 14 août (avant-hier), Ismaïla Faye, un Sénégalais, est poignardé dans un bus à Rabat pour une histoire de place. Banal fait divers, crime crapuleux ou raciste ? La prudence reste de rigueur. Ce qui est sûr cependant, c'est qu'il subsiste un climat favorisant la libération de la parole raciste et donc incitant au passage à l'acte. Je me suis reconnu en la personne d'Ismaïla Faye. Car moi aussi, cette histoire de place, je l'ai vécue plusieurs fois sur les vols de la RAM, dans les trains de l'ONCF et les bus de la RTM. Le pire, ce sont les regards remplis de dédain et de mépris que certains vous lancent lorsque vous daignez faire valoir vos droits. Je pourrais égrener le long chapelet des crimes sur les migrants jetés à la mer par les garde-côtes, des brimades et rackets dans la forêt de Bel Younech, des exactions aux abords de Ceuta et Melilla et des discriminations dans les grandes villes du royaume. Sans compter la concussion généralisée de ces forces de l'ordre dûment assermentées. Pour Alain Toussaint Mianzoukouta, Tina Melon, Ismaïla Faye qui ont maintenant un nom et un visage, combien d'ombres errantes harcelées par un système répressif qui n'épargne même pas les Marocains ? Alors, j'accuse une partie de la société marocaine qui, en ces temps ombreux où l'avenir est occulté par les incertitudes de l'existence, se tourne vers les étrangers pour chercher des boucs émissaires. J'accuse le gouvernement marocain de laisser pourrir la situation par son silence et son déni. Le Ministre de l'Intérieur a déclaré au printemps dernier à Dakar : «Il n'y a pas de racisme au Maroc.» J'accuse les dirigeants des deux pays qui se sont félicités jusque récemment lors des visites du roi Mohamed VI à Dakar et du Président Macky Sall à Rabat, à juste titre, de la durable amitié sénégalo-marocaine. Justement, des amis ne doivent pas se donner que des bonnes nouvelles mais aussi parler des dossiers brûlants pour le bien de leurs peuples respectifs. Qui sommes-nous devenus pour rester silencieux devant ces actes iniques, pour que nos peurs des lendemains difficiles gouvernent notre quotidien et notre conscience? Jusqu'où descendrons-nous ? Ces crimes désolent nos deux nations. Maintenant, personne ne pourra plus dire « mafrasich ». Nous sommes au moins coupables de rêver innocents ! Maintenant ça suffit, il faut agir !

Boubacar Seck Architecte

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