Publications de Emilie Rosso (2)

Il était une fois RueFrontenac.com

Les employés du Journal de Montréal manifestent et appellent au boycott du quotidien. Photo David Vilder


Le 1er juillet dernier, le journal en ligne québécois, RueFrontenac.com a mis fin à ses activités de manière assez brutale puisque ses journalistes ont retiré tous leurs contenus (textes, photos et infographies) de la plateforme pour les héberger quelques jours plus tard sur  Exruefrontenac.com. Né d'un conflit social, Ruefrontenac.com était devenu une des références du journalisme au Québec. Retour, en trois actes, sur un beau parcours et une triste fin.

 
Prologue : un accouchement dans la douleur


Le 24 janvier 2009, Raynald Leblanc le président du Syndicat des travailleurs de l'information du Journal de Montréal, s'adresse aux médias. Photo Alain Décarie

 

Par une froide matinée de janvier, les employés du Journal de Montréal protestent sous la neige devant les locaux de leur rédaction. Objets de leur mécontentement : les suppressions de postes, la convergence entre les médias de leur groupe (Quebecor) et l’allongement de la semaine de travail qui passe de 30 à 37 heures

 

Manifestation du 25 janver 2009


Le 28 janvier, Quebecor décrète un lock-out, cette singularité québécoise ( interdite en France et en Europe) qui consiste, pour le patron, à fermer provisoirement son entreprise aux salariés syndiqués, tandis que ceux qui ne sont pas syndiqués continuent de faire tourner le journal. Une bataille s’engage, les employés votent pour une grève générale illimitée. Une centaine  d'employés ripostent au lock-out en se lançant dans l’aventure RueFrontenac.com, du nom de la rue où se trouvent les locaux du Journal de Montréal (et en référence à Rue89 aussi).

 

 

Lancement du site RueFrontenac.com le 28 Janvier 2009

 

L'Atelier des médias avait joint Raynald Leblanc, président du Syndicat des journalistes du journal de Montréal, en février 2009 pour comprendre quel était l'enjeu de ce mouvement de grève :

 

Ecoutez l'interview intégrale (7 min. et 56 sec.)

 

Jean Philippe Décarie, rédacteur en chef du site web explique :
“Nous avons créé Rue Frontenac avec deux objectifs. Le premier c’était d’en faire notre moyen de pression pour la durée d’un conflit qu’on prévoyait long. Le deuxième, c’était que les journalistes continuent à faire leur travail pour qu’ils ne perdent pas la foi dans ce métier”



Salle de rédaction de Rue Frontenac à quelques heures du lancement officiel du site d'information, le 28 janvier 2009. Photo Alain Décarie



Les salaires des collaborateurs du site sont assumés par le Syndicat des travailleurs de l’information. Pour comprendre, un petit détour par le fonctionnement des conflits sociaux au Québec s’impose. Dans la "Belle Province", tous les salariés syndiqués sont obligés de cotiser annuellement pour un fonds destiné à financer un conflit de travail éventuel. Le syndicat du Journal de Montréal avait amassé depuis 30 ans de quoi verser 75% des revenus des 253 employés pendant au moins deux ans.




Photo des employés en "lock-out" sur Google Street View
 

 

 

Acte I : le Rue89 québécois

Avec la révélation de plusieurs scandales, notamment l’implication de Benoit Labonté, candidat aux municipales de Montréal, fin 2009, dans une affaire de corruption, le pure player devient un acteur majeur du paysage médiatique régional. Rue Frontenac, équivalent québécois d’un Rue89.com ou Mediapart.com, attire jusqu’à 500 000 visiteurs uniques par mois.  

 

Le Journal de Montréal continue néanmoins de paraître, alimenté par une agence de presse créée par Quebecor et constituée de journalistes non-syndiqués. Le lectorat du quotidien aurait même augmenté selon une étude publiée en octobre 2010 par la Banque de donnée sur l'audience des quotidiens.

 

Manifestation des lock-outés à Montréal, le 04/12/2010. Photos de David Vilder



Fatigués par 25 mois de lutte, soit le plus long conflit de l'histoire de la presse écrite au Canada, 64% des salariés syndiqués ont accepté une proposition de règlement du conflit et sur les 253 "lock outés", 65 retournent au Journal de Montréal, les autres acceptent des indemnisations de départ. Rue Frontenac perd les deux tiers de ses troupes.

 

Il reste un groupe de 45 irréductibles, qui préfèrent continuer l’aventure RueFrontenac.com pour en faire un média pérenne. Sans fonds de grève pour les financer, ils travaillent bénévolement. Le site s’endette (à hauteur de 120 000$ CAD) et la fin semble proche. Il faut absolument trouver un repreneur.

 

 


Les locaux de RueFrontenac.com sont situés juste en face de la rédaction du Journal de Montréal

 

 

Un éditeur québécois (dont l’identité est protégée par une entente de confidentialité) est intéressé. Jean Philippe Décarie raconte :

“Au bout de deux mois de négociations, tout était réglé. On s’en va au restau, on fête, on se serre la main. Le lendemain les lettres d’embauche doivent être envoyées à tout le monde ”

Seulement, coup de théâtre ! A quelques heures de la signature officielle des contrats d’embauche, l'acquéreur se rétracte. Ses comptables ont eu la révélation pendant la nuit : le pure player n’est pas rentable avant trois ans.

 

Rue Frontenac se met en chasse d’un nouvel acquéreur.

 

Acte II : une nouvelle page (blanche ? )
NB: Si vous êtes perdus une bonne âme a eu l’ingénieuse idée de faire une petite timeline.

 

En mai dernier, un autre entrepreneur, qui possède déjà plusieurs sites web, Marcel Boisvert entre en scène. Les journalistes acceptent son offre de rachat mais se ravisent après avoir découvert que le principal conseiller de l’acheteur a été jugé coupable d'extorsion et qu’il est mêlé à plusieurs autres affaires. Impossible cependant pour l’équipe de revenir en arrière et de chercher un autre investisseur. Marcel Boisvert a pris possession le 15 juin dernier de l'ensemble des actions du site pour 100 dollars.


Jean-Philippe Décarie préside la dernière réunion de Rue Frontenac le 7 juillet dernier. Photo Alain Décarie  

 

Ecouter l'interview de Jean-Philippe Décarie du 12 Juillet 2011:


RueFrontenac ITV Decarie by EmilieR


 

Les collaborateurs retirent immédiatement tous les textes, photos, infographies de la plateforme avant de les héberger de nouveau quelques semaines plus tard sur Exruefrontenac.com. « Ce contenu appartenait en propriété exclusive à ceux qui l’avaient fabriqué. On voulait conserver nos droits d’auteurs et non les céder », affirme Jean Philippe Décarie.



La Une du site de Rue Frontenac est désormais blanche
 

 

 

Epilogue :


Les pessimistes diront que de toutes façons le site n’était pas viable. Selon le journal Les Affaires, un quotidien en ligne peut difficilement maintenir une équipe de journalistes au Québec, et le modèle du site d'informations « ne tenait pas la route ».

Ce dont on peut être sûr néanmoins, c’est de la difficulté de financer un pure player au Québec (et certainement ailleurs). Après Québec89 en mars 2010, c'est donc au tour de Rue Frontenac de mettre un terme à son aventure.
Je laisse la conclusion de cette histoire à Patrick Gauthier, alias @pgauthier66 sur Twitter :

 

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Il était une fois RueFrontenac.com

Les 253 employés du Journal de Montréal manifestent et appellent au boycott du quotidien. Photos David Vilder

 



Le 1er juillet dernier, le journal en ligne québécois RueFrontenac.com  a mis fin à ses activités de manière assez brutale puisque ses journalistes ont retiré tous leurs contenus (textes, photos et infographies) de la plateforme pour les héberger sur un nouveau, Exruefrontenac.com. Né d'un conflit social, Ruefrontenac.com était devenu une des références du journalisme au Québec. Retour, en trois actes, sur un beau parcours et une triste fin.




Le 24 janvier 2009, Reynald Leblanc, le président du Syndicat des travailleurs de l'information du Journal de Montréal, s'adresse aux médias. Photo Alain Décarie

 


Par une froide matinée de janvier, les employés du Journal de Montréal protestent sous la neige devant les locaux de leur rédaction. Objets de leur mécontentement : les suppressions de postes, la convergence entre les médias de leur groupe (Quebecor) et l’allongement de la semaine de travail qui passe de quatre à cinq jours.



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