Publications de Ahlem B. (5)

On va-t-en guerre?

Comment résister? Mon éducation humaniste se heurte à l'idée du sang et de la guerre et je dois avouer que je n'ai jamais touché une arme, ni entendu un coup de feu. Et oui, moi aussi je voudrais continuer de résister en buvant des verres en…
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Le Hammam - Les Folles Histoires de Ahlem B.

Peinture, 'Vincent - Le Hammam' - 2000


Aujourd'hui on m'a traînée au hammam. C'est que j'avais pas du tout envie d'y aller, seulement tu comprends, je me suis trouvé contrainte de vite acquiescer lorsque ma grand-mère a proposé de l'accompagner.

La vérité et ce qui m'a définitivement décidée à dire oui, c'est sans conteste les regards louches que ma tendre mère braquait sur moi,  et que moi, moi seule, sa fille, pouvait percevoir,  soigneusement planqués derrière son sourire excessivemententhousiaste.

Bref, aussitôt dit oui, aussitôt les voilà qui préparent nos sacs, guillerettes, en débitant d'une voix cérémonieuse et chantonnante une longue tirade sur ma vie de femme en devenir, ce que je devais apprendre maintenant, comme une jeune fille, et tout ce que je devais faire, aimer, comme une jeune fille.  Ah oui! et que j'ouvre grand les oreilles car ce sont des leçons de jeunes filles comme il faut, et que je dois bien retenir à présent que mon corps grandit et tout et tout. 

Ne me demande pas de te raconter le tout et tout parce que c'est terrible. Terrible.

On y est. Dans une pièce tiède, trois femmes nous tendent un ticket. Le sourire joufflu, le sein tombant,  la chair étalée, le cul affalé sur un minuscule siège en plastique.

Les yeux ronds, je continue de traîner ma stupeur jusqu'à la seconde salle, plus sombre, plus humide, imprégnée d'une puissante odeur de souffre. 

Je dois te dire, moi les étalages de chair et les échanges d'intimité, c'est pas mon truc. La promiscuité, non plus. Et pourtant ces dames de claquer des bises, par ci, par là. Comme ça, à poil. Sans blague.
Et leurs seins. Énormes. Pas un gramme chirurgical.

Je balaie la pièce du regard: des femmes uniquement, qui tour à tour se lavent et ergotent, se frottent et se lamentent, se rincent et s'indignent. Quelques-unes, tapies dans les coins, se lavent discrètement, silencieuses et pensives.

Bref je prends place et verse un bon coup d'eau brûlante sur la tête; tout de suite, un picotement agréable me fait frémir, et je me détends peu à peu. 
Je ferme les yeux et tends l'oreille.

Une voix geint.
- Il est sorti furieux pac'que son repas était pas prêt à temps. Moi j'ai huit gosses, regarde là-bas, il y en a déjà quatre! Toute cette marmaille à gérer et lui, furieux parce que j'étais en retard de dix minutes. Quand il me fait ça, moi c'est tout de suite le sucre et le cholestérol qui montent en flèche. Il me tue. Ou il va me tuer.

Une autre persifle:
- Elle n'a pas voulu de lui. Elle en a refusé des tas. La petite prétentieuse. Qu'est-ce qu'elle espère, bientôt 27 ans, toujours célibataire. Qu'est-ce qu'elle s'imagine? Pour qui elle se prend, zaâma?

Une autre encore gronde:
- Tais-toi! Laisse-moi parler. Ah, quelle sale gamine, un monstre!

Mes yeux s'ouvrent sur cette dernière: une mère coiffe sa môme avec un peigne fin, en dépit de ses hurlements sinistres et de ses malheureux cheveux crépus. Elle, agacée, lui fiche des tapes sur la tête ou sur la cuisse dès qu'elle se remet à brailler.

Tout ça me fout davantage le cafard. Ma tête est de plus en plus pesante. 
- N°18!
C'est pour moi. Au début, je dois te dire elle, je l'ai trouvée terrifiante. Une gaillarde, grande, robuste, un tissu enroulé autour de la taille.
La gaillarde m'attire vers elle, montre ses chicots dans un sourire puis m'allonge sur le dos. Elle transpire à grosses gouttes et moi je te jure je crèverais pour être ailleurs, tout de suite; mais déjà elle saisit mon bras et commence à frotter avec force. 
 
La tayyaba*.
 
Ses seins écrasent mon visage, ses bras écrabouillent ma cuisse, son gant crisse sur ma peau. Et moi, je me maudis de m'être laissée entraîner dans cette galère.
Après un long silence, elle finit par parler.
 
- Ma jolie, regarde-toi, tu es toute frêle, pour ça que moi j'y vais tout doux avec toi!
Pour penser à autre chose que mon épiderme en feu, je l'observe de plus près. Elle frotte ma peau avec vigueur, et elle va et elle vient, avec sa main épaisse, avec son corps lourd, avec son souffle court; ses cheveux humides collent à son cou boursouflé, de grosses gouttes perlent son frond rougi par la chaleur, et par moments, un rictus déforme son visage, laissant une impression meurtrie, écorchée. Et son regard. Un regard épuisé. las.
Soudain, mon coeur me fait mal.
- Alors dis-moi, tu es mariée ma jolie?
- Non.
- Alors te marie pas! jamais! 
Je sursaute. Comme elle avait dit ça, brusquement!
 
- Des #13¨%*#1 les hommes! Le mien, le mien, tu sais c'qu'il a fait le salaud. Il s'est tiré avec une autre, et m'a laissé mes 4 gamins sur le dos. 'M'a laissé sur la paille. 'M'a laissé sur la paille!

Ces mots, elle les a crachés; je vois luire maintenant dans ses yeux des éclats de rancune et de haine.
Puis peu à peu le regard se dilue et se résigne, jusqu'à l'amertume.

- J'ai galéré, galéré fillette! Trouver du travail, à mon âge. Qui voudrait de moi? Mais grâce à dieu. J'ai essayé un peu d' ménage, mais j'en étais pas capable, trop épuisant, j'ai essayé un peu d' couture mais tu sais jamais quand tu vas travailler. Et moi j'ai des bouches à nourrir, des têtes à loger. Mais grâce à dieu. Une amie qui travaillait ici m'a proposé de devenir Tayyaba* alors grâce à dieu.
Bah c'est dur, cet' fournaise, et d'rester debout toute la journée! Au début c'était un supplice! Puis on finit par s'y habituer. On finit par s'habituer à tout non? non? J'ai maint'nant de quoi payer un petit toit à ma famille, grâce à dieu. 
Silence.
- On mange pas tous les jours mais grâce à dieu.
De nouveau un silence.
- Le salaud il m'a larguée comme ça sans prévenir. Moi je savais rien d'la vie, une niaise. Ah oui, une niaise! Je sais même pas lire. Qu'est-ce que tu peux bien foutre dans ce monde, seule, avec des gamins, quand tu sais pas lire et que tu sais pas compter. Je signe des trucs je sais même pas ce que c'est. Qu'est-ce que tu peux devenir quand tu sais rien faire. Rien. Rien. Mais grâce à Dieu. Il faut accepter. Il faut accepter son destin. C'est le mien. Grâce à dieu.

Le gommage est fini. Elle passe un dernier jet d'eau sur mon corps et me glisse, dans une confidence:
" Ma chérie t'es jeune, j'vais t'apprendre un truc. Sois pas tendre. Tu lui donnes ça il prend tout ça alors 'lui donne rien et prends tout. 'Toutes manières, Si c'est pas forcément toi la salope, c'est forcément lui le salaud."
Je me sens maintenant triste, infiniment triste. Et cette nausée, de nouveau, qui me prend la gorge. 
 
Vite! je finis vite mon bain, vite! je sors de cette atmosphère suintante.
Je file dans la salle de repos et je sors avidement une orange du sac. Dans ma gorge, l'acidité se mêle à l'aigreur et sur le moment, cette douleur âcre, ça m'a fait un bien fou .



* Tayyaba: gommeuse dans le hammam

 

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Souvent l'après-midi, l'homme apparaît sans crier gare. Il déambule dans les allées de l'hôtel en traînant des pieds, et sur son visage sans âge se dessine tantôt un air de mauvais génie, tantôt un air de profond sommeil. Parfois, il se cale contre une chaise en bois au milieu d'un petit carré de jardin surélevé, en face de la réception, et il se tient là pendant des heures, immobile, la tête rejetée en arrière et les yeux mi-clos. Sans blague, par moments, on jurerait que c'est une statue.

Bref, cet après-midi là, il s'avance vers moi, nonchalant.

- Bonjour. Alors, c'est vous la marocaine?
- Bonjour.
- Permettez-moi de me présenter, je suis le médecin en chef ici.

Puis sans transition et à ma grande surprise, il ajoute:
- Mais sinon, je fais aussi des massages.

Il me regarde, amusé. Je le regarde, interloquée.
- J'ai de l'expérience, cousine. J'ai travaillé aux urgences de l'hôpital, et plus jeune, j'étais médecin militaire. Eh dis, si tu as quoi que ce soit, mal au ventre, de la fièvre, ou on ne sait jamais, si tu vomis du sang, appelle-moi! Je te donnerai une gellule très efficace. Elle peut tout soigner.

Il s'interrompt, m'observe, et de nouveau il me lance, abruptement:
- Sinon, je fais aussi des massages. Ah, ma cousine, des massages thérapeutiques, bien sûr!

Il sourit et me tend son numéro de téléphone griffonné sur un petit papier.
Moi je m'en vais en riant, tout en lui promettant que j'éviterai à tout prix d'être malade.

***************** 

Il a plu des cordes cette nuit. Pendant le petit-déjeuner, M. raconte à la tablée, tour à tour amusée et incrédule:

- On a eu des inondations dans la chambre. Je me suis réveillée ce matin, les pieds dans l'eau…! Je suis allée voir le directeur de l'hôtel. Il m'a répondu: " Ahhh mademoiselle M.! On n'y peut rien! C'est la faute à la noix de coco. Elle a percé le toit, sans doute!"

À présent, j'imagine B. en train de débiter ses excuses, le sourire gêné et l'oeil chenapan, gratifiant les uns et les autres de courbettes agitées pour faire oublier ses menues escroqueries.
Une noix de coco. Sans blague, je suis pliée.

 *****************

Son oeil globuleux me lorgne, le regard louche et vitreux. Soudain, je suis pas très à l'aise, saisie par un haut-le-coeur inexplicable. Qui s'explique aussitôt.

Je baisse les yeux: ci-gît mon dîner, suintant dans un petit frigo, entre deux sodas.
Et non, je ne mangerai pas de poisson ce soir.

*****************  

Je suis à l'aéroport. Une voix au micro réclame ma présence immédiatement au scanner bagages. Surprise, un peu effrayée, je repasse dans l'autre sens la petite dizaine de contrôles policiers, tout en expliquant à chacun les raisons du demi-retour: les uns me dévisagent de travers, les autres me scrutent le regard soupçonneux.


Arrivée à destination, un jeune homme en uniforme m'accueille, et me fait entrer dans une sorte d'entrepôt sombre et gris où trônent un tapis roulant, quelques valises et un ordinateur. 

- C'est vos valises? Qu'est-ce que vous transportez dans vos valises? 

Je le regarde, stupéfaite. Lui répète:

- Ce sont vos valises. Qu'est-ce que vous transportez dans vos valises?

Je suis des yeux son doigt qui pointent deux sacs noirs, et je suis encore plus étonnée. Je me ressaisis et réponds:

- Mais ce ne sont pas mes bagages...

Un autre homme plus âgé est assis devant un écran d'ordinateur. Sans prendre la peine de se retourner, il débite sur un ton morne, las.

- Sûre, ce n'est pas à vous? Il y a du miel dans ces bagages. C'est interdit.

 Du miel?!

J'insiste. Non non messieurs, ce ne sont absolument pas mes bagages! Le jeune homme me regarde la mine désolé, tout en me promettant de vérifier s'il n'y a pas eu d'erreur lors l'enregistrement.


Je quitte la pièce soulagée, mais riant jaune, pas tout à fait rassurée, tu comprends. 
Et me voilà maintenant repartie pour une dizaine de regards soupçonneux.

*****************

Mais la plus Folle des Histoires, c'est celle-ci. Je ne saurais la décrire dans un texte, alors je vais tâcher de la raconter à travers un moment.

Demain les premiers départs, et ce soir, un dernier moment ensemble, tous.

La nuit est légère et joyeuse, rythmée par des danseurs traditionnels aux figures étonnantes et une humeur bonne enfant; la musique nous entraîne, le spectacle nous emporte, et l'air marin caresse nos joues alourdies par une chaleur moite. Subitement, Z. se jette dans la piscine, tout habillé. Puis c'est au tour de S., puis de P., et soudain c'est la contagion: des dizaines de M. se jettent dans l'eau, les uns après les autres dans leurs vêtements, sous nos cris et nos applaudissements.


L'espace d'un instant, on danse, on rit, on s'éclabousse, l'espace d'un instant, nous sommes unis par une gigue hors du temps; le pas endiablé, le pas lascif, le Tchad danse avec la RDC, le Cameroun avec le Maroc, le Gabon avec Haïti, la France avec le Mali, le Népal avec le Brésil, l'Australie avec Madagascar. 
Et tous, nous vibrons sur la musique, les bras levés à la liberté en regardant les mêmes étoiles.

Un grand monsieur, un jour, m'a partagé son rêve: "Libérer les hommes par l'ouverture et le partage". J'écris mon récit et je repense à cette phrase, un sourire pensif aux lèvres.

*****************

 À P., Z., S., R., M. P. J-M., G., C., aux M., Merci pour cette Folle Histoire :)

#MondoblogAbidjan2014. C'était un tas de moments comme ça. Des moments de liberté, d'ouverture, de partage pendant lesquels 79 âmes d'une quinzaine de pays différents mangèrent ensemble, burent ensemble, dormirent ensemble, rirent ensemble, apprirent ensemble, rêvèrent ensemble.
Vécurent une Folle Histoire, ensemble. 

"Il n'y a pas d'amis, il y a des moments d'amitiés"


Jules Renard

Crédit photo: Arthur Floret

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Ma Perle - Les Folles Histoires de Ahlem B.

J’indique au chauffeur un café en ville. Enfin chauffard parce vous savez tous comment ils conduisent nos supermen locaux.

Il porte un jean usé et une épaisse djellaba marron malgré qu’il fait chaud à crever et qu’il suinte à vomir. L’homme est bavard et  part sur un monologue ahurissant. Ahurissant. D’autant que certaines lettres trébuchent sur les deux seules dents qui lui restent. Et quelles dents sans blague. On devrait inscrire l’hygiène au programme de l’éducation nationale.

«  T’étais mal à l’aise, j’ai vu. J’ai r'marqué ce qui était en train d'se passer j’ai tout vu. Chuis un vieux d’la vielle et j’repère à des mille les emmerdes. T’es une poupée une jolie fille propre tu devrais pas sortir seule à Casa ni marcher dans la rue c’est trop dangereux. Les hommes c’est des sauvages des crades des chiens des fils de pute.  Yzon aucune décence ces Marocains t’auras beau faire pour les éduquer, vain ! c’est de la mauvaise graine. Crois-moi chuis un vieux taxi et j’en ai vu oui ah oui j’en ai vu des choses. T’es jolie j’taime bien alors écout' mon conseil. Ouvre grand tes oreilles. Te laisse pas endormir par les hommes. Les hommes y veulent qu’une chose c’est vous troncher les femmes. Ton homme, Y te dit qu’il t’aime mais il te baise. Désolé d’êt’ vulgaire mademoiselle mais j’dis la vérité. Tiens, moi par exemple j’ai une femme qui travaille pas s’occupe de la maison des enfants, un bijou d’épouse, mais le jour où je gagne au loto, je la quitte je l’oublie je la chasse je la répudie je la renie. Plus rien à cirer d’elle. Elle et sa marmaille. Oust ! Ce genre de femme c’est juste un compagnon de misère qui accepte une vie minable sans te traiter de minable. Chuis un fils de pute moi j’ai pas peur de le dire même que je le clame haut et fort. On l’est tous. Les hommes n’aiment pas ils désirent. Alors préserve-toi de ces chacals.»

Pendant que je sors la monnaie pour régler la course, il saisit un stylo et note son numéro à l’arrière d’un mouchoir.

« Appelle que j’te paie un café tout à l’heure. »

Sourire édenté lèvres gercées gencives volcaniques. Merde. Je règle et je file.

Je sirote mon thé "En attendant Godot" à la main. Un pur moment quoi. Enfin la paix. C’est dur d’avoir ça ici. Sans blague.

Kahllouk. Le voilà qui pointe son pif et vient squatter ma tranquillité comme ça sans gêne sans fierté rien. Je fais mine de pas l’avoir vu  parce que s’il me chope, finie la paix, fini le pur moment. Il tourne en rond guette s’approche s’éloigne  relève mon livre marmonne le titre prend un air pensif puis me sert enfin un mouvement de non-je -me-rappelle-pas-l’avoir-lu-çuilà. Comme s’il pouvait l’avoir déjà lu, ou avoir lu quoi que ce soit sans blague.

Subitement, profitant d’une malheureuse seconde que je lève les yeux il se plante carrément sous mon nez. Malgré moi je lui tends la main en guise de bonjour. Lui se colle à moi pour me claquer deux foutues bises.

Khallouk. C’est le genre de gars à te faire la bise même si tu lui as rien demandé. Même s’il te connaît pas. Le genre de gars quand il s’approche de toi tu sais jamais s’il va te feinter, te lécher la joue ou te fourrer la main au cul.


Il m’enveloppe de son haleine chaude flottante et un sourire vicelard découvre ses dents entartrées.

Un gueux.

J’ai coupé ma respiration et serré les poings, parée à toute éventualité.

Il a eu sa bise il croit qu’on est amis maintenant. Il tire la chaise  s’assoit  m’observe  me reluque  regarde en l’air en bas à gauche  il saisit mon sac le pèse le soupèse. Ça m’énerve. Sans blague c’est fou. Il se lève et disparaît un moment.


Il est de retour. Il  me fixe l’œil torve. Je veux dire plus torve encore que d’habitude.

Et là il me balance une phrase hallucinante. Ce genre de gars a le chic de vous halluciner.



« Je veux ta perle. »

Je suis éberluée. Je vois pas d’autre mot. Parfois on voit juste pas d’autre mot.

« Comment ? »

Je veux être sûre tout de même.

« Tu veux me donner ta perle ? » demande-t-il, le regard effectivement rivé sur ma perle.

Mi-écoeurée, mi-amusée, je lance tous azimuts :

“ Non.”

Droit dans les yeux, sec, tranchant et posé.

Je fais mine de poursuivre la lecture.

“ Tu veux rentrer avec moi, ce soir ? »

Je suis sûre qu’il se croit romantique en disant ça. Un parce qu’il pose une question Deux parce qu’il emploie le mot perle Trois parce qu’il y a tout de même le verbe vouloir.

Je réponds pas. Je le laisse moudre et le malaise gangrener. Au fond ça m’éclate. Et franchement qu’est-ce qu’on peut bien répondre à ça sans blague.


Bref pour marquer le coup et rappeler qu’en plus d’être un romantique respectueux de ma volonté il n’est pas oh non il n’est pas un lâche :

«  Moi je suis un mec cash. »

Tous azimuts : moi aussi je suis une nana cash. C’est non.

Un gueux faut surtout pas lui laisser d’espace.

Enfin il se lève et moi aussi. Il a ruiné mon moment, mais je peux pas m’empêcher de penser que je viens d’en vivre un autre. La situation était drôle. Drôle. Oui c’est le bon mot. Parfois, c’est juste le bon mot.

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LE VIEUX PETIT TAXI – LES FOLLES HISTOIRES DE AHLEM B.


J’hésite quelques secondes avant de monter. Je dois vous avouer, j’aurai même préféré pas monter du tout dans la carcasse de taxi. C’est que son conducteur il est très très vieux, sans blague, ses lèvres ses mains ses jambes flageolent tellement qu’il est décharné. Mais à la réflexion, je me dis que ça vaut toujours mieux que le fan de cha3bi. Et puis surtout j’ai pas osé lui faire de la peine. Sans blague. Je veux dire si j’étais pas montée ça l’aurait peut-être vexé, qu’il croie que je veuille pas monter simplement parce qu’il est vieux. Même si c’est vrai qu’il est vieux et que j’y peux rien. Mais ça me fendrait le coeur de peut-être le lui rappeler et donc lui faire de la peine. Vous comprenez?

Bref je monte vite pour qu’il voie pas non plus que je suis en train d’hésiter. Merde ce qu’on est compliqué.

Il faut dire qu’il y a pas que sa mine d’esquintée, son carrosse aussi, c’est une sacrée carcasse. Sans blague. Entièrement reprisée. Du véhicule il ne demeure qu’un assemblement improvisé de boulons et de barres rafistolées à la hâte avec ce qui s’est indifféremment présenté sous la main ce jour-là.

Mes fesses sont inconfortablement enfoncées dans le siège. Des pans entiers de mousse s’échappent des trous que le temps a creusés sur le cuir noir. Merde le temps peut faire un sacré carnage. Ça me tue. De penser au temps et tous ces trucs je veux dire. Sans blague ça me déprime. Bref.

Il me demande où je vais. Certaines lettres ont déjà commencé à crever dans sa bouche, plus de r, plus l. Je me dis à cet instant que je préfère mourir que vieillir.

Le début du trajet se déroule en silence.

Enfin en silence pas tout à fait. J’entends les borborygmes du moteur et les crissements des boulons desséchés résonner sous mon siège. Sans blague les vibrations passent à travers le siège et moi je me cramponne l’air de rien à ce foutu truc bancal. Toujours pour pas le vexer que son taxi aussi soit une carcasse.

J’aperçois des fils multicolores surgir d’un cratère noir. Je suppose que ci-gît feu le poste radio. D’autres fils, entassés à la hâte s’échappent d’un petit boitier noir sous le volant . De temps en temps le chauffeur laisse le volant se débrouiller tout seul, pour marier deux fils dans une étincelle. Et la voiture de repartir dans un bond en avant.

Avec ça figurez-vous la carcasse se permet des folies: entre deux klaxons et queues de poisson, elle se faufile bondit braque recule double saute franchit crache vocifère vitupère. Un vrai bout-en-train. Ma parole, chaque fois qu’une vitesse passe c’est tout le bazar qui se soulève dans un hoquet avant de se rabattre.

Et puis n’allez pas croire. C’est moche de parler comme ça, de parler de carcasse et tout, je le sais. Même que ça a l’air d’être un sacré bon bonhomme.C’est pas sa faute tout ça  et je suis même sûre qu’il aurait bien évité s’il avait pu. De vieillir je veux dire. Que voulez-vous j’y peux rien si c’est moche à voirÇa me déprime ce truc. Sans blague.


Bref. Je décide d’oublier ces histoires de temps et tous ces trucs qui me fichent le cafard pour m’intéresser au moment.

Je lui demande:
- Vous êtes taxi depuis longtemps?

” Jeune fille j’ai g’andi à Casa et j’y ai passé toute ma vie.  Tu sais j’ai que’ âge? Tu sais? Figu’e toi que j’ai p’us de 70 ans, et chuis taxi depuis 50 ans. “


Il me dit ça d’un air fier et moi je l’écoute tout sourire.

Il poursuit: ” J’ai eu ‘e tout p’emier taxi avec la 4 CV, une Renaut. Puis la Peugeot 203.  La Bigeot 203 qu’on ‘ui disait. Je stationnais à ”époque p’ace de F’ance. Pas besoin de pe’mis et ces conne’ies. D’ailleurs tu sais que j’en ai jamais eu?”

Sans blague.

Chaque fois qu’il change de vitesse je me maudis d’être aussi polie, aussi hypocritement emphatique, aussi con et  tout ce que vous pouvez imaginer d’autoflagellation pour être montée dans cette ruine. Et en même temps je veux aller au bout de l’histoire. Et en même temps je le trouve vraiment sympathique. On est sacrément compliqué je vous jure.

Nous sommes soudain distraits par un camion et un bus bondés de jeunes, certains essaient de s’agripper à l’arrière, courant, criant, hurlant. Pendant quelques minutes règne la confusion la plus totale, le camion manque de renverser une passante le bus une moto tandis que les voitures zigzaguent pour éviter que les gamins ne s’accrochent à l’arrière.

Au fait j’ai ressuscité les l et les r, histoire de pas vous agripper comme moi à son fichu texte à trous.

” Regarde moi ces jeunes. Yzy connaissent que dalle. A la vie je veux dire. Regarde celui-ci se cramponne à l’arrière du bus comme un singe, sans dignité, et celui-la qui mendie, pour un match de foot. Mendier pour un billet de foot merde. Dans quelle époque on vit dis moi. On mendie pour manger. Pas pour se divertir. Où est la dignité dans tout ça? Non ces jeunes ont rien connu ces jeunes z’ont plus de fierté, la fierté de suer, de galérer de se battre pour avoir c’qu’on veut. Sont même pas foutus de se bouger le cul pour se payer leur billet. Ah nous nous on a connu vie la vraie!
- 50 ans à se réveiller, travailler de jour, de nuit.” il dit ça en pointant l’index, le menton relevé.

Ça se gâte. Je sens qu’il va me servir la soupe du vieux sage. Pas que j’aime pas les vieux sages mais même si je le trouve très sympathique j’ai pas envie d’entendre ce qu’était la vie la vraie.


Soudain son visage s’illumine.

” Tu sais jeune fille on était venu nous chercher avec des camions comme ça pour l’Massira. Inoubliable.” Il désigne le camion qui roule comme si la route lui appartenait.

- Et chuis assez vieux maintenant pour te dire que j’étais mort de trouille. Tiens, je vais te raconter un truc qui nous est arrivé: Avec mes camarades, on avait emmené d’ici un peu de ma3joun fait maison. Eh quoi! On savait pas où on allait on était jamais sorti de Casa et on était des gamins encore! On s’évadait comme on pouvait.

Il est soudain interrompu par une quinte de toux qui secoue toute la mécanique. Il baisse la vitre et arrose la rue d’un crachat dégueulasse.

- Bref. On était 3 ou 4 on a filé en douce de notre camp un soir et nous avons marché longtemps dans la nuit. Tu imagines on était seuls au monde dans le désert et dans le froid. Soudain on a entendu des craquements. Puis trois militaires nous ont pointés leurs armes. Nous on se pissait dessus, on s’est mis à genoux en hurlant: on est marocains on est marocains! Ils ont hésité. Puis ils ont reconnu le ma3joun alors ils nous ont crus. On a fini par le manger ensemble. Ça a été la plus franche rigolade de not’ vie!
Merde. C’est qu’on l’avait échappé belle! “

Je le regarde d’autant plus fascinée que j’essaie de l’imaginer jeune, canaille.

Subitement je décide de pas aller à l’école et je lui demande:
” Faîtes-moi visiter Casa. Je veux la voir avec vos yeux, l’écouter avec vos histoires.”

Il me regarde avec un sourire heureux, plein de gencives que je peux pas décrire mais que je vous laisse imaginer.

C’est parti. On visite les quartiers un à un, et lui me raconte l’Histoire et les histoires de chaque rue, chaque place, il me raconte les marchands, les gens, les évènements. Il me raconte les rumeurs des cafés et les légendes urbaines.  
Je bois ses paroles et soudain je me rappelle comme je suis dingue de ma ville même un peu crade même un peu cinglée même un peu bordélique.


Bref. Je suis en train de vivre un grand moment d’Histoire.
Puis subitement l’Histoire s’arrête net. Elle me regarde la mine déconfite.

- Plus d’essence.

Ma parole. Un comble. Sans blague je suis pliée.

On est donc arrêté au milieu du boulevard et lui s’en est allé à la recherche d’une station récupérer un bidon d’essence. Il disparaît une dizaine de minutes, me laissant à la merci d’automobilistes furieux. Il est de retour enfin, arrose son squelette de fuel et redémarre le tas. Le squelette sursaute, je sens quelques os se disloquer. Regard penaud. Seconde tentative. Les os décharnés font crisser leur douleur. Regard dépité. Soudain il fourre sa tête sous le volant et bidouille les fils entremêlés. Quelques craquements, à nouveau un sursaut, et la carcasse bondit enfin.


Il finit par me déposer vers la corniche. J’ai envie de marcher. Sentir Casa sous mes pieds.
Je continue allègrement ma balade avec des phrases et des emphases qui rythment gaiement mes pensées. J’aspire l’air de ma ville, je m’imprègne de son odeur si particulière, et je reste comme ça, des heures à marcher, à errer, à me perdre, avec un sourire dont je n’arrive à me défaire, portée par l’élan d’aller à la redécouverte de ma ville.


*Massira: La Marche Verte

* Ma3joun : drogue locale aux effets hilarants

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